Chapitre 104 — La réponse de Lycia
L'hiver s'était installé sur le village.
Les journées étaient plus courtes.
Les nuits plus longues.
Et l'attente semblait grandir avec chacune d'elles.
Depuis l'attaque des bandits, rien n'était vraiment redevenu normal.
Les maisons avaient été réparées.
Les clôtures reconstruites.
Les champs entretenus.
La vie continuait.
Comme elle l'avait toujours fait.
Mais quelque chose s'était brisé.
Ou plutôt, quelque chose s'était révélé.
Et personne ne savait quoi en faire.
Les habitants du village parlaient moins qu'avant lorsqu'ils croisaient Marcus ou Lucius.
Pas par méchanceté.
Par prudence.
Par incompréhension.
Les récits de cette nuit-là continuaient de circuler.
Chaque semaine, quelqu'un ajoutait un détail nouveau.
Une porte arrachée.
Un homme projeté contre un mur.
Une vitesse impossible.
Une force inhumaine.
Les histoires changeaient selon celui qui les racontait.
Mais toutes avaient un point commun.
Les fils d'Alaric n'étaient plus considérés comme des garçons ordinaires.
Marcus le ressentait plus que quiconque.
Il évitait désormais les rassemblements.
Passait de longues heures dans les bois.
S'entraînait seul.
Réfléchissait.
Il repensait sans cesse aux paroles de son père.
À ces avertissements qu'il ne comprenait pas encore totalement.
Lucius, lui, réagissait à l'inverse.
Plus les gens le regardaient différemment, plus il semblait vouloir leur prouver qu'il n'avait peur de rien.
Il aidait aux travaux les plus difficiles.
Portait des charges que deux hommes peinaient à soulever.
Et chaque fois que Marcus lui demandait d'être prudent, il levait les yeux au ciel.
— Tu vas finir par attirer l'attention.
avait encore dit Marcus quelques jours plus tôt.
— L'attention de qui ?
avait répondu Lucius.
— De tout le monde.
— Ils nous regardent déjà comme des monstres.
Alors autant leur montrer qu'ils ont tort.
— Ce n'est pas comme ça que ça fonctionne.
— Et toi, tu sais comment ça fonctionne ?
Marcus n'avait pas trouvé de réponse.
Édith observait tout.
Comme toujours.
Elle remarquait les silences.
Les regards.
Les tensions.
Et surtout leur mère.
Lycia attendait.
Elle attendait des réponses.
Des explications.
Le retour de son mari.
N'importe quoi qui puisse enfin donner un sens à ce qui leur arrivait.
Chaque soir, elle regardait la route.
Chaque matin, elle espérait entendre le bruit d'un cheval.
Et chaque jour se terminait sans nouvelles.
Ce matin-là, elle était occupée à couper du bois derrière la maison lorsqu'un cavalier apparut sur le chemin principal.
Elle ne leva d'abord même pas les yeux.
Les voyageurs étaient nombreux.
Puis elle aperçut les couleurs romaines.
Son cœur s'arrêta presque.
La hache glissa légèrement entre ses doigts.
Le cavalier ralentit devant la propriété.
— Lycia ?
Elle lâcha immédiatement son outil.
— Oui.
L'homme descendit de cheval.
Fatigué.
Couvert de poussière.
Son manteau portait les traces d'un long voyage.
Il fouilla dans sa sacoche.
Et sortit un rouleau scellé.
— Un message pour vous, du centurion Alaric au service de César.
Pendant quelques secondes, Lycia resta immobile.
Comme incapable de bouger.
Le monde semblait soudain silencieux.
Même le vent paraissait s'être arrêté.
Puis elle s'avança rapidement.
Ses doigts tremblaient déjà lorsqu'elle reconnut l'écriture.
Alaric.
Enfin.
Une émotion brutale traversa son visage.
Du soulagement.
De la colère.
De la peur.
Peut-être les trois à la fois.
— Est-ce qu'il va bien ?
demanda-t-elle soudain.
Le messager sembla surpris.
— Autant que peut aller un homme qui suit César en pleine guerre.
— Vous l'avez vu ?
— Oui.
Il y a plusieurs semaines.
Il écrivait encore lorsqu'on m'a confié cette lettre.
Lycia baissa les yeux vers le parchemin.
— Merci.
— J'espère qu'elle vous apportera ce que vous cherchez.
Elle eut un sourire triste.
— Moi aussi.
Elle remercia le messager d'une voix absente.
L'homme repartit peu après.
Elle resta seule quelques instants au milieu de la cour.
Le parchemin entre ses mains.
Elle avait attendu cette lettre pendant des semaines.
Et maintenant qu'elle était là, elle hésitait à l'ouvrir.
Comme si une partie d'elle craignait ce qu'elle allait y découvrir.
Parce qu'une fois les mots lus, il serait impossible de revenir en arrière.
— Maman ?
La voix d'Édith la tira de ses pensées.
La jeune fille venait de sortir de la maison.
Puis elle aperçut le sceau.
Et comprit immédiatement.
— C'est lui ?
Lycia acquiesça.
Édith sentit son propre cœur accélérer.
— Il est vivant.
— Oui.
Les mots sortirent presque dans un souffle.
— Alors ouvre-la.
Lycia regarda sa fille.
— J'ai peur de ce qu'elle contient.
— Moi aussi.
avoua Édith.
— Mais j'ai encore plus peur de ne rien savoir.
Quelques minutes plus tard, toute la famille était réunie autour de la grande table.
Marcus s'était assis sans dire un mot.
Lucius semblait incapable de rester immobile.
Il tapotait nerveusement le bois du bout des doigts.
Édith observait simplement le parchemin.
Comme si elle essayait déjà d'en deviner le contenu.
Lycia inspira profondément.
Puis elle brisa le sceau.
Le craquement résonna dans la pièce.
Le silence devint absolu.
Elle commença à lire.
Au début, personne ne parla.
Les premières lignes étaient simples.
Alaric demandait de leurs nouvelles.
Il exprimait son soulagement de les savoir vivants.
Il évoquait brièvement Rome.
La guerre.
Les dangers.
Puis le ton changea.
Progressivement.
Marcus sentit immédiatement la différence.
Comme si son père cessait soudain d'écrire à sa famille pour commencer à leur révéler quelque chose.
Et lorsque Lycia arriva au passage concernant les capacités des deux garçons, il se redressa légèrement.
Marcus et Lucius ne sont pas malades. Ils ne sont pas maudits. Ce qui leur arrive vient de moi.
Le silence devint encore plus lourd.
Personne ne bougea.
Personne ne parla.
Marcus fixa lentement la table.
Lucius regarda sa mère.
Puis sa sœur.
Puis son frère.
Comme pour vérifier qu'il avait bien entendu.
— Il le savait.
murmura Marcus.
Personne ne répondit.
Parce qu'il avait raison.
Depuis le début.
Alaric savait.
Toutes ces années.
Toutes ces questions.
Tous ces mystères.
Et il n'avait rien dit.
— Depuis combien de temps ?
demanda finalement Lucius.
Sa voix était basse.
Presque méconnaissable.
— Toute notre vie ?
Marcus ne répondit pas.
Parce qu'il pensait exactement la même chose.
Lycia poursuivit la lecture.
Sa voix était plus lente désormais.
Comme si chaque phrase exigeait un effort.
Les conseils destinés à Marcus.
La prudence.
La discrétion.
La patience.
Marcus écoutait sans détourner les yeux.
Chaque mot semblait confirmer ce qu'il ressentait déjà depuis des semaines.
Puis vinrent ceux destinés à Lucius.
À mesure que les mots étaient prononcés, le visage du cadet se fermait.
Lorsqu'elle termina le passage, il croisa les bras.
— Donc je dois me cacher.
— Ce n'est pas ce qu'il a dit.
répondit Édith.
— C'est exactement ce qu'il a dit.
Marcus leva les yeux.
— Non.
Il a dit d'être prudent.
— Parce qu'il a peur.
— Peut-être parce qu'il a raison.
— Ou peut-être parce qu'il ne nous fait pas confiance.
Cette remarque fit grimacer Marcus.
Mais il ne répondit pas immédiatement.
Parce qu'au fond, une partie de lui se posait la même question.
— Tu crois vraiment ça ?
demanda finalement Édith.
Lucius haussa les épaules.
— Qu'est-ce que je suis censé penser ?
Il disparaît pendant des années.
Il revient quand ça l'arrange.
Puis il nous écrit pour nous dire quoi faire.
— Ce n'est pas juste.
dit Marcus.
— Ah oui ?
Alors explique-moi ce qui est juste dans cette histoire.
Marcus ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Il n'avait aucune réponse.
Lycia continua.
Puis vint le passage qui lui était destiné.
Les aveux.
Les excuses.
Les secrets.
La promesse de répondre à ses questions.
Sa voix ralentit légèrement.
Chaque mot semblait plus lourd que le précédent.
Elle revoyait leur rencontre.
Leur mariage.
Les années passées ensemble.
Les enfants.
Les rires.
Les disputes.
Les moments de bonheur.
Et derrière chacun de ces souvenirs apparaissait désormais une pensée nouvelle.
Il savait.
Depuis toujours.
Lorsqu'elle arriva à la fin du passage, elle resta silencieuse plusieurs secondes.
Le regard fixé sur le parchemin.
— Maman ?
demanda finalement Édith.
Lycia releva lentement la tête.
Ses yeux étaient humides.
Mais aucune larme ne coulait.
— Il savait tout.
Personne ne répondit.
— Depuis le début.
Marcus baissa les yeux.
Lucius regarda la fenêtre.
Édith observait sa mère.
Et pour la première fois, elle comprit quelque chose.
Lycia n'était pas seulement en colère.
Elle était blessée.
Profondément blessée.
Parce que l'homme avec lequel elle avait partagé sa vie lui avait caché quelque chose d'immense.
Quelque chose qui concernait leurs enfants.
Quelque chose qui concernait leur famille entière.
— Tu lui en veux ?
demanda doucement Édith.
Lycia resta silencieuse un moment.
— Oui.
La réponse fut immédiate.
Puis elle ajouta :
— Et non.
Les enfants échangèrent un regard.
— Ça ne veut rien dire.
murmura Lucius.
— Si.
répondit-elle.
Je lui en veux de m'avoir menti.
Je lui en veux de m'avoir laissée dans l'ignorance.
Mais...
Sa voix se brisa légèrement.
— Je sais aussi qu'il devait avoir une raison.
Et c'est ça qui est le plus difficile.
Le reste de la lecture se poursuivit dans un silence presque religieux.
Puis la lettre s'acheva.
Lycia la posa lentement sur la table.
Personne ne parla immédiatement.
Le feu crépitait dans l'âtre.
Dehors, le vent soufflait contre les murs.
Marcus fut le premier.
— Il savait.
Encore.
Toujours la même phrase.
Comme si son esprit refusait d'aller plus loin.
— Oui.
répondit Lycia.
— Et il n'a rien dit.
Cette fois, ce fut Édith qui prit la parole.
— Il avait probablement ses raisons.
— Ça ne les rend pas bonnes.
Personne ne contesta.
Parce que c'était vrai.
Lucius finit par se lever brusquement.
Sa chaise recula dans un bruit sec.
— Moi je trouve ça injuste.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Quoi ?
— Tout.
Il désigna la lettre.
— Lui il sait ce qu'il se passe.
Nous non.
Il sait ce que nous sommes.
Nous non.
Il connaît les réponses.
Et nous devons attendre.
Sa colère était sincère.
Brute.
Impossible à ignorer.
— J'en ai assez qu'on me dise d'attendre.
ajouta-t-il.
— Lucius...
commença Lycia.
— Non.
Je veux comprendre.
Je veux savoir pourquoi nous sommes différents.
Pourquoi lui savait.
Pourquoi personne ne nous a rien dit.
Marcus se leva à son tour.
— Il essaie de nous protéger.
— Tu en sais rien.
— Toi non plus.
— Alors pourquoi tu le défends ?
Marcus serra les mâchoires.
— Parce que c'est notre père.
— Ce n'est pas une réponse.
— Si.
— Non.
Lucius fit un pas en avant.
— Un père est censé être là.
Un père est censé dire la vérité.
Un père est censé expliquer ce qui arrive à ses enfants.
Le silence tomba.
Même Marcus ne trouva rien à répondre.
Parce que la colère de son frère n'était pas entièrement injustifiée.
Les deux frères se regardèrent.
Longtemps.
Trop longtemps.
Édith sentit immédiatement quelque chose.
Quelque chose qui n'existait pas auparavant.
Une tension nouvelle.
Une fracture encore minuscule.
Mais réelle.
Marcus cherchait à comprendre.
Lucius cherchait à agir.
Et plus le temps passait, plus cette différence grandissait.
Puis Marcus détourna finalement les yeux.
— Je vais prendre l'air.
Il quitta la maison sans attendre.
La porte se referma derrière lui.
Le silence revint.
Lucius resta debout.
Les poings serrés.
Puis il finit lui aussi par sortir.
Édith regarda sa mère.
— Ça ne va pas s'arranger tout seul.
Lycia observa la lettre.
— Non.
Sa voix était calme.
Trop calme.
— Mais ça commence enfin à avancer.
— Comment ça ?
Lycia replia soigneusement le parchemin.
— Pendant des semaines, nous n'avions aucune réponse.
Maintenant nous en avons quelques-unes.
— Très peu.
— Oui.
Très peu.
Elle regarda la fenêtre.
Vers l'horizon.
Vers les routes qui menaient à Rome.
— Mais suffisamment pour comprendre une chose.
— Laquelle ?
Le regard de Lycia se durcit légèrement.
— Je n'attendrai pas son retour pour chercher la vérité.
Édith resta silencieuse.
Puis elle hocha lentement la tête.
Parce qu'au fond d'elle-même, elle pensait exactement la même chose.
Et très loin de là, de l'autre côté de l'Italie, Alaric ignorait encore que sa lettre venait de produire l'effet qu'il redoutait le plus.
Elle avait apporté quelques réponses.
Mais elle avait surtout éveillé davantage de questions.
Et désormais, sa famille avait commencé à chercher la vérité par elle-même.
