Alaric l'immortel

Chapitre 103 — Le port assiégé



Au lever du soleil, Brundisium était déjà en mouvement.

Depuis les positions romaines établies pendant la nuit, Alaric pouvait observer une grande partie du port. La ville semblait vivre au rythme d'une urgence silencieuse. Les quais fourmillaient d'activité. Des soldats embarquaient par centaines. Des esclaves transportaient des amphores, des sacs de grain et des caisses de matériel. Des officiers couraient d'un embarcadère à l'autre en criant des ordres que le vent marin emportait aussitôt.

Pompée ne perdait pas de temps.

Et César non plus.

Dès l'aube, les ingénieurs furent mobilisés.

Les arpenteurs parcoururent le terrain.

Les légionnaires reçurent des pelles autant que des glaives.

Très vite, une étrange bataille commença.

Une bataille sans charge.

Sans choc de boucliers.

Sans cavalerie.

Une bataille de terre, de bois et de pierre.

Les hommes de César commencèrent à construire des digues, des fortifications et des obstacles destinés à limiter les mouvements dans le port.

L'objectif était simple.

Empêcher Pompée de partir.

Ou au moins ralentir son évacuation.

Mais entre un objectif simple et sa réalisation, il existait souvent un monde entier de difficultés.

Brundisium possédait l'un des meilleurs ports naturels d'Italie. Ses installations étaient vastes. Ses accès multiples. Et surtout, Pompée disposait encore d'une flotte capable de protéger les embarquements.

Les ingénieurs romains travaillaient pourtant sans relâche.

Des milliers de soldats transportaient des pierres.

D'autres abattaient des arbres dans les environs.

Des pieux étaient enfoncés dans les zones peu profondes.

Des digues artificielles commençaient à s'étendre lentement vers les eaux du port.

Alaric observait les travaux depuis une hauteur lorsqu'il aperçut Marc Antoine arriver derrière lui.

— Voilà donc comment nous allons gagner la guerre.

— Avec des pelles ?

— Avec des pelles.

Antoine regarda les centaines de soldats qui transportaient des pierres.

— Si quelqu'un m'avait dit ça en Gaule, je lui aurais ri au visage.

— Tu lui aurais probablement lancé quelque chose aussi.

— Certainement.

Ils regardèrent les travaux quelques instants.

Puis le sourire d'Antoine disparut.

— Tu crois qu'on peut encore l'empêcher de partir ?

Alaric prit le temps de réfléchir.

Son regard suivit un navire qui quittait lentement le port.

Puis un second.

Puis un troisième.

— Je pense que César va essayer.

— Ce n'est pas une réponse.

— Parce que je n'en ai pas.

Pour une fois, Antoine ne plaisanta pas.

Il se contenta d'acquiescer.

Au loin, plusieurs navires quittaient déjà le port.

Lentement.

Méthodiquement.

Comme si Pompée avait préparé cette retraite depuis longtemps.

Et peut-être était-ce le cas.

Alaric connaissait suffisamment l'histoire pour savoir que Pompée n'était pas un homme qui improvisait lorsqu'il disposait encore d'options.

Il reculait.

Mais il reculait selon ses propres conditions.

Et cela le rendait dangereux.

Dans les jours qui suivirent, le siège se poursuivit.

Les ouvrages romains s'étendirent progressivement.

Chaque avancée demandait des efforts considérables.

Chaque avancée rencontrait une réponse.

Les hommes de Pompée lançaient des attaques limitées pour ralentir les travaux.

Des archers couvraient certaines zones.

Des navires tentaient parfois de perturber les constructions les plus proches de l'eau.

Plusieurs fois, des escarmouches éclatèrent.

Brèves.

Violentes.

Puis rapidement terminées.

Aucune grande bataille.

Mais une tension constante.

Une tension presque plus éprouvante encore.

Les soldats vivaient dans l'attente.

Chaque matin pouvait apporter une attaque.

Chaque nuit pouvait voir partir une nouvelle partie de l'armée ennemie.

Le temps devenait l'adversaire principal.

Et le temps semblait combattre aux côtés de Pompée.

Un soir, alors qu'il parcourait les lignes de travaux, Alaric s'arrêta près d'un groupe de légionnaires occupés à déplacer d'énormes blocs de pierre.

Leurs visages étaient couverts de poussière.

Leurs mains saignaient parfois sous l'effort.

Pourtant aucun ne ralentissait.

L'un d'eux reconnut Alaric.

— Tu crois qu'on va le coincer ?

demanda-t-il.

Alaric observa les hommes.

Leur fatigue.

Leur détermination.

— Je crois que vous faites tout ce qui est possible.

Le soldat éclata de rire.

— Voilà une réponse d'officier.

— Je ne suis pas officier.

— C'est encore pire alors.

Les autres rirent également.

Pendant quelques secondes, la guerre sembla lointaine.

Puis un cor retentit au loin.

Et chacun retourna immédiatement à sa tâche.

Un après-midi, alors qu'Alaric inspectait une portion des défenses, une agitation inhabituelle attira son attention.

Un petit navire battant pavillon blanc approchait du rivage.

Les soldats s'arrêtèrent pour observer.

Même les travaux ralentirent.

Un émissaire.

Quelques minutes plus tard, la nouvelle circulait déjà dans tout le camp.

Pompée avait envoyé un représentant.

Les spéculations commencèrent immédiatement.

Certains parlaient de négociations.

D'autres d'une trêve.

Quelques-uns espéraient même une paix de dernière minute.

Marc Antoine, lui, n'y croyait absolument pas.

— S'il voulait la paix, il ne remplirait pas ses navires.

— Tu es méfiant.

— Je suis réaliste.

— Ou pessimiste.

— Les pessimistes survivent plus longtemps.

— Voilà qui explique beaucoup de choses.

Antoine lui lança un regard faussement offensé.

— Je vais choisir de considérer cela comme un compliment.

L'émissaire fut conduit jusqu'à César.

La rencontre dura plusieurs heures.

Personne ne sut exactement ce qui fut dit.

Pas même les officiers les plus proches du général.

L'attente devint presque insupportable.

Les rumeurs se multiplièrent.

Certains affirmaient que Pompée proposait une médiation.

D'autres prétendaient qu'il cherchait simplement à gagner quelques jours supplémentaires.

Alaric connaissait déjà la réponse la plus probable.

Mais même lui attendait avec impatience la décision de César.

Puis finalement, les convocations arrivèrent.

Les principaux commandants furent réunis.

Alaric prit place parmi eux.

Lorsque César entra dans la tente, son visage était calme.

Comme toujours.

Mais quelque chose dans son regard indiquait que la situation était désormais claire.

Très claire.

— L'émissaire a parlé au nom de Pompée.

Personne ne l'interrompit.

— Il ne cherche pas à négocier une paix durable.

Quelques hommes échangèrent des regards.

— Il cherche du temps.

Marc Antoine poussa un soupir bruyant.

— Évidemment.

Quelques sourires apparurent malgré la gravité du moment.

César poursuivit.

— Pompée continuera son évacuation.

Il rejoindra la Grèce dès qu'il estimera avoir sauvé suffisamment de forces.

Le silence retomba.

Cette fois, il n'y avait plus d'illusions.

La guerre allait continuer.

Et probablement s'étendre bien au-delà de l'Italie.

— Nous poursuivrons les travaux.

ajouta César.

— Jusqu'au dernier moment.

Même si nous ne pouvons pas l'empêcher de partir, nous pouvons lui faire perdre du temps.

Et chaque jour gagné aujourd'hui nous sera utile demain.

Les officiers acquiescèrent.

Parce qu'ils comprenaient tous la logique.

Parce qu'ils savaient également que César n'abandonnait jamais une possibilité tant qu'elle existait encore.

Après la réunion, Alaric trouva César seul près du rivage.

Le vent faisait claquer son manteau.

Au loin, les navires de Pompée étaient toujours visibles.

Le soleil déclinant transformait la mer en une immense surface d'argent.

— Vous saviez déjà qu'il partirait.

dit Alaric.

César ne détourna pas les yeux de la mer.

— Oui.

— Alors pourquoi tenter tout cela ?

Le général resta silencieux quelques secondes.

— Parce qu'un homme qui abandonne avant d'essayer mérite sa défaite.

Alaric observa les vagues.

— Et si Pompée s'échappe malgré tout ?

— Alors nous le retrouverons.

La réponse était simple.

Presque évidente.

Comme s'il s'agissait seulement de la prochaine étape d'un voyage.

Pas d'une guerre qui menaçait la République entière.

— Vous n'avez jamais envisagé l'échec ?

demanda finalement Alaric.

Cette fois, César tourna la tête vers lui.

— Tous les jours.

La réponse surprit Alaric.

— Vraiment ?

— Bien sûr.

Les hommes qui n'imaginent jamais l'échec finissent généralement par le rencontrer très vite.

Puis il regarda de nouveau la mer.

— La différence, c'est que je ne lui laisse jamais décider à ma place.

Pendant quelques instants, seul le bruit des vagues accompagna leurs pensées.

Puis César reprit :

— Tu sais ce qui me préoccupe le plus ?

— Pompée ?

— Non.

Cette réponse surprit davantage encore Alaric.

— Alors quoi ?

— Le temps.

Le général désigna les navires.

— Chaque jour qui passe lui permet de reconstruire ses forces.

Chaque jour qui passe prolonge cette guerre.

Et chaque jour qui passe coûte quelque chose à Rome.

Cette fois, Alaric comprit.

César ne pensait pas seulement à la victoire.

Il pensait à ce qui resterait après.

À la République.

À son avenir.

À ses blessures.

À toutes ces villes qui devraient choisir un camp.

À tous ces citoyens qui finiraient par combattre d'autres citoyens.

Le soleil commençait à descendre lorsque les deux hommes retournèrent vers le camp.

Les travaux continuaient.

Les marteaux frappaient.

Les ordres résonnaient.

Les soldats creusaient encore.

Comme si leur détermination pouvait retenir les navires de Pompée.

Peut-être le pouvaient-ils.

Peut-être pas.

Cette nuit-là, Alaric dormit peu.

Comme souvent.

Il observait les étoiles lorsqu'il entendit des pas approcher.

Marc Antoine.

Encore.

— Tu ne dors jamais ?

demanda Alaric.

— Je pourrais te poser la même question.

Le commandant s'assit près de lui.

Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.

Puis Antoine regarda les lumières du port.

— Tu sais ce qui me dérange le plus dans toute cette histoire ?

— Pompée ?

— Le fait qu'il soit intelligent.

Alaric éclata de rire.

Pour une fois franchement.

— Voilà une raison inhabituelle de détester quelqu'un.

— Non.

C'est une excellente raison.

— Parce qu'il complique ton travail ?

— Parce qu'il complique ma vie.

Ils observèrent ensemble les lueurs lointaines de Brundisium.

Derrière elles se trouvait la mer.

Derrière la mer, la Grèce.

Et derrière la Grèce, une guerre encore plus grande.

Le vent soufflait doucement sur le camp endormi.

Au loin, quelques torches se déplaçaient encore dans le port.

L'évacuation continuait.

Inlassablement.

— Il va partir.

murmura finalement Antoine.

Alaric regarda le port.

Puis les navires.

Puis l'horizon noir.

— Oui.

Cette fois, même Marc Antoine ne trouva aucune plaisanterie.

Parce qu'au fond, ils savaient tous les deux que la véritable guerre n'avait pas encore commencé.

Et quelque part au-delà de cette mer, l'avenir attendait déjà.

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