Chapitre 105 — Les premiers écarts
Les jours qui suivirent la réception de la lettre furent plus calmes en apparence.
Mais seulement en apparence.
À la maison, personne ne parlait beaucoup d'Alaric. Pas directement. Pas autour de la table. Pas lorsque le feu brûlait dans l'âtre et que le vent frappait les murs.
Pourtant, il était partout.
Dans les silences de Lycia.
Dans les regards de Marcus.
Dans la colère mal contenue de Lucius.
Dans les questions qu'Édith gardait pour elle.
La lettre avait apporté des réponses.
Mais elles n'avaient pas apaisé la famille.
Elles avaient simplement donné une forme plus précise à leurs inquiétudes.
Marcus relisait souvent les phrases que son père lui avait destinées.
Ne montre ta guérison à personne.
Évite les blessures inutiles.
Cache ce qui se referme trop vite.
Ces mots tournaient sans cesse dans son esprit.
Il les comprenait.
Trop bien même.
Depuis l'attaque, il voyait la peur naître dans les regards. Une peur encore discrète, encore mêlée de curiosité, mais bien réelle. Les villageois n'étaient pas cruels. Beaucoup les connaissaient depuis leur naissance. Certains avaient vu Marcus et Lucius courir dans les champs quand ils étaient enfants.
Mais justement.
Ils les connaissaient trop bien.
Et plus une chose impossible apparaissait au milieu d'une vie ordinaire, plus elle devenait difficile à accepter.
Alors Marcus fit ce que son père demandait.
Il devint prudent.
Plus prudent qu'avant.
Il évita les entraînements trop visibles.
Il laissa les autres porter les charges lourdes, même lorsqu'il savait pouvoir le faire seul.
Il cacha les éraflures qui guérissaient trop vite.
Il apprit à ralentir.
À faire semblant.
À paraître normal.
Et cela l'épuisait plus qu'il ne voulait l'admettre.
Lucius, lui, supportait de moins en moins cette prudence.
Un matin, Marcus le trouva derrière l'ancienne forge de leur père, en train de frapper un tronc avec une barre de fer.
Chaque coup résonnait dans l'air froid.
Le bois se fendait peu à peu sous la violence des impacts.
Marcus resta immobile quelques secondes.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Lucius ne s'arrêta pas.
— Je m'entraîne.
— Ici ?
— C'est derrière la maison.
— On t'entend depuis la route.
Cette fois, Lucius abaissa la barre.
Son souffle formait de petits nuages dans l'air glacial.
— Et alors ?
Marcus sentit déjà la colère monter.
— Tu sais très bien "et alors".
— Non.
Je sais que tu as peur.
Ce n'est pas pareil.
Marcus s'approcha.
— Ce n'est pas de la peur.
C'est de la prudence.
— La prudence...
Lucius secoua la tête.
— Depuis des semaines, je n'entends plus que ce mot.
Prudence. Cache-toi. Fais semblant. Ne montre rien.
— Parce que c'est nécessaire.
— Nécessaire pour qui ?
Pour nous ou pour les autres ?
Marcus ouvrit la bouche puis hésita.
— Pour tout le monde.
— Voilà.
Tu vois ?
Tu penses déjà comme lui.
— Tu répètes les mots de père maintenant ?
La remarque frappa plus fort qu'elle ne l'aurait dû.
Marcus resta silencieux une seconde.
— Peut-être parce qu'il a raison.
Lucius eut un rire sec.
— Facile de dire ça depuis l'autre bout de l'Italie.
— Il essaie de nous protéger.
— Il essaie de nous contrôler.
Les deux frères se regardèrent.
Cette phrase resta suspendue entre eux.
Pour la première fois, Marcus comprit que la colère de Lucius ne concernait pas seulement leur père.
Elle concernait aussi ce qu'ils étaient devenus.
Ou ce qu'ils commençaient à devenir.
— Tu ne penses pas vraiment ça.
— Si.
Lucius planta la barre de fer dans le sol.
— Il nous dit de nous cacher. De ne rien montrer. De faire semblant.
— Parce que les gens pourraient avoir peur.
— Ils ont déjà peur.
— Alors pourquoi leur donner une raison de plus ?
Lucius s'approcha à son tour.
— Parce que je refuse de passer ma vie à avoir honte de ce que je suis.
— Personne ne te demande d'avoir honte.
— Ah non ?
Lucius désigna sa poitrine.
— Alors pourquoi est-ce que tout le monde agit comme si quelque chose n'allait pas chez nous ?
Pourquoi est-ce que mère nous regarde comme si elle cherchait des réponses dans nos visages ?
Pourquoi est-ce que les voisins chuchotent quand ils pensent qu'on ne les entend pas ?
Marcus détourna légèrement les yeux.
— Parce qu'ils ne comprennent pas.
— Moi non plus je ne comprends pas !
explosa Lucius.
Sa voix résonna dans la cour.
— Je ne sais pas ce que nous sommes. Je ne sais pas pourquoi ça nous arrive. Je ne sais même pas si père dit toute la vérité.
Il inspira profondément.
— Mais au moins, quand je sens cette force... quand je vois ce que je peux faire... j'ai l'impression que tout ça signifie quelque chose.
Marcus resta figé.
Il n'avait pas de réponse immédiate.
Pas parce que son frère avait raison.
Mais parce qu'il n'avait pas entièrement tort.
Cette pensée l'effraya.
À l'intérieur de la maison, Édith entendit la dispute.
Elle s'approcha de la fenêtre, mais ne sortit pas.
Lycia, occupée près du foyer, leva les yeux.
— Encore ?
Édith hocha la tête.
— Ils parlent de père.
— Non.
murmura Lycia.
Édith la regarda.
— Alors de quoi ?
Lycia resta silencieuse quelques secondes.
— D'eux-mêmes.
— Tu crois ?
— Oui.
Elle posa lentement le morceau de bois qu'elle tenait.
— Marcus a peur de perdre son frère.
Et Lucius a peur que personne ne l'accepte tel qu'il est.
Édith observa les silhouettes à travers la fenêtre.
— Ils ne se rendent même pas compte qu'ils disent presque la même chose.
Lycia eut un faible sourire.
— C'est souvent comme ça dans les familles.
La jeune fille ne répondit pas.
Parce qu'elle comprenait.
Marcus et Lucius utilisaient Alaric comme sujet de dispute.
Mais au fond, ils parlaient de leur propre peur.
Et de leur propre désir.
Marcus voulait comprendre avant d'agir.
Lucius voulait agir pour comprendre.
La différence paraissait mince.
Elle ne l'était pas.
Dans la cour, la tension continuait de monter.
— Tu crois que c'est une bénédiction ?
demanda Marcus.
Lucius détourna les yeux.
— Je ne sais pas.
— Alors pourquoi tu agis comme si c'en était une ?
— Parce que je préfère ça à l'idée d'être une erreur.
Cette fois, Marcus ne répondit pas.
Le visage de Lucius s'était fermé.
Sa colère avait laissé apparaître quelque chose de plus profond.
Une blessure.
Une peur.
— Tu crois que je ne me pose pas de questions ?
reprit Lucius.
— Tu crois que je dors tranquille depuis cette nuit-là ?
Marcus baissa légèrement les yeux.
— Je n'ai pas dit ça.
— Non.
Mais tu me regardes comme si j'étais dangereux.
— Ce n'est pas vrai.
Lucius le fixa.
— Si.
Et le pire, c'est que tu ne t'en rends même pas compte.
Marcus voulut répondre.
Mais aucun mot ne vint.
Parce qu'une fois encore, la phrase avait touché juste.
Il avait peur.
Pas seulement de ce que les autres verraient en Lucius.
Mais de ce que Lucius lui-même pourrait devenir s'il continuait à aimer cette force.
— Je ne pense pas que tu sois dangereux.
dit-il finalement.
Lucius eut un sourire amer.
— Alors pourquoi tu me surveilles tout le temps ?
— Parce que je m'inquiète pour toi.
— Ce n'est pas pareil.
— Si, justement.
Marcus fit un pas vers lui.
— Tu es mon frère.
Quand tu fonces sans réfléchir, je m'inquiète.
Quand tu prends des risques inutiles, je m'inquiète.
Quand je te vois sourire après avoir brisé quelque chose que personne ne devrait pouvoir briser, je m'inquiète.
Lucius resta silencieux.
— Tu crois que ça me plaît ?
continua Marcus.
— Tu crois que j'aime devoir cacher ce que nous sommes ?
J'aimerais autant que toi avoir des réponses.
J'aimerais autant que toi que père soit ici.
Sa voix se brisa légèrement.
— Mais il ne l'est pas.
Alors tout ce qu'on peut faire, c'est éviter d'aggraver les choses.
Le silence s'étira.
Puis Lucius arracha la barre de fer du sol.
— Laisse-moi tranquille.
— Lucius...
— Non.
Laisse-moi.
Il tourna les talons et partit vers les bois.
Marcus resta seul dans la cour.
La gorge serrée.
Quelques instants plus tard, Édith sortit de la maison.
Elle s'approcha de lui sans parler.
— Tu as entendu ?
demanda Marcus.
— Oui.
— Tout ?
— Assez.
Il poussa un soupir.
— Il ne comprend pas.
Édith regarda la direction prise par Lucius.
— Je crois qu'il comprend plus que tu ne le penses.
Marcus fronça les sourcils.
— Tu prends son parti ?
— Non.
Je dis seulement que vous avez peur tous les deux.
— Il n'a pas peur.
— Si.
Édith tourna la tête vers lui.
— Il a peur d'être un monstre. Toi, tu as peur qu'il en devienne un.
Marcus resta immobile.
La phrase le frappa avec une précision douloureuse.
— Ce n'est pas ce que je veux.
— Je sais.
— C'est mon frère.
— Justement.
Elle posa doucement une main sur son bras.
— Alors ne le regarde pas comme une menace.
— Je ne le regarde pas comme une menace.
— Peut-être pas volontairement.
Marcus baissa les yeux.
Édith poursuivit plus doucement :
— Depuis l'attaque, tu essaies de protéger tout le monde.
Mère. Le village. Lucius.
Mais tu ne peux pas porter tout ça seul.
— Quelqu'un doit bien le faire.
— Pourquoi toujours toi ?
Il ne répondit pas.
Parce qu'il n'avait jamais vraiment réfléchi à cette question.
Plus loin, dans les bois, Lucius s'arrêta près d'un vieux rocher couvert de mousse.
Il respirait fort.
Pas à cause de l'effort.
À cause de la colère.
Il leva la barre de fer.
Puis frappa le rocher.
Le choc vibra dans ses bras.
La douleur remonta jusqu'à son épaule.
Mais elle disparut presque aussitôt.
Lucius regarda ses mains.
Aucune blessure.
Rien.
Il frappa encore.
Plus fort.
Cette fois, la barre se tordit légèrement.
Le rocher se fissura.
Lucius resta figé.
Pendant quelques secondes, il ne ressentit ni peur ni colère.
Seulement de l'émerveillement.
Un émerveillement pur.
Terrible.
Il aurait dû reculer.
Il aurait dû penser aux mots de son père.
À la prudence.
Au danger.
Aux regards.
Mais il ne le fit pas.
Il contempla simplement la fissure dans la pierre.
Et un sourire lent apparut sur son visage.
Pas un sourire cruel.
Un sourire d'enfant découvrant une porte vers un monde plus grand.
Un monde où les limites des autres ne seraient peut-être jamais les siennes.
Derrière lui, une branche craqua.
Lucius se retourna immédiatement.
Personne.
Du moins, c'est ce qu'il crut d'abord.
Puis, entre deux arbres, il aperçut une silhouette qui s'éloignait rapidement.
Un villageois.
Quelqu'un l'avait vu.
Son sourire disparut.
Le silence de la forêt devint soudain beaucoup plus lourd.
Et pour la première fois depuis la lettre d'Alaric, Lucius comprit peut-être vraiment ce que signifiait le danger d'être découvert.
