Alaric l'immortel

Chapitre 102 — La course vers Brundisium



Rome était derrière eux.

À peine quelques jours s'étaient écoulés depuis l'entrée de César dans la capitale, et déjà les légions reprenaient la route. Pour beaucoup de soldats, cela paraissait presque irréel. Ils avaient marché sur Rome. Ils avaient assisté à l'un des plus grands bouleversements de l'histoire de la République.

Et pourtant, César refusait de s'arrêter.

Pompée était toujours libre.

Tant que Pompée restait libre, la guerre n'était pas gagnée.

Les colonnes romaines s'étiraient sur des kilomètres à travers les routes italiennes. Les aigles avançaient sous un ciel gris d'hiver tandis que les officiers pressaient constamment le rythme.

Chaque jour comptait.

Chaque heure pouvait faire la différence.

Car devant eux, quelque part vers le sud, Pompée fuyait vers Brundisium.

Et derrière Brundisium se trouvait la mer.

La liberté.

Et une nouvelle armée.

Très rapidement, Alaric comprit que l'Italie entière vivait dans la peur.

Partout où passaient les légions, les mêmes scènes se répétaient.

Des familles chargées de bagages.

Des nobles quittant leurs domaines.

Des marchands essayant de vendre ce qu'ils pouvaient avant que la situation n'empire.

Des citoyens qui demandaient des nouvelles à chaque cavalier rencontré sur la route.

Personne ne savait réellement ce qui allait arriver.

Mais tous sentaient que l'ancien monde se fissurait.

Un matin, alors que les légions traversaient une petite ville, Alaric aperçut une longue file de chariots immobilisés devant une auberge.

Des serviteurs couraient dans tous les sens.

Des coffres étaient chargés à la hâte.

Une femme richement vêtue criait des ordres à plusieurs esclaves.

Marc Antoine observa la scène quelques secondes avant d'éclater de rire.

— Voilà donc la noblesse romaine.

— Tu sembles déçu.

— Non.

Amusé.

Il désigna un homme qui tentait désespérément de faire entrer une statue dans un chariot déjà plein.

— Rome brûle et cet imbécile refuse d'abandonner son marbre.

Alaric suivit son regard.

— Peut-être que cette statue compte beaucoup pour lui.

— Dans ce cas, il mérite de la porter lui-même jusqu'en Grèce.

Le commandant secoua la tête.

— Toute la République est en train de courir vers le sud avec ses meubles.

Cette fois, même Alaric laissa échapper un léger rire.

Pourtant, derrière l'humour d'Antoine se cachait une vérité plus sombre.

La République semblait fuir avec Pompée.

Chaque jour apportait de nouvelles informations.

Des sénateurs quittaient Rome.

Des gouverneurs hésitaient.

Des villes changeaient de camp.

Et pendant ce temps, César avançait toujours plus vite.

Les éclaireurs revenaient quotidiennement.

Leurs rapports étaient étudiés immédiatement.

Un soir, plusieurs cavaliers arrivèrent alors que le camp terminait son installation.

Leur chef demanda à voir César sans attendre.

Quelques instants plus tard, la nouvelle circulait déjà parmi les officiers.

Pompée se dirigeait bien vers Brundisium.

Et des navires l'attendaient.

Marc Antoine frappa du poing contre une table.

— Évidemment.

— Tu espérais quoi ?

Demanda Curion.

— Qu'il commette une erreur.

— Pompée commet rarement des erreurs.

Cette fois, ce fut César qui répondit.

Le silence tomba aussitôt.

Le général observait la carte étalée devant lui.

Alaric regarda les positions marquées sur le parchemin.

Pompée reculait.

Mais il reculait intelligemment.

Chaque étape semblait préparée.

Chaque décision réfléchie.

Il ne cherchait pas à gagner immédiatement.

Il cherchait à survivre.

À préserver ses forces.

À choisir son terrain.

Et cela inquiétait Alaric davantage qu'une bataille perdue.

Après la réunion, il quitta la tente en compagnie de Marc Antoine.

La nuit était froide.

Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber.

— Tu respectes Pompée.

Constata Antoine.

— Oui.

— Même s'il est notre ennemi ?

— Surtout parce qu'il est notre ennemi.

Le commandant resta silencieux quelques secondes.

— Voilà encore une réponse agaçante.

— Tu devrais t'y habituer.

— Jamais.

Ils poursuivirent leur marche à travers le camp.

Partout, les soldats préparaient leurs équipements.

Certains mangeaient.

D'autres dormaient déjà.

Quelques-uns parlaient de Rome.

D'autres de leurs familles.

Comme toujours avant une grande bataille.

Alaric sentit alors sa main se poser inconsciemment sur sa sacoche.

La lettre n'était plus là.

Elle était en route.

Quelque part entre Rome et son village.

Cette pensée lui apportait autant de soulagement que d'inquiétude.

Marc Antoine remarqua son geste.

— Toujours eux ?

— Toujours.

— Tu sais...

Antoine hésita.

Chose rare.

— Je n'ai jamais eu ce genre de problème.

— Quel genre ?

— Regretter de ne pas être auprès des miens.

Alaric tourna légèrement la tête.

— Parce que tu ne regrettes rien ?

— Parce que je suis rarement loin assez longtemps pour y penser.

Cela lui ressemblait parfaitement.

Mais cette fois, son sourire disparut rapidement.

— Profite de ce que tu as.

Ajouta-t-il.

— Cela ne dure jamais autant qu'on le croit.

Alaric ne répondit pas.

Parce qu'il savait qu'Antoine avait raison.

Quelques jours plus tard, les premières traces de l'évacuation de Pompée apparurent clairement.

Les routes étaient encombrées.

Des convois entiers descendaient vers le sud.

Des familles aristocratiques.

Des sénateurs.

Des officiers.

Des serviteurs.

Des biens accumulés pendant des générations.

L'ancien pouvoir de Rome semblait quitter l'Italie morceau par morceau.

Puis finalement, les éclaireurs annoncèrent ce que tous attendaient.

Brundisium était proche.

Très proche.

Les éclaireurs étaient revenus avant l'aube.

Leurs chevaux étaient couverts d'écume et de boue, leurs visages marqués par plusieurs jours de chevauchée presque ininterrompue. Ils n'avaient même pas pris le temps de manger avant de demander à voir César.

Le rapport fut bref.

Brundisium était devant eux.

À moins d'une journée de marche.

Pompée s'y trouvait toujours.

Mais les embarquements avaient commencé.

La nouvelle se répandit dans les rangs avec une rapidité impressionnante. Les soldats ne connaissaient pas tous les détails de la situation, mais ils comprenaient l'essentiel : ils étaient proches du but.

Peut-être assez proches pour empêcher la fuite de leur ennemi.

Peut-être trop tard.

Toute la journée, les légions avancèrent à un rythme soutenu. Les officiers pressaient les hommes sans relâche. Les pauses furent réduites au strict minimum. Même les vétérans remarquaient l'urgence inhabituelle qui animait l'état-major.

Personne ne voulait arriver devant un port vide.

Personne ne voulait voir Pompée disparaître derrière l'horizon.

Lorsque le terrain commença à s'élever, en milieu d'après-midi, Alaric sentit l'excitation gagner progressivement les colonnes.

Les collines dominaient toute la région.

Au-delà se trouvait la côte.

Et au-delà de la côte, la réponse à toutes leurs questions.

Le lendemain, les légions atteignirent finalement une série de hauteurs dominant Brundisium.

Le vent marin soufflait avec force.

Il apportait l'odeur du sel, des algues et des ports.

Une odeur que beaucoup de soldats n'avaient pas sentie depuis des années.

Alaric fut parmi les premiers à apercevoir la mer.

Il s'arrêta instinctivement.

Devant lui s'étendait une immense surface grise et mouvante qui semblait se confondre avec le ciel hivernal.

L'Adriatique.

Calme en apparence.

Indifférente aux ambitions des hommes.

Puis son regard descendit vers la côte.

Et il vit Brundisium.

Le port.

Les quais.

Les entrepôts.

Les murailles.

Et surtout les navires.

Des dizaines de navires.

Peut-être davantage.

Certains étaient déjà au mouillage.

D'autres entraient ou sortaient lentement du port.

Même à cette distance, l'activité était visible.

Des voiles se déployaient.

Des embarcations circulaient entre les grands bâtiments.

Des silhouettes s'agitaient sur les quais.

Pompée préparait son départ.

Le silence se répandit lentement parmi les officiers présents.

Tous comprenaient ce que cela signifiait.

Pendant plusieurs secondes, personne ne parla.

Même Marc Antoine semblait incapable de trouver une plaisanterie.

Les regards passaient des navires à César.

Puis revenaient vers les navires.

Comme si chacun espérait découvrir un détail rassurant.

Quelque chose qui prouverait qu'ils avaient encore une chance.

Marc Antoine fut finalement le premier à rompre le silence.

— Par tous les dieux...

Son ton n'avait rien d'admiratif.

Il ressemblait davantage à celui d'un homme qui venait de découvrir l'ampleur réelle de son problème.

— Il est déjà là.

— Oui.

Répondit César.

Son regard demeurait fixé sur le port.

Immobile.

Calculateur.

Alaric connaissait désormais suffisamment l'homme pour comprendre ce silence.

D'autres auraient laissé paraître leur frustration.

Leur colère.

Leur déception.

Pas César.

Son esprit travaillait déjà.

Il évaluait les distances.

Les délais.

Les possibilités.

Les erreurs.

Les solutions.

Toujours.

Même lorsqu'il découvrait un problème.

Peut-être surtout lorsqu'il découvrait un problème.

— Nous sommes arrivés trop tard.

Murmura un officier derrière eux.

La remarque semblait évidente.

Personne ne la contesta immédiatement.

Pendant un instant, même Alaric eut envie de lui donner raison.

Puis César répondit.

— Non.

Sa voix était calme.

Presque tranquille.

Tous tournèrent les yeux vers lui.

— Nous sommes arrivés tard.

Ce n'est pas la même chose.

Quelques officiers échangèrent des regards.

D'autres baissèrent les yeux vers le port.

Marc Antoine poussa un soupir théâtral.

— Je déteste quand tu fais ça.

— Quand je fais quoi ?

Demanda César sans quitter l'horizon des yeux.

— Quand tu transformes une mauvaise nouvelle en problème à résoudre.

— Parce que c'en est un.

— Non.

Antoine désigna les navires.

— Ça, c'est une catastrophe.

— Une catastrophe est simplement un problème plus grand.

Le commandant leva les yeux au ciel.

— Voilà exactement ce dont je parle.

Quelques rires étouffés parcoururent le groupe.

Même dans les moments les plus tendus, Marc Antoine trouvait toujours un moyen de détendre l'atmosphère.

Cette fois, un léger sourire apparut sur le visage du général.

— C'est précisément pour cela que nous sommes encore ici.

Personne ne répondit.

Parce qu'il avait raison.

Depuis le Rubicon, chaque obstacle semblait insurmontable jusqu'à ce que César trouve une manière de le contourner.

La guerre n'était pas terminée.

Mais elle n'était pas perdue non plus.

Alaric observa une nouvelle fois le port.

Il comprenait pourtant le danger.

Si Pompée parvenait à rejoindre la Grèce avec l'essentiel de ses forces, tout deviendrait plus compliqué.

Là-bas, il possédait encore des alliés.

Des ressources.

Des légions.

Et surtout du temps.

Beaucoup de temps.

Une guerre courte pouvait encore être gagnée rapidement.

Une guerre longue devenait imprévisible.

Et l'imprévisible inquiétait davantage Alaric que n'importe quelle bataille.

Parce qu'il connaissait l'Histoire.

Ou du moins il croyait la connaître.

Mais plus les événements avançaient, plus cette certitude semblait fragile.

César observa encore quelques instants les voiles visibles dans le port.

Puis il se tourna vers ses officiers.

Son expression avait changé.

La réflexion était terminée.

Les décisions étaient prises.

— Préparez le camp.

Sa voix retrouva immédiatement son autorité habituelle.

— Nous établirons nos positions avant la nuit.

Les officiers acquiescèrent.

— Demain, nous commençons.

Aucune hésitation.

Aucun doute.

Comme si la présence de dizaines de navires ennemis n'était qu'un détail supplémentaire.

Les hommes se dispersèrent rapidement pour transmettre les ordres.

Déjà, les premières unités commençaient à descendre les pentes des collines.

Les enseignes se remettaient en mouvement.

Les trompettes résonnaient dans l'air froid.

Alaric resta quelques instants en arrière.

Il regarda une dernière fois les navires de Pompée.

Au-delà de cette mer se trouvait la Grèce.

Et au-delà de la Grèce l'avenir qu'il croyait connaître.

Pharsale.

L'Égypte.

Alexandrie.

D'autres batailles.

D'autres morts.

D'autres choix.

Pourtant, plus il avançait dans cette époque, plus cet avenir lui paraissait flou.

Comme une route qu'un brouillard épais commençait lentement à recouvrir.

Le soleil disparaissait derrière l'Adriatique lorsque les légions commencèrent à descendre vers Brundisium.

Les ombres s'allongeaient sur les collines.

Les voiles des navires devenaient peu à peu des silhouettes noires sur l'eau sombre.

La course était terminée.

Le siège allait commencer.

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