Chapitre 101 — La lettre du père
Alaric resta longtemps devant le parchemin vierge.
La lampe brûlait doucement sur la table, projetant une lumière tremblante sur les murs de la pièce. Dehors, Rome ne dormait pas vraiment. Même au cœur de la nuit, la ville bruissait encore de voix, de pas, de rumeurs et d'inquiétude.
César était entré dans la capitale.
Pompée l'avait quittée.
La République semblait suspendue entre deux maîtres, sans savoir lequel elle craignait le plus.
Pourtant, ce soir-là, Alaric ne pensait pas à Rome.
Il pensait à une maison lointaine.
Il trempa finalement le calame dans l'encre.
Puis s'arrêta.
Comment commencer ?
Comment répondre à une lettre pleine de peur sans révéler trop brusquement une vérité qu'il avait cachée pendant des années ?
Il avait affronté des rois.
Des armées.
Des monstres humains bien plus terrifiants que les créatures des mythes.
Mais aucun champ de bataille ne l'avait préparé à cela.
Écrire à sa femme.
Écrire à ses enfants.
Dire assez pour les protéger.
Mais pas trop pour les briser.
Il finit par tracer les premiers mots.
Lycia,
Sa main resta immobile quelques secondes.
Il connaissait sa colère.
Il l'imaginait parfaitement.
Elle n'était pas du genre à crier pour rien. Sa colère était plus dangereuse que cela. Silencieuse. Froide. Patiente. Le genre de colère qui attendait des réponses précises, pas des excuses.
Alaric soupira.
Puis continua.
J'ai reçu ta lettre. J'ai lu chaque mot plusieurs fois. Avant toute chose, je remercie les dieux que vous soyez encore en vie. Toi. Édith. Marcus. Lucius.
Il s'arrêta de nouveau.
Ce qu'il écrivait était vrai.
Mais insuffisant.
Terriblement insuffisant.
Il posa le calame et passa une main sur son visage.
Il entendait déjà la voix de Lycia.
Ne tourne pas autour de la vérité, Alaric.
Même absente, elle parvenait encore à le juger.
Un léger sourire apparut malgré lui.
Puis il reprit.
Je sais que ce que tu as vu t'a effrayée. Je sais aussi que mes mots ne suffiront pas à effacer cette peur. Marcus et Lucius ne sont pas malades. Ils ne sont pas maudits. Ce qui leur arrive vient de moi.
Il fixa cette dernière phrase.
Longtemps.
Ce qui leur arrive vient de moi.
Jamais ces mots ne lui avaient paru aussi lourds.
Parce qu'ils disaient la vérité.
Pas toute la vérité.
Mais une partie.
Une partie déjà immense.
Il poursuivit lentement.
Je voulais vous protéger de cette réalité. J'espérais avoir plus de temps. J'espérais pouvoir leur expliquer moi-même, au bon moment, avec les bons mots. J'ai échoué.
Écrire cette phrase lui coûta davantage qu'il ne l'aurait imaginé.
Alaric avait reconnu beaucoup d'erreurs dans sa longue vie.
Des erreurs militaires.
Des erreurs politiques.
Des erreurs humaines.
Mais celle-ci était différente.
Parce qu'elle concernait ses enfants.
Il reprit le calame.
Dis à Marcus de ne montrer sa guérison à personne. Dis-lui qu'il doit éviter les blessures inutiles et cacher celles qui se referment trop vite. Il comprendra mieux que les autres. Il a toujours su observer.
Les traits de Marcus apparurent dans son esprit.
Son sérieux.
Sa prudence.
Son besoin de comprendre.
Il avait toujours été celui qui posait les questions les plus dangereuses.
Peut-être parce qu'il était le seul capable d'entendre les réponses.
Dis à Lucius d'être prudent. Plus prudent qu'il ne pense devoir l'être. Sa force va grandir. Plus vite qu'il ne l'imagine. Qu'il ne la teste pas devant les autres. Qu'il ne cherche pas à prouver ce qu'il est. La puissance attire les regards. Les regards attirent les peurs. Et les peurs finissent toujours par devenir dangereuses.
Il s'arrêta.
Lucius.
Le garçon était jeune.
Impulsif.
Brillant.
Trop sûr de lui.
Alaric n'avait pas besoin d'être présent pour deviner comment il réagirait.
Il verrait cette force comme un don.
Peut-être même comme une liberté.
Et c'était précisément ce qui l'inquiétait.
Dis à Édith que ses questions sont légitimes. Je sais qu'elle en aura beaucoup. Je sais aussi qu'elle verra ce que les autres ne voient pas. Qu'elle observe, mais qu'elle garde pour elle ce qu'elle comprendra.
Cette fois, un sourire plus triste apparut sur son visage.
Édith ressemblait trop à sa mère pour accepter des réponses floues.
Elle voudrait comprendre.
Et un jour, elle comprendrait peut-être trop.
Puis vint le plus difficile.
Il devait écrire à Lycia.
Vraiment.
Pas comme un soldat.
Pas comme un homme habitué à survivre.
Comme un mari.
Lycia, je t'ai caché des choses. Plus de choses que tu ne peux l'imaginer. Pas par manque d'amour. Jamais par manque d'amour. Mais parce que certaines vérités changent le regard que l'on porte sur le monde. Je voulais t'épargner ce poids.
Il regarda les mots.
Ils semblaient faibles.
Presque lâches.
Il le savait.
Les intentions n'effaçaient pas le mensonge.
Je ne te demanderai pas de me pardonner par lettre. Je n'en ai pas le droit. Lorsque je reviendrai, je te dirai tout ce que je pourrai te dire. Je répondrai à tes questions. Même à celles qui me feront honte.
Sa main se crispa légèrement sur le calame.
Tout.
Il n'était pas certain d'en être capable.
Mais il savait qu'il n'avait plus le choix.
Le secret s'était fissuré.
Et une vérité partielle pouvait devenir plus dangereuse qu'une vérité complète.
Un bruit de pas s'approcha derrière lui.
— Tu écris ?
Alaric n'eut pas besoin de se retourner pour reconnaître Marc Antoine.
— Tu entres toujours sans frapper ?
— Quand les portes sont ouvertes, oui.
— Elle ne l'était pas.
— Détail.
Antoine s'approcha de la table et observa le parchemin sans chercher à lire. Pour une fois, il respecta la limite.
— À ta famille ?
— Oui.
— C'est difficile ?
Alaric eut un rire bas.
— Plus qu'une bataille.
— Les batailles ont l'avantage d'être simples.
— Tu trouves ?
Antoine haussa les épaules.
— En face, quelqu'un essaie de te tuer. Toi, tu essaies de le tuer avant. C'est presque reposant comparé à une épouse en colère.
Alaric ne put s'empêcher de sourire.
— Tu parles d'expérience ?
— Je parle d'instinct de survie.
Pendant quelques instants, les deux hommes restèrent silencieux.
Puis Antoine reprit d'un ton moins léger :
— Ne tarde pas trop à envoyer cette lettre.
— Je sais.
— Non, je veux dire vraiment.
Alaric leva les yeux vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que nous allons repartir bientôt.
— Déjà ?
— César ne veut pas laisser Pompée respirer. Rome est importante, mais elle n'est qu'une étape. La guerre n'est pas ici. Pas vraiment.
Alaric observa le parchemin devant lui.
Bien sûr.
Il aurait dû s'en douter.
César ne s'arrêterait pas simplement parce qu'il avait pris Rome.
La ville était un symbole.
Pas la fin du conflit.
— Vers le sud ?
demanda-t-il.
— Probablement. Pompée rassemble ce qu'il peut. Il faut le presser avant qu'il ne devienne trop fort.
Antoine s'appuya contre le mur.
— Et toi, tu devras encore choisir de rester.
La phrase n'était pas cruelle.
Mais elle frappa juste.
Alaric se tourna de nouveau vers la lettre.
— Je commence à me demander si tous mes choix ne sont pas simplement des retards.
— Bienvenue parmi les hommes.
Alaric lui lança un regard.
Antoine sourit.
— Nous appelons ça choisir. La plupart du temps, nous ne faisons que retarder ce qui nous attend.
Le silence revint.
Puis Alaric reprit son calame.
Je ne peux pas rentrer immédiatement. Pas encore. Ces mots me coûtent plus que tu ne l'imagines. Rome vient de basculer dans la guerre civile, et je me trouve trop près du centre de cette tempête pour m'en éloigner sans conséquences.
Il hésita.
Puis ajouta :
Mais je rentrerai.
Cette promesse lui parut dangereuse au moment même où il l'écrivait.
Parce qu'il savait trop bien ce que valaient les promesses faites en temps de guerre.
Pourtant, il ne pouvait pas ne pas l'écrire.
Protégez-vous. Faites confiance à Marcus pour la prudence. Faites confiance à Édith pour les questions. Surveille Lucius. Non parce qu'il est mauvais, mais parce qu'il est jeune, fort, et qu'il ne comprend pas encore le danger d'être vu comme différent.
Il relut la phrase.
Puis, après un instant, écrivit encore :
Et surtout, ne laissez personne vous convaincre que vous êtes des monstres.
Sa gorge se serra légèrement.
Il ne savait pas à qui il écrivait vraiment.
À ses enfants.
Ou à l'homme qu'il avait été.
L'homme qui s'était réveillé un jour dans un monde qui n'était pas le sien.
L'homme qui avait compris trop tard que survivre à tout ne signifiait pas vivre sans peur.
Alaric termina finalement la lettre.
Je vous aime. Plus que Rome. Plus que l'Histoire. Plus que toutes les choses que je n'ai jamais su abandonner.
Il signa.
Alaric.
Longtemps, il contempla le parchemin.
Puis il le roula avec soin et le scella.
Marc Antoine, silencieux jusque-là, le regarda faire.
— C'est bien ?
— Je ne sais pas.
— Tu as menti ?
Alaric réfléchit.
— Pas autant que d'habitude.
— Alors c'est déjà mieux.
Il appela un messager dès l'aube.
Un homme rapide, fiable, habitué aux routes difficiles.
Alaric lui confia le rouleau avec une gravité que le messager sembla comprendre.
— Tu ne t'arrêtes que pour changer de cheval.
— Oui, seigneur.
— Et tu ne donnes cette lettre qu'à Lycia. À personne d'autre.
— Je comprends.
Alaric retint encore le parchemin une fraction de seconde.
Puis le lâcha.
Le messager partit peu après, disparaissant dans les rues encore grises de Rome.
Alaric le regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'il disparaisse.
Une lettre ne réparerait pas ses mensonges.
Elle ne répondrait pas à toutes les questions.
Elle ne le ramènerait pas auprès des siens.
Mais c'était quelque chose.
Une première vérité lancée à travers la distance.
Derrière lui, Rome s'éveillait lentement sous l'autorité fragile de César.
Devant lui, la guerre appelait déjà vers le sud.
Et quelque part, loin de la capitale, Lycia allait bientôt recevoir les premiers mots d'un homme qu'elle croyait connaître.
