Chapitre 100 — Le maître de Rome
Rome n'avait pas été prise.
Elle avait été abandonnée.
Cette pensée accompagna Alaric dès que les premières collines entourant la ville apparurent à l'horizon.
Pendant des années, il avait imaginé ce moment.
César entrant dans Rome après avoir franchi le Rubicon.
La capitale de la République face à l'homme qu'elle avait voulu briser.
Dans ses souvenirs d'une autre vie, cet instant avait toujours eu quelque chose d'inévitable. Comme une pierre lancée des années auparavant et dont personne ne pouvait plus arrêter la chute.
Pourtant, lorsqu'il le vivait réellement, rien ne ressemblait à ce qu'il avait imaginé.
Il aurait pu y avoir un siège.
Des combats dans les rues.
Des portes fermées.
Des sénateurs appelant le peuple aux armes.
Des barricades dressées à la hâte.
Des citoyens forcés de choisir un camp.
Mais il n'y eut rien de tout cela.
Pompée était parti.
Le Sénat l'avait suivi.
Et Rome avait été laissée derrière eux.
Comme un héritage trop lourd à porter.
Comme une responsabilité que personne ne voulait assumer.
Les portes étaient ouvertes.
Les rues n'étaient pas vides, mais elles semblaient retenir leur souffle. Les habitants observaient les légions depuis les fenêtres, les seuils, les coins des ruelles. Certains murmuraient. D'autres détournaient les yeux. Quelques-uns saluaient César avec prudence, comme si acclamer trop fort pouvait devenir dangereux selon le vainqueur de demain.
Alaric avançait non loin de la garde rapprochée.
Le bruit régulier des sandales cloutées résonnait contre les pavés.
Des milliers d'hommes entraient dans la capitale du monde romain.
Et pourtant le silence dominait.
Un silence étrange.
Presque religieux.
Comme si la ville entière assistait à une cérémonie funéraire dont personne n'osait prononcer le nom.
À ses côtés, Marc Antoine paraissait étrangement silencieux.
Cela devenait presque une habitude dans les moments importants.
Les hommes comme Antoine parlaient beaucoup lorsqu'ils étaient à l'aise.
Mais lorsque l'Histoire se mettait réellement en marche, ils devenaient parfois plus lucides que les autres.
— Tu n'as rien à dire ?
demanda Alaric.
Antoine observa les rues de Rome.
Son regard glissa sur les façades, les temples, les statues.
Puis il souffla lentement.
— Trop de choses.
— Voilà qui est inquiétant.
— Je sais.
Antoine eut un léger sourire, mais il disparut rapidement.
— J'ai grandi en entendant que Rome était invincible.
Il désigna les maisons fermées, les places silencieuses, les regards anxieux.
— Aujourd'hui, elle ressemble surtout à une vieille femme que ses propres enfants ont laissée seule.
Alaric ne répondit pas.
L'image était dure.
Mais elle n'était pas fausse.
Rome avait dominé le monde méditerranéen.
Elle avait vaincu Carthage.
Brisé les royaumes hellénistiques.
Soumis des peuples innombrables.
Pourtant, au moment où elle avait eu besoin de ses dirigeants, ceux-ci avaient fui.
Pas tous.
Mais suffisamment.
Ils traversèrent une avenue bordée de demeures aristocratiques. Certaines avaient encore leurs portes ouvertes, mais les esclaves qui se tenaient devant semblaient livrés à eux-mêmes. D'autres maisons étaient closes, leurs propriétaires partis dans la précipitation avec Pompée et les sénateurs.
La fuite avait laissé des traces.
Des chariots abandonnés.
Des coffres brisés.
Des papiers piétinés dans la poussière.
Des statues couvertes à la hâte.
Des vêtements oubliés.
Des amphores renversées.
Des objets précieux abandonnés parce qu'il avait fallu choisir entre la richesse et la vitesse.
Rome était toujours debout.
Mais elle semblait humiliée.
Comme une reine surprise en pleine fuite.
César, lui, avançait sans triomphalisme.
Il n'avait pas revêtu l'apparence d'un conquérant.
Pas de couronne.
Pas de gestes excessifs.
Pas de cris de victoire.
Pas même cette arrogance que beaucoup lui prêtaient.
Il savait que chaque mouvement serait observé.
Chaque parole répétée.
Chaque erreur utilisée contre lui.
Alors il avançait comme un homme venu rétablir l'ordre.
Non comme un homme venu s'emparer du pouvoir.
Ce qui, d'une certaine manière, était encore plus impressionnant.
Parce qu'Alaric comprenait ce que beaucoup ne voyaient pas.
La véritable puissance ne consistait pas à prendre Rome.
Elle consistait à convaincre Rome qu'elle avait besoin de vous.
Devant le Forum, une foule s'était rassemblée.
Pas immense.
Pas enthousiaste.
Mais présente.
Les citoyens voulaient voir.
Comprendre.
Savoir si la ville était sauvée ou prise.
Peut-être les deux.
Des commerçants.
Des artisans.
Des vétérans.
Des femmes tenant leurs enfants par la main.
Des vieillards qui avaient connu d'autres crises et qui observaient celle-ci avec une lassitude presque résignée.
Tous attendaient.
Tous regardaient César.
César monta sur les marches d'un bâtiment public. Marc Antoine, Curion et plusieurs officiers se placèrent non loin. Alaric resta en retrait, assez proche pour entendre, assez loin pour observer.
Le silence tomba peu à peu.
Même les murmures finirent par disparaître.
— Citoyens de Rome, déclara César.
Sa voix porta sans effort.
Comme toujours.
Il n'avait jamais eu besoin de crier.
— Je ne suis pas entré dans cette ville en ennemi.
Personne ne répondit.
Mais personne ne partit.
— J'ai été contraint de défendre ma dignité, mes droits et ceux de mes soldats contre des hommes qui ont préféré la peur à la justice. Ceux qui prétendaient protéger Rome l'ont abandonnée. Moi, je suis ici.
Un murmure traversa la foule.
C'était habile.
Terriblement habile.
César ne se présentait pas comme l'homme qui avait marché sur Rome.
Il se présentait comme celui qui n'avait pas fui.
Comme celui qui avait assumé ses responsabilités lorsque les autres avaient choisi la retraite.
Et dans une ville abandonnée par ses dirigeants, cet argument possédait une force immense.
— Aucune maison ne sera pillée. Aucun citoyen ne sera puni pour avoir eu peur. Rome n'a pas besoin de vengeance.
Il marqua une pause.
— Rome a besoin d'ordre.
Cette fois, plusieurs voix approuvèrent.
Timidement d'abord.
Puis plus clairement.
Alaric observa les visages.
La peur ne disparaissait pas.
Mais elle changeait de forme.
Elle devenait soulagement.
Puis attente.
Puis peut-être, bientôt, soutien.
C'était ainsi que César gagnait.
Pas seulement avec des légions.
Avec des mots capables de transformer une invasion en promesse de stabilité.
Avec une intelligence politique que même ses ennemis sous-estimaient parfois.
Lorsque le discours prit fin, la ville sembla expirer.
Lentement.
Comme si des milliers de personnes avaient retenu leur souffle depuis des jours.
La journée fut consacrée à l'organisation. César donna des ordres précis. Les légions devaient rester disciplinées. Aucune provocation ne serait tolérée. Les bâtiments publics furent sécurisés. Les messagers envoyés dans toutes les directions. Les partisans restés à Rome convoqués.
Mais un problème se posa rapidement.
Le trésor public.
L'argent de la République.
Les fonds nécessaires à la suite de la guerre.
Dans les heures qui suivirent, Alaric accompagna la garde jusqu'au temple où se trouvait une partie des réserves. Là, un tribun refusa l'accès au nom de la loi.
L'homme était pâle.
Mais il tint bon.
— Aucun magistrat n'a le droit d'ouvrir le trésor sans l'autorisation du Sénat.
Marc Antoine leva les yeux au ciel.
— Le Sénat est parti.
— La loi demeure.
Le tribun tremblait légèrement.
Mais il ne recula pas.
Alaric observa César.
Pendant quelques instants, il crut voir passer une forme de respect dans son regard.
Puis le général s'approcha.
— Ton courage t'honore.
Le tribun sembla surpris.
— Mais tu défends une porte que ceux qui t'ont donné tes ordres ont abandonnée.
— La loi ne disparaît pas parce que les hommes fuient.
— Non, répondit César. Mais elle ne doit pas devenir une chaîne qui empêche Rome de survivre.
Le tribun serra les mâchoires.
— Si vous forcez cette porte, beaucoup diront que vous volez Rome.
César resta parfaitement calme.
— Beaucoup disent déjà que je la trahis.
Marc Antoine s'impatienta.
— Faut-il vraiment discuter avec chaque serrure de la ville ?
César lui adressa un regard bref.
Antoine se tut.
Alaric nota ce détail.
Même Marc Antoine savait quand s'arrêter.
César reporta son attention sur le tribun.
— Écarte-toi.
Le tribun ne bougea pas.
Pendant un instant, la tension devint presque physique.
Puis César parla plus bas.
— Je ne souhaite pas te faire de mal.
— Et moi, je ne souhaite pas vous laisser passer.
Un silence suivit.
Finalement, César fit signe aux hommes derrière lui.
La porte fut ouverte de force.
Le tribun ferma les yeux.
Comme si le bruit du bois cédant venait de briser quelque chose de plus grand qu'une serrure.
Alaric comprit ce qu'il ressentait.
Car lui aussi avait entendu ce craquement.
Ce n'était pas seulement une porte qui s'ouvrait.
C'était un autre morceau de la République qui se fendait.
Un morceau invisible.
Mais irréparable.
Plus tard, alors que la nuit tombait sur Rome, Alaric se retrouva seul sur une terrasse dominant une partie de la ville. Les lumières des maisons scintillaient dans l'obscurité. Le Forum, plus loin, semblait presque paisible.
Paisible.
Après tout ce qui venait de se produire.
Après une marche sur Rome.
Après la fuite du Sénat.
Après l'ouverture forcée du trésor.
Paisible.
Le contraste lui paraissait absurde.
Marc Antoine le rejoignit avec deux coupes de vin.
— Tu sembles avoir besoin de ça.
Alaric prit la coupe sans discuter.
— C'est si visible ?
— Tu regardes Rome comme si elle venait de mourir.
Alaric observa les lumières qui parsemaient encore la ville.
— Peut-être qu'une partie d'elle est morte aujourd'hui.
Antoine suivit son regard vers le Forum, les temples et les toits qui disparaissaient dans l'obscurité.
— Tu parles comme un sénateur.
— C'est une insulte ?
— Dans certaines circonstances, oui.
Un léger sourire passa sur le visage d'Alaric.
Marc Antoine resta silencieux quelques secondes avant de reprendre :
— Tu sais ce que je déteste chez toi ?
— Seulement une chose ?
— Pour commencer.
Il s'appuya contre la balustrade.
— Tu dis parfois exactement ce que je n'ai pas envie d'entendre.
— C'est un talent.
— Non. C'est agaçant.
— Beaucoup de gens confondent les deux.
Antoine leva les yeux au ciel.
— Tu vois ? Même maintenant.
Ils burent quelques gorgées en silence.
Le vent nocturne apportait les bruits lointains de la ville. Des voix. Des roues sur les pavés. Des chiens qui aboyaient quelque part dans les ruelles.
Puis Antoine reprit :
— César contrôle Rome.
— Pour l'instant.
— Toujours cet optimisme.
— Le contrôle d'une ville vide ne signifie pas la fin d'une guerre.
Antoine hocha lentement la tête.
— Pompée a fui avec le Sénat.
— Et il lèvera une armée ailleurs.
— Oui.
Cette fois, le ton d'Antoine n'était plus léger.
— En Grèce peut-être. En Orient. Là où son nom pèse encore lourd.
— Son nom pèse partout.
— C'est bien le problème.
Antoine vida une partie de sa coupe.
— Tu sais ce qui m'agace le plus ? Beaucoup de ceux qui ont fui aujourd'hui reviendront si César gagne. Ils prétendront avoir toujours été de son côté.
— Et s'il perd ?
— Ils prétendront avoir toujours soutenu Pompée.
Alaric eut un bref rire.
— Là-dessus, Rome n'a pas changé depuis sa fondation.
— Voilà enfin quelque chose sur lequel nous sommes d'accord.
Ils restèrent un moment à observer les lumières de la capitale.
— Tu admires Pompée ?
demanda soudain Antoine.
La question surprit légèrement Alaric.
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Parce que tu parles souvent de lui avec respect.
Alaric réfléchit quelques secondes.
— Je respecte ce qu'il est capable de faire.
— Ce n'est pas une réponse.
— C'en est une.
Antoine fronça les sourcils.
— Tu peux respecter un homme sans l'aimer ?
— Bien sûr.
— Moi, j'ai tendance à préférer les choses simples.
— Je l'avais remarqué.
Antoine éclata de rire.
— D'accord, celle-là était méritée.
Puis son expression redevint plus sérieuse.
— Pompée est un grand général.
— Oui.
— César aussi.
— Oui.
— Alors pourquoi avons-nous l'impression que le monde entier retient son souffle ?
Alaric regarda l'horizon.
— Parce que lorsque deux hommes comme eux s'affrontent, ce ne sont jamais seulement eux qui paient le prix.
Antoine ne répondit pas immédiatement.
— Tu crois vraiment que cela ira jusque-là ?
— Je crois que c'est déjà le cas.
Le commandant resta pensif.
— Quand j'étais plus jeune, je pensais que les guerres étaient simples.
— Tu étais jeune.
— Merci pour cette analyse.
— Je fais ce que je peux.
Antoine secoua la tête avec amusement.
— Sérieusement. Je pensais qu'il suffisait de choisir un camp et de gagner.
— Et maintenant ?
— Maintenant je vois des familles quitter Rome. Des sénateurs abandonner leurs maisons. Des citoyens qui ne savent plus qui soutenir.
Il regarda sa coupe.
— Et je me demande combien de temps il faudra pour réparer tout ça.
Alaric ne répondit pas tout de suite.
Parce qu'il connaissait la réponse.
Des années.
Peut-être davantage.
Et même alors, certaines blessures resteraient ouvertes.
Il observa le vin dans sa coupe.
La suite se dessinait déjà.
Il connaissait les grandes lignes.
La fuite de Pompée.
La guerre qui s'étendrait au-delà de l'Italie.
Les batailles.
Pharsale.
L'Égypte.
Cléopâtre.
La mort.
Toujours la mort.
Mais une fois encore, une pensée le traversa.
Et si tout changeait ?
La mort de Vercingétorix avait déjà fissuré ses certitudes.
Ses enfants avaient commencé à révéler leur nature plus tôt que prévu.
Le monde semblait suivre le chemin qu'il connaissait.
Mais légèrement déplacé.
Comme une ombre qui ne correspond plus tout à fait au corps qu'elle accompagne.
— À quoi penses-tu ?
demanda Antoine.
— À ce que nous avons déclenché.
— Nous ?
— Oui.
Antoine eut un sourire fatigué.
— Tu prends ta part de responsabilité ?
— J'ai traversé le fleuve.
— Comme nous tous.
— Justement.
Antoine resta silencieux quelques instants avant de répondre.
— Tu sais, beaucoup d'hommes ici pensent que tout repose sur César.
— Et toi ?
— Moi, je pense qu'ils se trompent.
Alaric tourna légèrement la tête vers lui.
— Explique.
— César a pris une décision. Nous avons choisi de le suivre.
Il haussa les épaules.
— C'est plus facile de prétendre qu'un seul homme porte tout le poids des événements.
— Parce que cela évite aux autres de regarder leurs propres choix.
— Exactement.
Le silence retomba.
Cette fois, il était moins lourd.
Comme si chacun avait accepté une vérité qu'il connaissait déjà.
Au loin, Rome continuait de vivre sous les étoiles.
Et malgré le calme apparent de la nuit, tous deux savaient que la tempête ne faisait que commencer.
Au loin, des voix s'élevaient encore dans les rues.
Rome n'était pas endormie.
Pas vraiment.
Elle attendait.
Encore.
Toujours.
Comme elle avait attendu César.
Comme elle attendrait Pompée.
Comme elle attendrait le prochain maître.
Alaric sentit alors le poids de la lettre de Lycia dans sa tunique.
Même ici, au cœur de Rome, elle semblait plus lourde que toutes les pierres de la ville.
Marc Antoine remarqua son geste.
— Tu penses toujours à rentrer.
— Oui.
— Tu ne peux pas.
— Pas encore.
— Voilà une réponse dangereuse.
Alaric tourna la tête vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que "pas encore" finit souvent par devenir "trop tard".
La phrase le frappa plus durement qu'il ne l'aurait voulu.
Antoine vida sa coupe.
— Je vais dormir.
— Tu dors vraiment dans une ville en crise ?
— Je dors surtout quand je peux. C'est une qualité militaire sous-estimée.
Il s'éloigna de quelques pas, puis s'arrêta.
— Alaric.
— Oui ?
— Écris-leur.
Alaric resta immobile.
— À ta famille.
Antoine haussa les épaules.
— Tu ne peux peut-être pas rentrer. Mais tu peux au moins leur donner une réponse.
Puis il disparut dans l'ombre.
Alaric resta longtemps seul.
La coupe encore à la main.
Rome s'étendait devant lui.
Immense.
Fragile.
Contradictoire.
Il venait d'assister à l'entrée de César dans la ville la plus puissante du monde.
Il avait vu la République céder sans bataille.
Il avait entendu les portes du trésor craquer sous les ordres d'un homme qui prétendait sauver Rome.
Et pourtant, ce soir-là, ce ne fut pas Rome qui occupa ses pensées.
Ce fut Lycia.
Marcus.
Lucius.
Édith.
Leurs visages apparurent dans son esprit avec une netteté douloureuse.
Marcus et son regard toujours trop attentif.
Lucius incapable de rester immobile plus de quelques instants.
Édith qui remarquait ce que les autres ignoraient.
Et Lycia.
Toujours Lycia.
La seule personne devant laquelle il s'était parfois senti plus vulnérable que face à une armée.
Alors, pour la première fois depuis la réception de la lettre, Alaric retourna dans sa chambre.
Il alluma une lampe.
Déroula un parchemin.
L'encre attendait.
Les mots aussi.
Mais pour la première fois depuis longtemps, il ne savait pas lesquels choisir.
Parce qu'il ne s'agissait pas d'écrire à un allié.
Ni à un général.
Ni à un roi.
Il devait écrire à ceux qu'il aimait.
Et cette tâche lui paraissait soudain plus difficile que toutes les autres.
Il posa finalement le calame sur le parchemin.
Et commença à écrire.
