Alaric l'immortel

Chapitre 99 — Rome sans défense



La nouvelle se répandit plus vite qu'une armée.

César avait franchi le Rubicon.

Au début, beaucoup refusèrent d'y croire.

Dans les villages traversés par les légions, certains pensaient encore à une rumeur de plus, une exagération née de la peur, comme il en circulait tant depuis des mois. Les aubergistes en parlaient à voix basse derrière leurs comptoirs. Les marchands échangeaient des regards inquiets sur les marchés. Les paysans interrompaient leur travail pour écouter les voyageurs venus du nord.

Puis les premiers messagers arrivèrent.

Puis les seconds.

Puis les cavaliers officiels.

Chaque récit confirmait le précédent.

Chaque témoignage renforçait la même vérité.

César avait franchi le Rubicon.

Les légions marchaient sur l'Italie.

Alors la vérité devint impossible à nier.

La guerre civile avait commencé.

Les légions de César avançaient désormais en Italie.

Et Rome tremblait.

Dans la capitale, les réactions furent immédiates.

Les sénateurs se réunissaient en urgence.

Les rumeurs envahissaient les rues.

Les citoyens se pressaient autour des forums pour obtenir des nouvelles.

Certains affirmaient que César serait arrêté avant même d'atteindre Rome.

D'autres prétendaient que plusieurs villes s'étaient déjà rendues.

Personne ne savait réellement quoi croire.

Mais tous comprenaient une chose.

Quelque chose d'immense était en train de se produire.

Alaric remarqua immédiatement la différence.

Avant le Rubicon, les regards étaient curieux, prudents, parfois méfiants.

Après le fleuve, ils devinrent autre chose.

Les hommes ne voyaient plus seulement les vétérans de Gaule.

Ils voyaient l'armée qui avait osé franchir une frontière interdite.

Une armée qui ne reculait plus.

Une armée qui avançait désormais vers le cœur même de la République.

César avançait vite.

Trop vite pour que ses adversaires puissent réagir correctement.

Les villes hésitaient à résister, puis ouvraient leurs portes.

Certaines envoyaient des délégations avant même l'arrivée des éclaireurs.

D'autres faisaient hisser des drapeaux de bienvenue sur leurs murailles.

Quelques magistrats tentaient encore de préserver les apparences.

Ils parlaient de neutralité.

De prudence.

De responsabilité envers leurs citoyens.

Mais personne n'était dupe.

Ils avaient peur.

Et cette peur travaillait désormais en faveur de César.

Certains magistrats affirmaient agir au nom de la paix.

D'autres prétendaient ne pas avoir assez d'hommes pour combattre.

Quelques-uns juraient même avoir toujours soutenu César.

Marc Antoine trouvait cela très amusant.

— Regarde-les, dit-il un matin alors qu'une délégation locale venait d'offrir du ravitaillement aux légions. Hier encore, ils priaient pour que Pompée nous arrête. Aujourd'hui, ils découvrent qu'ils ont toujours aimé César.

Alaric observa les notables qui s'inclinaient devant le proconsul.

Leurs sourires semblaient sincères.

Leurs yeux beaucoup moins.

— La peur rend les hommes très flexibles.

— Voilà une phrase que je devrais graver quelque part.

— Sur ton front ?

Antoine éclata de rire.

— J'y songerai.

— Cela laisserait encore de la place pour tes autres qualités.

— Lesquelles ?

— Je cherche encore.

Cette fois, plusieurs soldats proches éclatèrent de rire.

Antoine leva les yeux au ciel.

— Voilà pourquoi je t'apprécie si peu.

— Tu m'apprécies énormément.

— Malheureusement.

Malgré son humour, la tension demeurait réelle.

Chaque ville pouvait devenir un obstacle.

Chaque route pouvait cacher une embuscade.

Chaque retard pouvait donner à Pompée le temps de rassembler ses forces.

Pourtant, rien de tout cela n'arriva.

Pas immédiatement.

Les adversaires de César semblaient pris de court par la vitesse de son avancée.

Les rapports arrivaient quotidiennement.

Toujours les mêmes.

Une ville ouverte.

Une garnison dispersée.

Un magistrat ayant changé d'avis.

Une nouvelle preuve que l'initiative appartenait désormais à César.

Un soir, alors que le camp s'installait près d'une cité qui venait de se rendre sans combattre, Alaric surprit une conversation entre plusieurs officiers.

Le feu crépitait doucement.

Les hommes mangeaient en observant les flammes.

Comme souvent avant une bataille importante, ils parlaient davantage de politique que de guerre.

— Pompée n'a pas assez d'hommes en Italie.

— Il a des partisans.

— Des partisans ne font pas une armée.

— Il a le Sénat.

— Le Sénat ne tient pas une ligne de bataille.

Un rire bref parcourut le groupe.

Puis un homme ajouta d'une voix plus basse :

— Il quittera Rome.

Le silence tomba.

Même le feu sembla soudain plus discret.

Alaric tourna légèrement la tête.

— Pompée ?

— Oui.

L'officier hocha lentement la tête.

— S'il ne peut pas défendre la ville, il partira. Il ira vers le sud. Peut-être jusqu'à Brundisium. Peut-être plus loin encore.

— Abandonner Rome ?

demanda un jeune soldat, incrédule.

Personne ne répondit tout de suite.

Parce que l'idée paraissait impensable.

Rome n'était pas une simple ville.

Elle était le cœur de la République.

Son nom.

Son symbole.

Son âme.

Depuis des générations, les citoyens romains avaient appris à considérer leur cité comme le centre du monde.

Les routes y menaient.

Les lois y naissaient.

Les décisions qui façonnaient les provinces y étaient prises.

Imaginer Rome abandonnée revenait presque à imaginer le soleil disparaître du ciel.

Et pourtant, à mesure que les jours passaient, cette possibilité devint de moins en moins absurde.

Les nouvelles venues du sud confirmèrent les craintes.

Pompée appelait ses partisans à se regrouper.

Les sénateurs quittaient Rome.

Les familles influentes faisaient charger leurs biens.

Les rues se remplissaient de convois.

Les demeures aristocratiques se vidaient.

Certains affirmaient qu'il s'agissait d'une manœuvre temporaire.

D'autres parlaient déjà de fuite.

Marc Antoine ne cacha pas son mépris.

— Ils ont passé des mois à dire que César menaçait Rome. Et maintenant que César approche, ils sont les premiers à l'abandonner.

— Tu sembles surpris.

— Non. Déçu, peut-être. Un peu.

— Je ne pensais pas que tu attendais mieux d'eux.

Antoine resta silencieux quelques secondes.

Son regard suivit un groupe de soldats qui traversait le camp.

— J'attends toujours mieux de Rome.

Cette réponse surprit Alaric.

Marc Antoine reprit, plus calmement :

— C'est ça le problème. On se moque des sénateurs, de leurs discours, de leurs hypocrisies. Mais au fond, on veut croire que tout cela représente encore quelque chose. Une idée. Une grandeur. Une promesse.

Il regarda la route qui menait vers le sud.

— Et puis un jour, on voit ceux qui prétendent protéger cette idée s'enfuir avec leurs coffres.

Alaric ne répondit pas.

Parce qu'il comprenait.

Il avait déjà vu cela ailleurs.

Au cours de ses longues années d'existence, il avait observé des royaumes tomber.

Des cités prospères disparaître.

Des dirigeants abandonner leurs peuples.

Les murs n'étaient jamais la véritable défense d'une civilisation.

La véritable défense résidait dans la volonté de ceux qui la servaient.

Les cités tombaient rarement lorsque leurs murs cédaient.

Elles tombaient d'abord lorsque ceux qui devaient les défendre cessaient d'y croire.

Les jours suivants furent rapides.

Trop rapides.

Les légions avançaient dans une Italie inquiète, presque paralysée.

Certains habitants acclamaient César.

D'autres fermaient leurs volets sur son passage.

Beaucoup se contentaient de regarder en silence.

Les enfants couraient derrière les colonnes de soldats.

Les anciens observaient depuis les portes des maisons.

Les commerçants hésitaient entre soulagement et inquiétude.

Personne ne savait réellement ce que l'avenir réservait.

Mais tous savaient que l'ancien monde était en train de disparaître.

César, lui, ne semblait jamais surpris.

Ni par les accueils favorables.

Ni par les silences hostiles.

Ni par les promesses intéressées des notables.

Il prenait chaque ville comme elle venait, donnait des ordres précis, rassurait les populations, interdisait le pillage et insistait sans cesse sur une chose :

il n'était pas l'ennemi de l'Italie.

Il était venu sauver Rome de ceux qui la détruisaient.

Alaric observait cette stratégie avec une attention croissante.

César ne gagnait pas seulement par la vitesse.

Il gagnait par l'image.

Il savait qu'une guerre civile ne se remportait pas uniquement avec des légions.

Elle se remportait aussi dans l'esprit des citoyens.

Un conquérant brutal aurait poussé l'Italie dans les bras de Pompée.

César, lui, voulait apparaître comme l'homme de l'ordre.

L'homme de la paix.

L'homme de la stabilité.

Même en marchant avec une armée.

Cette contradiction aurait fait rire Alaric autrefois.

À présent, elle l'inquiétait.

Parce qu'elle fonctionnait.

Chaque ville ouverte sans combat renforçait cette image.

Chaque magistrat rallié renforçait cette image.

Chaque victoire obtenue sans verser de sang renforçait cette image.

Et plus César avançait, plus il devenait difficile de distinguer la propagande de la réalité.

Un soir, César convoqua plusieurs hommes dans une maison réquisitionnée à l'entrée d'une petite ville.

Alaric se tenait près de la porte avec d'autres membres de la garde rapprochée.

Marc Antoine était là, bien sûr.

Ainsi que Curion et plusieurs officiers expérimentés.

Une carte de l'Italie était étalée sur la table.

Des pierres marquaient les positions connues.

Des notes étaient inscrites dans les marges.

L'atmosphère était sérieuse.

— Les dernières informations confirment que Pompée quitte Rome, annonça Curion.

Le silence qui suivit fut étrange.

Pas joyeux.

Pas victorieux.

Presque incrédule.

Marc Antoine croisa les bras.

— Il abandonne la ville ?

— Il se replie, corrigea César.

— Appelle cela comme tu veux.

— Les mots comptent.

— Les actes davantage.

César leva les yeux vers lui, mais ne répondit pas immédiatement.

Puis il se tourna vers la carte.

— Pompée sait qu'il ne peut pas tenir Rome avec les forces dont il dispose. S'il reste, il risque d'être enfermé dans une ville qu'il ne peut pas défendre. En partant, il conserve la possibilité de lever une véritable armée ailleurs.

— Donc ce n'est pas de la lâcheté.

dit Alaric.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

César l'observa quelques instants.

— Non.

Ce n'est pas de la lâcheté.

C'est une décision froide.

Difficile.

Mais logique.

— Je déteste quand l'ennemi agit logiquement.

grommela Marc Antoine.

— C'est souvent plus dangereux.

répondit César.

La réunion se poursuivit.

On parla de routes, de villes, de vitesses de marche.

Il fallait continuer à avancer.

Il fallait empêcher Pompée de se regrouper.

Il fallait frapper avant que la peur de César ne se transforme en résistance organisée.

Lorsque la réunion prit fin, Alaric sortit dans la nuit.

Le ciel était couvert.

Aucune étoile n'était visible.

Le vent apportait une légère odeur de pluie.

Il resta quelques instants devant la maison, à écouter les bruits du camp.

Derrière lui, César parlait encore avec Curion.

Devant lui, les soldats dormaient ou réparaient leurs armes.

Tout avançait.

Trop vite.

Et pourtant, au fond de lui, une autre image refusait de disparaître.

Le visage de Lycia.

La blessure de Marcus décrite dans la lettre.

La force de Lucius.

Les rumeurs au village.

Pendant que Rome se vidait peut-être de ses défenseurs, sa propre maison se remplissait de questions.

Et cette pensée lui pesait davantage que toutes les décisions du Sénat.

Marc Antoine le rejoignit quelques instants plus tard.

— Tu penses encore à eux.

Alaric ne demanda pas de qui il parlait.

— Oui.

— Tu finiras par devoir choisir.

— J'ai déjà choisi en traversant le Rubicon.

Antoine secoua la tête.

— Non.

Tu as choisi de rester pour le moment.

Ce n'est pas la même chose.

Alaric resta silencieux.

La remarque était juste.

Trop juste.

Au loin, un cheval hennit dans l'obscurité.

Antoine reprit :

— Rome est peut-être sans défense.

Mais toi aussi, d'une certaine manière.

Alaric tourna lentement la tête vers lui.

— Voilà une phrase étonnamment subtile.

— Profite-en. Je n'en fais pas souvent.

Un léger sourire passa sur les lèvres d'Alaric.

Puis le silence revint.

Plus au sud, Pompée quittait peut-être déjà Rome.

Plus loin encore, Lycia attendait des réponses.

Et entre les deux, Alaric avançait avec César, prisonnier d'un choix qu'il avait lui-même fait.

La guerre civile venait à peine de commencer.

Mais déjà, il comprenait une chose.

Elle ne laisserait personne intact.

Ni Rome.

Ni César.

Ni lui.

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