Alaric l'immortel

Chapitre 98 — Alea Jacta Est



Le Rubicon n'était pas un fleuve impressionnant.

Alaric s'en rendit compte dès qu'il l'aperçut.

Après tout ce qu'il représentait dans sa mémoire, il s'était presque attendu à quelque chose de grandiose. Un cours d'eau large et furieux. Une frontière naturelle imposante, digne de séparer deux mondes.

Mais la réalité était plus simple.

Plus discrète.

Le Rubicon coulait sous le ciel gris de l'hiver, froid, étroit, presque silencieux.

Et pourtant, cette petite rivière suffisait à contenir tout le poids de Rome.

Sur une rive, la Gaule cisalpine.

Le commandement de César.

La légalité.

Du moins, une certaine forme de légalité.

Sur l'autre rive, l'Italie.

Rome.

Le Sénat.

Et la guerre.

Les soldats s'étaient arrêtés sans qu'on leur explique vraiment pourquoi.

Beaucoup comprenaient déjà.

Les vétérans surtout.

Ils n'avaient pas besoin d'entendre un discours pour sentir que le moment était grave.

Depuis plusieurs heures, une étrange tension parcourait les rangs.

Les conversations étaient plus discrètes.

Les rires moins nombreux.

Même les chevaux semblaient ressentir l'agitation de leurs maîtres.

Certains soldats observaient le fleuve.

D'autres regardaient César.

Quelques-uns échangeaient des regards inquiets.

Tous attendaient.

Sans savoir exactement quoi.

Alaric se tenait légèrement en retrait, non loin de Marc Antoine.

Le commandant, habituellement incapable de rester silencieux plus de quelques instants, ne disait rien.

Cela rendait la scène encore plus pesante.

César se trouvait devant eux.

Immobile.

Son manteau agité par le vent.

Pendant de longues minutes, il observa le fleuve sans parler.

Personne ne le pressait.

Personne n'osait.

Même les officiers les plus proches restaient à distance respectueuse.

Comme si chacun comprenait instinctivement que ce moment appartenait à César seul.

Alaric regardait la scène avec une étrange impression de vertige.

Il connaissait ce moment.

Ou du moins il croyait le connaître.

Il l'avait vu dans les livres.

Dans les récits.

Dans les souvenirs de son ancienne vie.

César franchissant le Rubicon.

La République basculant dans la guerre civile.

Une phrase traversant les siècles.

Alea jacta est.

Les dés sont jetés.

Mais être là, réellement là, au bord de l'eau froide, entouré de soldats qui ignoraient encore la portée exacte de ce qu'ils allaient faire, changeait tout.

L'Histoire n'était jamais aussi claire lorsqu'on la vivait.

Elle n'avait pas la netteté des livres.

Elle était faite d'hommes fatigués.

De chevaux soufflant dans le froid.

D'armures mal ajustées.

De boue sous les sandales.

De doutes.

Surtout de doutes.

Alaric avait vécu suffisamment longtemps pour le savoir.

Les générations futures transformeraient cette journée en symbole.

Elles parleraient de destin.

De grandeur.

De courage.

Peut-être même de génie.

Mais aucune ne pourrait réellement comprendre ce silence.

Cette attente.

Cette peur discrète qui flottait dans l'air.

Parce qu'aujourd'hui, personne ne savait encore comment cette histoire allait se terminer.

Même César.

Marc Antoine finit par rompre le silence.

— Il peut encore faire demi-tour.

Sa voix était basse.

Alaric tourna légèrement la tête vers lui.

— Tu penses qu'il le fera ?

Antoine resta quelques secondes sans répondre.

Son regard demeurait fixé sur César.

— Non.

Puis il ajouta :

— Mais j'aimerais croire qu'il en a encore le choix.

Alaric observa César.

— Peut-être que personne ne l'a plus.

Antoine le regarda.

— Tu parles comme un vieil homme.

— On me l'a déjà dit.

— César ?

— Entre autres.

Un bref sourire passa sur le visage d'Antoine, puis disparut aussitôt.

Le silence revint.

Plus lourd encore.

Au loin, un corbeau traversa le ciel gris avant de disparaître derrière les arbres.

Le vent souffla entre les enseignes des légions.

Les aigles d'argent semblaient observer le fleuve avec autant d'attention que les hommes.

César se retourna enfin.

Son regard parcourut les hommes rassemblés.

Il ne cria pas.

Il n'en eut pas besoin.

Le silence était si profond que chaque mot porterait de lui-même.

— Soldats.

Sa voix était calme.

Claire.

— Nous sommes arrivés à une frontière que beaucoup considèrent comme sacrée. De l'autre côté se trouve l'Italie. De l'autre côté se trouve Rome.

Les hommes restèrent immobiles.

— Certains diront que si nous traversons, nous trahissons la République.

Il marqua une pause.

— Mais je vous le demande : qui trahit Rome ? Ceux qui ont combattu pour elle pendant des années, ou ceux qui utilisent ses lois pour détruire leurs ennemis ?

Un murmure parcourut les rangs.

César poursuivit.

— J'ai proposé la paix. J'ai proposé des compromis. J'ai demandé que chacun renonce à ses armes de manière équitable. Le Sénat a refusé.

Son regard se durcit légèrement.

— Mes ennemis ne veulent pas la justice. Ils veulent ma soumission.

Cette fois, plusieurs soldats réagirent.

Des grondements.

Des murmures d'indignation.

Certains vétérans échangèrent des regards sombres.

Ils avaient passé près d'une décennie à combattre sous ses ordres.

Ils avaient perdu des frères d'armes.

Traversé des hivers terribles.

Affronté des peuples entiers.

Et maintenant, à Rome, des hommes qui n'avaient jamais partagé leurs souffrances prétendaient leur expliquer ce qu'était le devoir.

César leva une main.

Le silence revint.

— Je ne vous demande pas de marcher contre Rome.

Il laissa les mots retomber dans l'air froid.

— Je vous demande de marcher pour elle.

Alaric sentit un frisson parcourir les rangs.

C'était là tout le génie de César.

Là où d'autres auraient parlé d'ambition, il parlait de devoir.

Là où d'autres auraient avoué une rébellion, il présentait une défense de la République.

Et les hommes le croyaient.

Peut-être parce qu'ils voulaient le croire.

Peut-être parce qu'après tant d'années de guerre, leur loyauté ne savait plus vraiment distinguer Rome de l'homme qui les avait menés à la victoire.

Ou peut-être parce qu'au fond, ils savaient que le Sénat avait contribué à cette crise autant que César lui-même.

Le général se tourna de nouveau vers le Rubicon.

Pendant un instant, Alaric crut voir une fatigue profonde sur son visage.

Non pas la fatigue d'un corps.

Celle d'un homme conscient de franchir une limite qu'aucune victoire ne pourrait effacer.

Une limite invisible.

Mais irréversible.

Alaric se demanda soudain ce que César pensait réellement.

Pensait-il à Pompée ?

À Rome ?

À son héritage ?

À la possibilité de mourir avant la fin de cette guerre ?

Ou pensait-il simplement au prochain pas ?

Après tout, les grands hommes restaient des hommes.

Et parfois, lorsqu'un choix devenait trop lourd, il suffisait d'avancer sans réfléchir davantage.

Puis César avança.

Un pas.

Puis un autre.

L'eau froide éclaboussa ses sandales.

Personne ne bougea.

Le monde sembla suspendu.

Même le vent paraissait s'être arrêté.

César s'arrêta au milieu du gué.

Il regarda un instant le courant.

Puis prononça d'une voix basse, presque pour lui-même :

— Alea jacta est.

Les mots furent simples.

Sans emphase.

Sans théâtre.

Et pourtant, Alaric sentit leur poids comme un coup porté au cœur du monde.

Parce qu'il savait ce qui allait suivre.

Les batailles.

Les trahisons.

Les sièges.

Les morts.

Les années de guerre.

Et au bout du chemin, la fin de la République telle que Rome l'avait connue.

Marc Antoine fut le premier à avancer.

Il entra dans l'eau avec un calme étrange.

Puis les officiers suivirent.

Puis les soldats.

Une armée entière se mit en mouvement.

Pas dans un cri.

Pas dans un élan glorieux.

Mais dans un silence grave.

Le bruit de milliers de pas dans l'eau remplaça les discours.

Le clapotis du courant se mêla au froissement des manteaux et au tintement des armures.

Les enseignes avancèrent.

Les aigles traversèrent le fleuve.

Et avec eux, le destin de Rome.

Alaric resta immobile quelques secondes.

La lettre de Lycia était toujours dans sa sacoche.

Il pensa à Marcus.

À Lucius.

À Édith.

À Lycia.

Il pensa à ce qu'il abandonnait en avançant.

Et à ce qu'il ne pourrait peut-être jamais réparer.

Il revit le visage inquiet de sa femme.

Les questions d'Édith.

Les doutes de Marcus.

L'enthousiasme dangereux de Lucius.

Pendant un instant, il fut tenté de partir.

De quitter les légions.

De prendre un cheval.

De rentrer chez lui.

Personne n'aurait pu l'en empêcher.

Pas réellement.

Mais il resta.

Parce qu'il savait aussi que ce moment ne se reproduirait jamais.

Parce qu'il avait passé des siècles à observer l'Histoire.

Et qu'aujourd'hui, il se trouvait au cœur de l'un de ses tournants les plus importants.

Puis il posa un pied dans l'eau.

Le froid traversa immédiatement le cuir de ses sandales.

Il avança.

Un pas.

Puis un autre.

Avec cette traversée, César déclarait la guerre à ses ennemis.

Rome entrait dans l'une des périodes les plus sombres de son histoire.

Et Alaric, lui, franchissait une autre frontière.

Plus intime.

Plus silencieuse.

Il choisissait de rester.

Pas parce qu'il ne voulait pas rentrer.

Mais parce qu'il savait que s'il quittait maintenant le centre de la tempête, il ne comprendrait peut-être jamais ce que le monde était en train de devenir.

Derrière lui, les légions continuaient d'entrer dans le fleuve.

Devant lui, l'Italie s'ouvrait.

Et avec elle, la guerre civile.

Lorsque Alaric atteignit l'autre rive, il se retourna une dernière fois.

Le Rubicon coulait toujours.

Indifférent.

Petit cours d'eau perdu dans l'hiver.

Mais derrière sa simplicité apparente, il venait de devenir une cicatrice dans l'Histoire.

Marc Antoine vint se placer à ses côtés.

— Voilà.

dit-il doucement.

— Voilà quoi ?

— Plus de retour possible.

Alaric observa les soldats qui traversaient encore.

— Il y a toujours un retour possible.

Antoine secoua la tête.

— Pas pour ce genre de choix.

Cette fois, Alaric ne répondit pas.

Parce qu'au fond de lui, il savait qu'Antoine avait raison.

La République venait de franchir un seuil.

César aussi.

Et peut-être lui également.

Au loin, l'aube commençait à éclairer les terres d'Italie.

Une lumière pâle.

Froide.

Inquiétante.

Les dés étaient jetés.

Et personne ne savait encore jusqu'où ils rouleraient.

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