Chapitre 97 — Le dernier compromis
Les jours passaient et l'atmosphère au sein des légions changeait peu à peu.
L'hiver s'était installé sur les routes du nord de l'Italie. Les nuits étaient plus longues, les matinées plus froides, et même les soldats les plus endurcis semblaient ressentir le poids des événements à venir.
Personne ne parlait encore ouvertement de guerre civile.
Du moins pas devant les officiers.
Mais les vétérans n'étaient pas aveugles.
Ils avaient vu suffisamment de campagnes pour reconnaître les signes.
Les messagers arrivaient chaque semaine.
Parfois chaque jour.
Les réunions se multipliaient.
Les discussions devenaient plus tendues.
Et César passait de plus en plus de temps enfermé avec ses proches conseillers.
Dans les tavernes des villages traversés par les légions, les rumeurs circulaient déjà.
Certains affirmaient que César allait céder.
D'autres prétendaient qu'il marchait déjà sur Rome.
Les plus prudents se contentaient d'attendre.
Comme toujours.
Car lorsque les puissants se disputaient, c'étaient souvent les hommes ordinaires qui en payaient le prix.
Un matin, alors que le camp achevait de se réveiller, Alaric fut convoqué à la tente de commandement.
Lorsqu'il entra, il remarqua immédiatement que l'ambiance était différente.
Marc Antoine était présent.
Ainsi que plusieurs officiers importants.
Curion se tenait près de la table.
Quelques centurions de confiance avaient également été invités.
Au centre de la tente reposaient plusieurs lettres ouvertes.
Certaines portaient encore les sceaux du Sénat.
D'autres provenaient manifestement de partisans de César restés à Rome.
César observait une carte de l'Italie.
Silencieux.
Son doigt suivait lentement les routes menant vers le sud.
Vers Rome.
Vers le cœur de la République.
— Nous venons de recevoir de nouvelles demandes du Sénat.
Sa voix était calme.
Trop calme.
Alaric commençait à comprendre pourquoi cela inquiétait autant Marc Antoine.
Le calme de César n'était jamais celui de l'indécision.
C'était celui d'un homme qui avait déjà pris sa décision et réfléchissait désormais à ses conséquences.
— Quelles demandes ?
demanda l'un des officiers.
César leva les yeux.
— Les mêmes que les précédentes.
Je dois renoncer à mon commandement.
Renvoyer mes légions.
Et revenir à Rome comme simple citoyen.
Quelques murmures parcoururent l'assemblée.
Certains officiers échangèrent des regards.
D'autres secouèrent simplement la tête.
Marc Antoine laissa échapper un rire sans joie.
— En d'autres termes, ils veulent te livrer à tes ennemis.
— Certains diraient que tu exagères.
répondit César.
— Certains sont stupides.
Cette remarque arracha quelques sourires.
Même César sembla amusé.
Mais l'instant ne dura pas.
— Pompée soutient désormais pleinement le Sénat.
poursuivit-il.
Cette fois, personne ne parla.
Tous connaissaient les implications.
Pendant des années, César et Pompée avaient été alliés.
Pas toujours sincèrement.
Pas toujours facilement.
Mais suffisamment pour maintenir un équilibre.
Le souvenir du premier triumvirat semblait désormais appartenir à une autre époque.
Crassus était mort depuis longtemps.
Julia, la fille de César et épouse de Pompée, également.
Les liens qui unissaient autrefois les deux hommes avaient disparu les uns après les autres.
Et avec eux, toute possibilité de réconciliation.
Désormais cet équilibre n'existait plus.
Alaric observait les visages autour de lui.
La plupart des hommes présents avaient déjà compris ce que cela signifiait.
La République se divisait.
Et chaque camp commençait à choisir son côté.
— Existe-t-il encore une possibilité d'accord ?
demanda finalement Alaric.
Marc Antoine poussa un soupir.
— Voilà plusieurs mois que nous cherchons un accord.
Chaque fois que César fait un pas, le Sénat en exige deux.
— Antoine.
— Non.
Laisse-moi finir.
Pour une fois, César ne l'interrompit pas.
— Ils ne veulent pas négocier.
Ils veulent qu'il obéisse.
La différence est importante.
Le silence qui suivit fut révélateur.
Parce qu'au fond, personne ne semblait réellement contester cette analyse.
Curion prit alors la parole.
— À Rome, beaucoup de sénateurs ont peur.
Curion désigna César.
— Et lorsqu'un homme a peur, il cesse souvent d'être raisonnable.
César reprit finalement la parole.
— J'ai proposé de renoncer à une partie de mes pouvoirs si Pompée faisait de même.
— Et leur réponse ?
demanda Alaric.
Un léger sourire apparut sur le visage du général.
— Ils ont refusé.
Marc Antoine leva les bras au ciel.
— Quelle surprise.
Cette fois, plusieurs officiers éclatèrent franchement de rire.
Un rire bref.
Fatigué.
Presque résigné.
Parce que personne n'était réellement surpris.
La réunion se poursuivit encore longtemps.
On évoqua les soutiens dont César disposait en Italie.
Les villes susceptibles d'ouvrir leurs portes.
Les gouverneurs hésitants.
Les sénateurs prêts à changer de camp au dernier moment.
Comme toujours à Rome, les convictions semblaient souvent dépendre du vainqueur.
Lorsque la réunion prit fin, Alaric quitta la tente en compagnie de Marc Antoine.
Ils marchèrent quelques instants à travers le camp.
Autour d'eux, les soldats poursuivaient leurs tâches habituelles.
Certains entretenaient leurs armes.
D'autres réparaient leurs équipements.
Quelques-uns jouaient déjà aux dés.
Comme si rien n'avait changé.
Comme si le monde n'était pas sur le point de basculer.
— Ils ne savent pas encore.
murmura Antoine.
— Les soldats ?
— Oui.
Ils sentent que quelque chose approche.
Mais ils ignorent encore quoi.
Alaric observa les hommes autour d'eux.
La plupart avaient servi César pendant des années.
Ils l'avaient suivi à travers la Gaule.
Ils avaient combattu sous ses ordres.
Saigné sous ses ordres.
Triomphé sous ses ordres.
Leur loyauté ne faisait aucun doute.
Et c'était précisément ce qui inquiétait le Sénat.
Ces hommes n'étaient plus simplement une armée.
Ils étaient devenus une famille forgée par les batailles.
Une famille prête à suivre son chef jusqu'au bout du monde.
— Tu sais ce qui est ironique ?
demanda soudain Antoine.
— Quoi ?
— César passe son temps à éviter cette guerre.
Et ses ennemis passent leur temps à la rendre inévitable.
Alaric ne répondit pas immédiatement.
Parce qu'il pensait exactement la même chose.
Le plus étrange dans cette situation était peut-être là.
César n'avait pas l'air impatient.
Ni enthousiaste.
Ni même déterminé.
Il semblait simplement arriver au bout des possibilités.
Comme un homme qui avait essayé toutes les autres routes avant d'accepter celle qui lui restait.
La journée se poursuivit.
Les légions reprirent leur marche.
Toujours plus près de l'Italie.
Toujours plus près du Rubicon.
Toujours plus près de leur destin.
Mais pour Alaric, une autre préoccupation refusait de disparaître.
La lettre de Lycia.
Les mots de Marcus.
Les questions de Lucius.
Les doutes de sa femme.
À plusieurs reprises, il surprit son esprit en train de dériver.
Vers eux.
Vers sa maison.
Vers ce village désormais bien plus important à ses yeux que toutes les intrigues du Sénat.
Il revoyait le visage de Marcus enfant.
Les éclats de rire de Lucius.
Les questions incessantes d'Édith.
Les regards de Lycia lorsqu'elle comprenait qu'il lui cachait quelque chose.
Pendant des siècles, il avait traversé les événements du monde avec une certaine distance.
Cette distance avait disparu.
Pour la première fois depuis très longtemps, il avait quelque chose à perdre.
Quelque chose qui comptait davantage que sa propre vie.
Ce soir-là, alors que le soleil disparaissait derrière l'horizon, il trouva César seul devant un feu.
Une scène rare.
Le général appréciait la solitude.
Mais il était rarement véritablement seul.
Les flammes projetaient des ombres mouvantes sur son visage fatigué.
Pendant quelques instants, Alaric observa simplement cet homme qui avait changé le destin de la Gaule et qui s'apprêtait peut-être à changer celui de Rome.
Puis il s'approcha.
— Puis-je m'asseoir ?
demanda Alaric.
— Bien sûr.
Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.
Puis César rompit le silence.
— Ta famille.
Alaric tourna légèrement la tête.
— Antoine parle beaucoup.
— Antoine s'inquiète pour ses amis.
Ce qui est différent.
Un léger sourire apparut sur les lèvres d'Alaric.
— C'est une manière étonnamment généreuse de le décrire.
— Je suis parfois généreux.
— Parfois.
César laissa échapper un rire discret.
Puis son expression redevint sérieuse.
— Si les choses étaient différentes, je te conseillerais de rentrer.
Cette réponse surprit Alaric.
— Vraiment ?
— Oui.
La famille passe avant beaucoup de choses.
Il marqua une pause.
Son regard resta fixé sur les flammes.
— J'ai appris cela trop tard.
Alaric comprit immédiatement à qui il pensait.
Julia.
Sa fille.
La mort de la jeune femme avait profondément affecté César, même s'il le montrait rarement.
— Mais malheureusement, les choses ne sont pas différentes.
Les deux hommes comprenaient parfaitement ce qu'il voulait dire.
Rome approchait.
Le Sénat approchait.
Le moment décisif approchait.
Et chacun savait que lorsqu'il arriverait, plus rien ne serait comme avant.
Ils restèrent longtemps assis en silence.
À observer les flammes.
À écouter le vent.
À réfléchir à des choix impossibles.
Très tard dans la nuit, alors que le camp s'endormait, Alaric leva les yeux vers les étoiles.
Dans quelques jours.
Peut-être quelques semaines.
Le destin de Rome serait fixé.
Et pour la première fois depuis très longtemps, il ne savait plus s'il souhaitait assister à ce moment.
Parce qu'une partie de lui désirait déjà être ailleurs.
Auprès de ceux qu'il aimait.
Auprès de ceux qui avaient besoin de lui.
Mais l'Histoire, elle, ne demandait jamais l'avis des hommes.
Et elle avançait désormais droit vers le Rubicon.
