Alaric l'immortel

Chapitre 96 — Les héritiers



Le village avait retrouvé son calme.

Du moins en apparence.

Les maisons endommagées étaient peu à peu réparées. Les champs continuaient d'être cultivés. Les animaux étaient nourris. Les enfants jouaient de nouveau dans les rues.

La vie reprenait son cours.

Comme elle l'avait toujours fait après chaque épreuve.

Pourtant, sous cette normalité retrouvée, quelque chose avait changé.

Et tout le monde le savait.

Marcus le ressentait chaque fois qu'il quittait la maison.

Les regards s'attardaient un peu plus longtemps sur lui.

Les conversations s'interrompaient parfois lorsqu'il approchait.

Personne ne l'accusait ouvertement.

Personne ne semblait avoir peur.

Mais les murmures existaient.

Et les rumeurs grandissaient.

Il marchait justement à travers le village lorsqu'il aperçut deux hommes discuter devant une forge.

Ils se turent en le voyant arriver.

Marcus poursuivit son chemin sans rien dire.

Il avait déjà compris.

Les histoires voyageaient vite.

Surtout dans les petites communautés.

Et les blessures mortelles qui disparaissaient n'étaient pas des histoires ordinaires.

Lorsqu'il rentra chez lui, il trouva Lucius dans la cour.

Son frère tentait de soulever un énorme tronc destiné à la réserve de bois.

Seul.

Marcus s'arrêta quelques instants pour l'observer.

Le tronc était lourd.

Beaucoup trop lourd pour un garçon de son âge.

Pourtant, Lucius parvint à le déplacer de plusieurs pas avant de le laisser retomber au sol.

Un sourire apparut immédiatement sur son visage.

— Tu vois ?

Marcus soupira.

— Voir quoi ?

— Ça.

Lucius désigna le tronc.

— Avant je n'aurais jamais réussi.

— Avant tu n'aurais jamais essayé.

— C'est aussi vrai.

Marcus secoua la tête.

Depuis l'attaque, son frère semblait presque enthousiaste.

Comme si la découverte de leur différence était une aventure.

Comme si rien de dangereux ne pouvait en découler.

— Tu trouves ça normal ?

demanda Marcus.

— Non.

— Alors pourquoi tu souris ?

Lucius réfléchit quelques secondes.

— Parce que c'est incroyable.

Cette réponse agaça immédiatement son frère.

— Incroyable ?

— Oui.

Je suis plus fort.

Toi tu guéris des blessures qui devraient te tuer.

Comment veux-tu que je ne trouve pas ça incroyable ?

— Parce que ce n'est pas un jeu, Lucius.

Le sourire de son frère s'effaça légèrement.

— Je n'ai jamais dit que c'en était un.

— Alors tu agis comme si c'en était un.

Marcus s'approcha du tronc.

— Tu crois que c'est une bonne idée de montrer ça à tout le monde ?

— Il n'y avait personne.

— Aujourd'hui.

Lucius détourna le regard.

— Tu exagères.

— Non.

Je suis le seul à ne pas exagérer.

Marcus prit une inspiration.

— Tu n'as pas entendu les gens parler ?

— Si.

— Et ça ne t'inquiète pas ?

— Un peu.

— Un peu ?

Marcus le fixa avec incrédulité.

— Ils racontent déjà des histoires sur nous.

Ils se demandent ce qui nous est arrivé.

Certains pensent que les dieux nous ont bénis.

D'autres pensent probablement l'inverse.

Et toi tu déplaces des troncs comme un bœuf devant tout le village.

Lucius resta silencieux quelques instants.

Puis il répondit plus calmement.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ?

— Que tu sois prudent.

— Je le suis.

— Non.

Tu fais semblant de l'être.

Cette remarque sembla toucher Lucius.

— Et toi ?

demanda-t-il.

— Quoi moi ?

— Tu fais quoi depuis l'attaque ?

Tu passes ton temps à t'inquiéter.

Tu regardes tout le monde comme si quelqu'un allait nous dénoncer demain matin.

Marcus ouvrit la bouche puis la referma.

— Parce que c'est possible.

— Peut-être.

Mais vivre dans la peur ne changera rien.

Le silence retomba.

Puis Lucius reprit :

— Dis-moi honnêtement.

Tu n'es pas curieux ?

Marcus hésita.

— Curieux de quoi ?

— De savoir ce que nous sommes.

Cette fois, Marcus ne répondit pas immédiatement.

Parce qu'au fond, il l'était.

Terriblement.

— Bien sûr que je suis curieux.

avoua-t-il finalement.

— Alors pourquoi tu refuses d'y penser ?

— Parce que chaque fois que j'y pense, j'ai encore plus de questions.

Lucius eut un léger sourire.

— Moi aussi.

— Et ça ne te dérange pas ?

— Non.

Parce que pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression qu'il existe quelque chose de plus grand que ce village.

Marcus secoua lentement la tête.

— C'est exactement ce qui me fait peur.

Le silence s'installa entre eux.

Pour la première fois depuis l'attaque, Marcus réalisa que son frère ne vivait pas les événements de la même manière.

Là où lui voyait un danger.

Lucius voyait une possibilité.

Et cette différence l'inquiéta davantage qu'il ne voulait l'admettre.

À l'intérieur de la maison, Édith observait discrètement la scène depuis la fenêtre.

Elle avait remarqué cette tension grandissante depuis plusieurs jours.

Pas une dispute.

Pas encore.

Quelque chose de plus subtil.

Deux chemins qui commençaient lentement à s'éloigner l'un de l'autre.

— Ils recommencent ?

demanda Lycia derrière elle.

Édith acquiesça.

Sa mère vint se placer à côté d'elle.

Toutes deux observèrent les garçons quelques instants.

— Ils se ressemblent tellement à leur père.

murmura finalement Lycia.

Édith tourna la tête.

— C'est un compliment ?

Lycia eut un léger sourire.

— Je ne sais plus.

— Marcus a son caractère.

— Oui.

— Et Lucius son entêtement.

Cette fois, Lycia laissa échapper un petit rire.

— Alors ils lui ressemblent vraiment.

Le silence retomba.

Puis elle regarda sa fille.

— Tu crois qu'il savait ?

La question revenait régulièrement depuis plusieurs jours.

Toujours la même.

Toujours sans réponse.

— Oui.

répondit Édith.

Cette fois sans hésitation.

— Moi aussi.

avoua finalement Lycia.

Son regard se perdit vers l'horizon.

— Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il ne nous a rien dit.

— Peut-être qu'il voulait nous protéger.

— En nous mentant ?

La réponse fut plus sèche qu'elle ne l'avait voulu.

Édith baissa légèrement les yeux.

— Je ne sais pas.

— Moi non plus.

Lycia croisa les bras.

— J'ai partagé sa vie pendant des années.

Je croyais tout savoir de lui.

Et maintenant j'ai l'impression de découvrir un étranger.

— Tu ne penses pas vraiment ça.

— Si.

Puis elle secoua la tête.

— Non.

Pas complètement.

C'est ça le pire.

Je sais que ton père nous aime.

Je sais qu'il ferait n'importe quoi pour nous.

Mais je sais aussi qu'il nous cache quelque chose depuis très longtemps.

Édith resta silencieuse.

— Tu es en colère contre lui ?

demanda-t-elle finalement.

Lycia réfléchit quelques secondes.

— Oui.

Puis elle soupira.

— Et je suis inquiète.

Encore plus inquiète que fâchée.

Le soir venu, la famille se retrouva autour de la table.

L'ambiance était plus calme que les jours précédents.

La lettre destinée à Alaric avait été envoyée.

Il ne leur restait plus qu'à attendre.

Une attente que personne n'appréciait.

Après le repas, Marcus sortit prendre l'air.

La nuit tombait lentement sur le village.

Il s'assit près de la vieille clôture qu'il réparait quelques semaines plus tôt.

Puis il leva les yeux vers les étoiles.

Depuis son enfance, elles lui avaient toujours apporté une forme de paix.

Ce soir-là, ce n'était plus le cas.

Parce qu'une question refusait de quitter son esprit.

Qui était réellement son père ?

Il connaissait Alaric depuis toujours.

Ou du moins il croyait le connaître.

Un forgeron.

Un vétéran.

Un homme respecté.

Un père exigeant mais juste.

Pourtant, chaque jour apportait désormais de nouvelles interrogations.

Et plus Marcus y réfléchissait, plus certains souvenirs lui paraissaient étranges.

Les connaissances inhabituelles de son père.

Ses récits de guerre.

Sa capacité à rester calme dans presque toutes les situations.

Certaines cicatrices qu'il avait déjà aperçues sans jamais oser poser de questions.

Tout cela semblait soudain différent.

Comme si une partie de la vérité avait toujours été sous ses yeux.

Et qu'il refusait simplement de la voir.

Au même moment, de l'autre côté du village, Lucius observait la lune.

Contrairement à son frère, il ne ressentait pas de peur.

Pas vraiment.

De la confusion.

Oui.

De nombreuses questions.

Certainement.

Mais aussi autre chose.

Une fascination qu'il peinait à expliquer.

Depuis l'attaque, il sentait son corps changer.

Chaque jour un peu plus.

Et malgré tous les dangers que cela représentait, il ne pouvait nier une vérité.

Une partie de lui appréciait cette sensation.

Cette force.

Cette énergie.

Cette impression qu'il existait quelque chose de plus grand que le monde ordinaire qu'il avait toujours connu.

Pour la première fois de sa vie, Lucius avait le sentiment qu'un immense secret se trouvait juste devant lui.

Et il brûlait d'envie de le découvrir.

Très loin de là, sur les routes menant vers l'Italie, Alaric poursuivait sa marche vers le destin de Rome.

Sans savoir que ses enfants commençaient déjà à emprunter deux chemins différents.

Deux chemins qui, un jour, pourraient les conduire bien plus loin qu'aucun d'eux ne l'imaginait.

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