Chapitre 95 — Le retour de l'ombre
Le vent soufflait doucement sur le camp romain.
Depuis plusieurs jours, les légions poursuivaient leur progression vers l'Italie. La guerre en Gaule appartenait désormais au passé, mais personne ne parlait encore réellement de paix.
Les discussions avaient simplement changé de sujet.
Autour des feux, on ne parlait plus de tribus rebelles ou de forteresses assiégées.
On parlait du Sénat.
De Pompée.
De César.
Et de la guerre que personne ne voulait nommer.
Alaric observait les flammes sans réellement écouter les conversations autour de lui.
Son esprit était ailleurs.
Depuis quelque temps, une inquiétude diffuse refusait de le quitter.
Un pressentiment.
Quelque chose qu'il était incapable d'expliquer.
Après deux siècles d'existence, il avait appris à se méfier de ce genre de sensation.
Elles arrivaient rarement sans raison.
Au fil des années, il avait survécu à des batailles, à des complots, à des famines et à des trahisons. Il avait vu des royaumes naître puis disparaître. Il avait vu des hommes annoncer des certitudes qui s'effondraient quelques années plus tard.
Mais certaines peurs étaient différentes.
Celles qui concernaient sa famille.
Celles-là échappaient à toute logique.
Depuis son départ pour la Gaule, il avait souvent pensé à Lycia et aux enfants.
Pas seulement avec affection.
Avec inquiétude.
Parce qu'il savait que le temps jouait contre lui.
Marcus et Lucius grandissaient.
Leur héritage finirait forcément par se manifester.
La seule question était de savoir quand.
Et surtout comment.
Marc Antoine s'installa près du feu sans attendre d'invitation.
Une coupe de vin à la main.
Depuis leur première rencontre, les deux hommes avaient développé une forme de respect mutuel. Antoine demeurait bruyant, impulsif et parfois exaspérant, mais il possédait également une franchise qu'Alaric appréciait.
Une qualité rare à Rome.
Autour d'eux, plusieurs soldats terminaient leur repas du soir. Certains jouaient aux dés. D'autres racontaient encore et encore les mêmes histoires de campagne.
Les vétérans de Gaule avaient cette habitude.
Chaque victoire devenait plus impressionnante à mesure que les années passaient.
Pour un homme comme Antoine, la patience devait effectivement sembler terrifiante.
— Le Sénat croit encore pouvoir contrôler César, continua-t-il. Ils pensent qu'il va céder parce qu'ils le poussent dans un coin.
— Et ils se trompent ?
— Ils oublient une chose.
— Laquelle ?
Antoine désigna les milliers de tentes qui s'étendaient dans l'obscurité.
— Eux ont des discours.
Nous avons des légions.
Avant qu'Alaric puisse répondre, un cavalier apparut alors à l'entrée du camp.
Rien d'inhabituel.
Les messagers étaient nombreux ces derniers temps.
Pourtant, quelque chose attira immédiatement son attention.
L'homme portait les couleurs de sa région natale.
Son cœur se serra.
Instinctivement.
Sans raison apparente.
Le cavalier échangea quelques mots avec un garde avant d'être dirigé vers lui.
Chaque pas semblait soudain plus lourd.
Comme si une partie de lui connaissait déjà le contenu du message.
— Alaric ?
— Oui.
L'homme fouilla dans sa besace et en sortit un rouleau soigneusement fermé.
— Un message pour vous.
Alaric reconnut immédiatement l'écriture.
Lycia.
Pendant une seconde, le monde sembla s'effacer autour de lui.
Cela faisait plusieurs mois qu'il n'avait reçu aucune nouvelle directe de sa famille.
Les campagnes militaires rendaient les échanges difficiles.
Trop difficiles.
Marc Antoine remarqua immédiatement le changement dans son expression.
— Mauvaise nouvelle ?
— Je ne sais pas encore.
Le commandant se leva.
— Alors je vais te laisser découvrir ça.
Fait rare.
Il ne posa aucune autre question.
Alaric attendit que le calme revienne avant de dérouler le parchemin.
Pendant quelques secondes, il se contenta de fixer l'écriture.
L'écriture de Lycia.
Il la reconnaissait entre mille.
Les lettres légèrement inclinées.
Les mots soigneusement espacés.
Une écriture simple, sans prétention, mais qui lui rappelait immédiatement son foyer.
Sa maison.
Sa famille.
Tout ce qui se trouvait à des centaines de kilomètres de lui.
Ses mains demeuraient parfaitement stables.
Mais à l'intérieur, une tension grandissait déjà.
Un mauvais pressentiment.
Cette sensation désagréable qui l'accompagnait depuis plusieurs jours.
Comme si une partie de lui savait déjà que quelque chose n'allait pas.
Il inspira profondément avant de commencer sa lecture.
Les premières lignes le rassurèrent.
Tout le monde était vivant.
Lycia allait bien.
Édith allait bien.
Marcus et Lucius étaient vivants.
Il sentit ses épaules se détendre légèrement.
Pendant un instant seulement.
Puis son regard poursuivit sa lecture.
Et son visage se figea.
L'attaque.
Les pillards.
Les blessures.
Les rumeurs.
Marcus.
Lucius.
Chaque ligne faisait disparaître un peu plus le soulagement qu'il avait ressenti quelques secondes auparavant.
La lettre ne contenait pas beaucoup de détails.
Lycia n'avait probablement pas compris elle-même ce qui s'était réellement produit.
Elle décrivait les événements avec les mots d'une mère inquiète.
Pas avec ceux d'une personne capable d'expliquer l'impossible.
Elle parlait de blessures qui auraient dû tuer.
De forces qui n'auraient pas dû exister.
De regards étranges.
De murmures dans le village.
Mais Alaric n'avait pas besoin de davantage.
Chaque phrase suffisait.
Chaque mot était un coup de marteau.
Il relut une seconde fois le passage concernant Marcus.
Puis une troisième.
Comme si les mots allaient changer.
Comme s'il espérait avoir mal compris.
Comme si une lecture supplémentaire pouvait faire disparaître ce qu'il venait de découvrir.
Mais ce n'était pas le cas.
Ses enfants avaient commencé leur transformation.
Plus tôt que prévu.
Beaucoup plus tôt.
Alaric ferma lentement les yeux.
Autour de lui, le camp continuait de vivre.
Des soldats riaient près d'un feu.
Des chevaux s'agitaient dans leurs enclos.
Des officiers échangeaient des ordres.
Mais tous ces sons semblaient soudain très lointains.
Pendant des années, il avait espéré repousser ce moment.
Le plus longtemps possible.
Peut-être jusqu'à leur âge adulte.
Peut-être davantage.
Il avait toujours su que cela finirait par arriver.
Il n'avait jamais cru pouvoir empêcher totalement leur héritage de se manifester.
Seulement gagner du temps.
Quelques années.
Quelques décennies peut-être.
Le temps de leur apprendre.
Le temps de les préparer.
Le temps de leur expliquer ce qu'ils étaient avant que le monde ne commence à leur poser des questions.
Mais le destin semblait avoir choisi autrement.
Marcus avait survécu à une blessure mortelle.
Lucius manifestait déjà une force anormale.
Et désormais d'autres personnes l'avaient vu.
Des villageois.
Des témoins.
Peut-être même des étrangers.
Le problème n'était pas seulement familial.
Il devenait dangereux.
Très dangereux.
Parce qu'un secret pouvait être protégé.
Une rumeur, en revanche, avait tendance à voyager seule.
Et les rumeurs étaient souvent plus rapides que les armées.
Son regard resta fixé sur les lignes écrites par Lycia.
Il pouvait presque entendre sa voix.
Il imaginait son inquiétude.
Sa confusion.
Les questions qu'elle devait se poser.
Pourquoi Marcus avait-il survécu ?
Pourquoi Lucius était-il si fort ?
Pourquoi certaines blessures semblaient disparaître plus vite qu'elles ne le devraient ?
Elle ne connaissait pas toute la vérité.
Jamais il n'avait trouvé le courage de tout lui raconter.
Pas complètement.
Pas sur son passé.
Pas sur ce qu'il était réellement.
Pas sur les siècles qu'il avait traversés.
Pas sur les guerres auxquelles il avait participé.
Pas sur les hommes célèbres qu'il avait vus naître, régner et mourir.
Pas sur cette étrange malédiction qui refusait de le laisser vieillir comme les autres.
Et surtout, pas sur ce qui attendait peut-être leurs enfants.
Parce qu'il avait voulu les protéger.
Parce qu'il avait voulu leur offrir une vie normale.
Une vie loin des secrets.
Loin des peurs.
Loin du poids qu'il portait depuis si longtemps.
Mais maintenant, les conséquences de ce silence revenaient le frapper.
Brutalement.
Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit coupable.
Pas comme soldat.
Pas comme conseiller.
Pas comme homme ayant survécu à trop de guerres.
Comme père.
Parce qu'il aurait dû être là.
Parce qu'il aurait dû préparer Marcus.
Préparer Lucius.
Préparer Lycia.
Il revit soudain le visage de Marcus lorsqu'il était enfant.
Ses questions incessantes.
Sa curiosité.
Son besoin de comprendre le monde.
Puis celui de Lucius.
Toujours prêt à courir.
Toujours prêt à se battre.
Toujours persuadé que rien ne pouvait lui arriver.
Ils étaient encore jeunes.
Trop jeunes.
Et pourtant le changement avait déjà commencé.
Alaric baissa lentement la lettre.
Son regard se perdit dans les flammes du feu voisin.
Pour la première fois depuis des années, il ne pensait plus à César.
Ni au Sénat.
Ni à Rome.
Ni même à l'Histoire.
Il ne voyait plus que sa famille.
Et la distance qui le séparait d'elle.
Au lieu de cela, il se trouvait à des centaines de kilomètres de chez lui, au milieu d'une crise politique qui menaçait Rome.
— Alaric ?
Il rouvrit les yeux.
Marc Antoine était revenu.
— Tu as l'air d'avoir vu un fantôme.
Si seulement ce n'était qu'un fantôme.
Alaric replia soigneusement la lettre.
— C'est ma famille.
Antoine s'assit à nouveau.
Cette fois, son ton était plus sérieux.
— Des ennuis ?
Alaric hésita.
Il ne pouvait pas lui dire la vérité.
Pas encore.
— Mon village a été attaqué.
Le regard de Marc Antoine changea immédiatement.
— Quand ?
— Il y a plusieurs semaines, d'après la lettre.
— Des pillards ?
— Probablement.
— Probablement ?
Alaric se rendit compte de son erreur.
— C'est ce que pense ma femme.
Antoine hocha lentement la tête.
— Et les tiens ?
— Ils sont vivants.
— Tous ?
— Oui.
Marc Antoine expira lentement.
— Alors les dieux ont été cléments.
Alaric ne répondit pas.
— Ce n'est pas suffisant ?
demanda Antoine après quelques secondes.
— Je ne sais pas.
Le commandant fronça légèrement les sourcils.
— Explique-moi.
Alaric fixa les flammes.
Comment expliquer une inquiétude qu'il ne pouvait pas révéler ?
— Certaines choses ont changé là-bas.
— À cause de l'attaque ?
— Oui.
— Tes enfants ont été blessés ?
Cette fois, Alaric hésita un peu trop longtemps.
Antoine le remarqua immédiatement.
— Je vois.
— Marcus a été blessé.
— Gravement ?
— Très gravement.
Le silence s'installa.
— Et pourtant il est vivant.
— Oui.
Marc Antoine observa quelques instants le visage d'Alaric.
— Tu sais, la plupart des pères que je connais seraient en train de remercier tous les dieux de Rome.
— Je les remercie.
— Mais ?
Alaric détourna le regard.
— Mais parfois survivre ne met pas fin aux problèmes.
Antoine resta silencieux.
Il avait suffisamment fréquenté les soldats pour reconnaître une réponse incomplète lorsqu'il en entendait une.
Pourtant, il ne chercha pas à insister.
— Ta femme t'a demandé de rentrer ?
— Oui.
— Et tu en as envie.
Ce n'était même pas une question.
— Plus que tout.
Marc Antoine ramassa une petite branche et la jeta dans le feu.
— Alors pourquoi es-tu encore ici ?
Alaric eut un léger rire sans joie.
— Tu connais déjà la réponse.
— César.
— César.
— Rome.
— Rome.
— Et cette guerre qui approche.
— Oui.
Antoine secoua lentement la tête.
— Les dieux ont un sens de l'humour détestable.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils choisissent toujours le pire moment pour compliquer les choses.
Cette remarque arracha malgré lui un léger sourire à Alaric.
— Voilà qui ressemble davantage au Marc Antoine que je connais.
— Je prends ça comme un compliment.
Le silence revint quelques instants.
Puis Antoine reprit d'une voix plus calme.
— J'ai perdu mon père jeune.
Alaric leva les yeux vers lui.
Antoine regardait le feu.
— Les soldats parlent souvent de gloire. De devoir. D'honneur.
Il haussa légèrement les épaules.
— Mais lorsqu'on perd quelqu'un, aucune victoire ne compense son absence.
Il marqua une pause.
— Je me souviens à peine de son visage aujourd'hui.
Cette confession surprit Alaric.
Marc Antoine parlait rarement de lui-même.
— C'est pour cela que je comprends ton inquiétude.
— Ils sont encore en vie.
— Oui.
— Alors ce n'est pas la même chose.
— Peut-être.
Antoine tourna enfin la tête vers lui.
— Mais la peur de perdre quelqu'un reste la même.
Les flammes crépitèrent doucement entre eux.
— Je devrais être là-bas.
murmura Alaric.
Marc Antoine ne répondit pas immédiatement.
Il semblait chercher ses mots.
Ce qui était suffisamment rare pour être remarqué.
— Si tu pars maintenant, tu regretteras peut-être de ne pas avoir été présent lorsque l'Histoire changera.
Il désigna vaguement les tentes du commandement.
— Si tu restes, tu regretteras peut-être de ne pas avoir été auprès des tiens.
— Voilà qui aide beaucoup.
— Je n'ai jamais prétendu être sage.
Alaric laissa échapper un souffle amusé.
— C'est probablement la chose la plus honnête que tu m'aies dite.
— Certainement pas. Je suis honnête en permanence.
— Bien sûr.
— Absolument.
Le silence retomba.
Puis il leva les yeux vers les tentes du commandement.
— Mais tu sais aussi que tu ne peux pas partir maintenant.
Alaric serra légèrement les mâchoires.
Parce qu'il avait raison.
Rome approchait.
Le Sénat approchait.
Le Rubicon approchait.
L'Histoire était sur le point de basculer.
Et pour la première fois depuis des siècles, Alaric se retrouvait partagé entre deux mondes.
Sa famille.
Et l'Histoire.
La nuit passa lentement.
Très lentement.
Le camp finit par s'endormir.
Puis les feux se consumèrent.
Puis les étoiles traversèrent le ciel.
Mais Alaric resta éveillé.
Assis seul devant les braises mourantes.
La lettre de Lycia reposait entre ses mains.
Il relisait sans cesse les mêmes passages.
Marcus.
Lucius.
Édith.
Lycia.
Sa famille.
Les souvenirs remontaient malgré lui.
Marcus enfant courant dans les champs.
Lucius essayant maladroitement de soulever des objets trop lourds pour lui.
Édith posant toujours trop de questions.
Lycia souriant lorsqu'elle croyait qu'il ne la regardait pas.
Des souvenirs simples.
Précieux.
Fragiles.
Il avait traversé les siècles sans réellement craindre la mort.
Mais perdre ceux qu'il aimait demeurait une peur qu'aucune immortalité ne pouvait effacer.
Pour la première fois depuis longtemps, César, le Sénat et Rome lui semblaient lointains.
Parce que quelque part, à plusieurs centaines de kilomètres de là, ses enfants traversaient seuls une épreuve qu'il aurait dû affronter à leurs côtés.
Et cette pensée était plus douloureuse que toutes les blessures qu'il avait reçues au cours de sa longue existence.
Lorsque l'aube finit par apparaître à l'horizon, Alaric n'avait toujours pas fermé l'œil.
Le soleil se leva sur le camp romain.
Les soldats commencèrent à s'agiter.
Les officiers reprirent leurs tâches.
Une nouvelle journée débutait.
Mais pour Alaric, quelque chose avait changé.
La guerre qui approchait n'était plus sa seule préoccupation.
Une autre bataille venait de commencer.
Une bataille bien plus personnelle.
Et il ignorait encore laquelle des deux allait lui coûter le plus cher.
