Alaric l'immortel

Chapitre 94 — Les ombres du Sénat



Les jours suivants furent marqués par une étrange routine.

Les légions continuaient leur progression vers l'Italie tandis que les messagers allaient et venaient sans relâche entre les différents camps, les gouverneurs provinciaux et Rome elle-même.

Alaric remarqua rapidement que les nouvelles étaient devenues plus importantes que les exercices militaires.

Chaque arrivée de courrier attirait les regards.

Chaque lettre provoquait des discussions.

Chaque rumeur semblait capable de modifier l'humeur d'un camp entier.

La guerre en Gaule était terminée.

Une autre guerre se préparait peut-être.

Personne n'osait encore le dire ouvertement.

Mais tous le sentaient.

Un après-midi, alors qu'il aidait à superviser le ravitaillement, Alaric aperçut Marc Antoine au milieu d'un groupe d'officiers. Comme toujours, le jeune commandant semblait incapable de rester immobile.

Il parlait.

Gesticulait.

Riait.

Puis soudain il remarqua Alaric.

— Toi.

Viens ici.

Plusieurs officiers échangèrent des regards amusés.

Marc Antoine avait cette habitude de donner des ordres comme s'il connaissait les gens depuis des années.

Alaric s'approcha en secouant légèrement la tête.

— J'espère que ce n'est pas encore une discussion politique.

Antoine éclata de rire.

— Au contraire. C'est exactement ce que c'est.

— Alors je suis déjà fatigué.

— Tu vois ? C'est pour ça que je t'apprécie.

— Parce que je suis fatigué ?

— Parce que tu es honnête. Tous les autres ici prétendent aimer la politique.

Un officier protesta aussitôt.

— Nous ne prétendons rien du tout.

— Bien sûr que si, répondit Antoine. Vous passez vos journées à vous plaindre du Sénat et vos soirées à parler du Sénat.

— Parce que le Sénat décide de nos vies.

— Voilà. Tu vois ? Encore de la politique.

Les officiers rirent tandis que l'intéressé levait les yeux au ciel.

Marc Antoine reprit alors un ton plus sérieux.

— Dis-moi. Si tu étais sénateur, que ferais-tu ?

— Je remercierais les dieux de ne pas l'être.

— Mauvaise réponse.

— C'était pourtant sincère.

— Je n'en doute pas.

Antoine s'assit sur une caisse avant de poursuivre.

— Très bien. Imaginons autre chose. Tu es un vieux sénateur romain. Tu appartiens à une grande famille. Ton père était sénateur. Ton grand-père aussi. Tu possèdes des terres, des esclaves, des clients. Toute ta vie, tu as appris que Rome devait être dirigée par des hommes comme toi.

— Cela ressemble déjà à un cauchemar.

— Attends la suite.

Quelques rires accueillirent la remarque.

— Puis un homme revient de Gaule après avoir remporté victoire sur victoire. Ses soldats l'admirent. Le peuple l'adore. Son nom est connu dans toutes les provinces. Que fais-tu ?

Alaric réfléchit quelques secondes.

— J'aurais peur.

Le sourire d'Antoine s'élargit.

— Exactement.

Il pointa un doigt vers lui.

— Voilà ce que beaucoup de gens ne comprennent pas. Les sénateurs ne détestent pas César parce qu'il est faible. Ils le détestent parce qu'il est fort.

— Pourtant César est lui-même un aristocrate, fit remarquer un officier.

— Oui. Et c'est encore pire.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il connaît leurs règles. Il connaît leurs jeux. Il sait comment ils pensent.

Antoine croisa les bras.

— Si César était un simple général ambitieux, ils pourraient le combattre facilement. Mais il est l'un des leurs. Il a grandi dans leur monde. Il comprend leurs faiblesses.

Un autre officier intervint.

— Ils prétendent défendre la République.

— Certains oui, répondit Antoine. D'autres défendent surtout leurs intérêts.

— Tu exagères.

— Vraiment ?

Antoine tourna la tête vers lui.

— Quand un sénateur parle de liberté, demande-toi toujours de quelle liberté il parle. Celle du peuple ou la sienne ?

Personne ne répondit immédiatement.

Le ton n'était plus moqueur.

Pour une fois, Marc Antoine semblait sincèrement agacé.

— La République a produit des hommes remarquables, poursuivit-il. Des hommes capables de sacrifier leur fortune pour Rome. Des hommes capables de mourir pour elle. Mais elle produit aussi des imbéciles capables de détruire le pays simplement pour empêcher leurs rivaux de gagner.

— Tu parles de quelqu'un en particulier ?

demanda Alaric.

Antoine eut un sourire sans joie.

— Difficile de choisir.

Quelques officiers étouffèrent un rire.

Puis Alaric posa la question qui l'intéressait réellement.

— Et César ?

La réponse arriva immédiatement.

— César veut gagner.

— C'est tout ?

— Non.

Antoine réfléchit quelques instants.

— César veut des réformes. Il veut du pouvoir. Il veut laisser son nom dans l'Histoire. Il veut accomplir des choses dont les générations futures se souviendront encore.

— Et cela ne le rend pas dangereux ?

demanda un officier.

— Bien sûr que si.

Cette réponse surprit plusieurs hommes.

Antoine haussa les épaules.

— Tous les grands hommes sont dangereux. Pompée est dangereux. César est dangereux. Crassus l'était aussi. Le pouvoir attire rarement les gens raisonnables.

— Pourtant tu le suis.

— Parce que je préfère suivre un homme ambitieux qui agit qu'une assemblée de vieillards qui passent leur temps à se bloquer mutuellement.

Cette remarque arracha plusieurs sourires.

Même Alaric ne put s'empêcher de sourire.

C'était probablement la définition la plus juste de César qu'il avait entendue jusqu'ici.

En fin de journée, un nouveau courrier arriva de Rome.

Cette fois, l'atmosphère changea immédiatement.

Les officiers furent convoqués.

Les gardes renforcés autour de la tente de commandement.

Et pendant plusieurs heures, personne ne sortit.

Les rumeurs commencèrent aussitôt.

Certaines parlaient de nouvelles exigences du Sénat.

D'autres affirmaient que Pompée avait obtenu davantage de pouvoirs.

D'autres encore annonçaient déjà la guerre civile.

Comme toujours, la vérité se trouvait probablement quelque part entre toutes ces versions.

Lorsque la nuit tomba, Alaric fut de nouveau convoqué.

En entrant dans la tente, il remarqua immédiatement la différence.

César semblait calme.

Mais son regard était plus froid qu'à l'accoutumée.

Marc Antoine, lui, faisait les cent pas.

— Ils deviennent ridicules.

— Antoine.

— Non. Cette fois, ils deviennent vraiment ridicules.

César leva finalement les yeux.

— Nous avons reçu de nouvelles demandes du Sénat.

Alaric resta silencieux.

— Ils souhaitent que je renonce à une partie de mes pouvoirs avant même la fin de mon mandat.

— Et vous ?

— Je leur ai déjà fait plusieurs concessions.

Marc Antoine s'arrêta net.

— Trop de concessions.

— Peut-être.

— Certainement.

— Tu oublies que je cherche encore une solution pacifique.

— Et eux cherchent à vous affaiblir.

César ne répondit pas immédiatement.

— Peut-être.

— Il n'y a pas de peut-être.

Antoine posa les deux mains sur la table.

— Ils veulent que vous reveniez à Rome sans armée, sans protection et sans influence. Ils espèrent vous juger dès votre arrivée.

Alaric observa César.

Le général connaissait déjà cette réalité.

Cela se lisait dans son regard.

— Que répond le Sénat à vos propositions ?

demanda-t-il.

Un léger sourire apparut sur le visage de César.

— Généralement ? Rien.

— Et lorsqu'il répond ?

— Il exige davantage.

Marc Antoine laissa échapper un rire amer.

— Voilà la politique romaine résumée en une phrase.

Le silence retomba quelques instants.

Puis César se leva et s'approcha de la grande carte de l'Italie.

— Regarde.

Son doigt désigna Rome.

— Tout le monde croit que le centre du monde se trouve ici.

Puis il fit glisser sa main vers les provinces.

L'Hispanie.

La Gaule.

L'Afrique.

La Grèce.

— Pourtant ce sont ces territoires qui nourrissent Rome. Qui financent Rome. Qui enrichissent Rome.

Il se tourna vers Alaric.

— Le Sénat continue de penser comme s'il dirigeait une cité.

Alors qu'il gouverne désormais un monde.

— Et c'est là le problème, ajouta Antoine. Les institutions ont été créées pour gouverner une ville entourée de quelques voisins. Pas un empire qui s'étend d'un bout de la Méditerranée à l'autre.

— Tu parles déjà comme si la République était condamnée.

— Je parle comme quelqu'un qui ouvre les yeux.

Pour la première fois, Alaric percevait clairement le problème.

Ce n'était pas simplement une lutte entre César et ses ennemis.

C'était un conflit entre deux visions.

L'ancienne République.

Et ce qui allait venir après.

Personne ne connaissait encore le nom de ce futur.

Mais il approchait.

Inexorablement.

Lorsque la réunion prit fin, Marc Antoine accompagna une nouvelle fois Alaric à l'extérieur.

Ils marchèrent quelques instants en silence entre les feux du camp.

— Tu sais ce qui est le plus ironique ?

demanda soudain Antoine.

— Quoi ?

— Tout le monde prétend vouloir sauver la République.

— Et ?

Antoine observa les étoiles.

— Les sénateurs veulent la sauver de César. César veut la sauver du Sénat. Pompée veut la sauver pour lui-même.

— Et toi ?

Antoine resta silencieux quelques secondes.

— Moi, je crois que la République que nous essayons de sauver n'existe déjà plus.

Alaric tourna la tête vers lui.

Le jeune commandant continuait de regarder le ciel.

— Je crois que c'est précisément ce qui va la tuer.

Alaric ne répondit pas.

Parce qu'au fond de lui, il savait que Marc Antoine avait peut-être raison.

Très loin à l'est, les lumières de Rome demeuraient invisibles.

Pourtant, chaque décision prise dans ses murs rapprochait la République du précipice.

Et quelque part dans cette immense machine politique qui commençait à se dérégler, Alaric avait le sentiment d'entendre les premiers craquements de l'Histoire.

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