Alaric l'immortel

Chapitre 93 — Les fissures de Rome



Le voyage vers l'Italie se poursuivait depuis plusieurs semaines. Après les années de campagne en Gaule, les légions retrouvaient peu à peu les routes plus fréquentées du cœur de la République. Les villages étaient plus nombreux, les marchés plus animés et les nouvelles circulaient plus vite qu'au front.

Pourtant, malgré la victoire, l'ambiance n'avait rien d'un retour triomphal.

Partout où ils passaient, Alaric entendait les mêmes conversations.

On parlait de dettes.

On parlait d'impôts.

On parlait des ambitions des grands hommes de Rome.

La Gaule était conquise, mais les préoccupations des citoyens semblaient déjà ailleurs.

Un soir, alors qu'il partageait un feu avec plusieurs vétérans, la discussion prit rapidement une tournure politique.

— Le Sénat ne laissera jamais César revenir avec autant de pouvoir.

— Après tout ce qu'il a fait pour Rome ? répondit un autre.

— Justement. Avant la Gaule, César était un homme puissant. Maintenant il commande l'armée la plus expérimentée de la République.

Un vieil officier hocha lentement la tête.

— Les sénateurs ont toujours eu peur des hommes capables de se faire aimer des soldats.

— Et Pompée ?

Demanda quelqu'un.

L'officier poussa un soupir.

— Pompée est toujours Pompée. Un héros. Un grand général. Mais les choses ont changé. Avant, César avait besoin de lui. Aujourd'hui, je ne suis plus certain que ce soit encore le cas.

Le silence s'installa quelques instants autour du feu.

Alaric écoutait sans intervenir.

Il connaissait ces noms.

Pompée.

Crassus.

César.

Le premier triumvirat.

Il savait également où tout cela devait conduire.

Mais depuis Alésia, quelque chose avait changé dans son esprit.

Pour la première fois depuis longtemps, il n'était plus totalement certain de connaître l'avenir.

Un jeune légionnaire cracha dans les flammes.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi Rome se dispute alors qu'elle possède déjà la moitié du monde.

Le vieil officier éclata d'un rire sans joie.

— Parce que posséder la moitié du monde ne suffit jamais aux hommes qui veulent posséder l'autre moitié.

Quelques rires accueillirent la remarque.

Mais personne ne la contesta.

Plus tard dans la soirée, un messager vint chercher Alaric.

— Le proconsul souhaite vous voir.

Cette formulation faisait toujours sourire Alaric.

Dans le camp, personne n'osait appeler César simplement César.

Il suivit donc le messager jusqu'à la grande tente de commandement.

À l'intérieur, plusieurs cartes étaient étalées sur une table. Contrairement à ce qu'il avait imaginé, elles ne représentaient pas la Gaule.

Elles représentaient Rome.

Les provinces.

Les routes commerciales.

Les territoires contrôlés par les différents gouverneurs.

Lorsque César leva les yeux vers lui, il remarqua immédiatement qu'il n'était pas seul.

Un autre homme se trouvait dans la tente.

Grand.

Solide.

Plus jeune que César.

Une présence presque impossible à ignorer.

L'inconnu discutait avec animation avant de s'interrompre en voyant entrer Alaric.

Son regard le détailla rapidement.

— Voilà donc l'homme dont tu parles depuis des mois.

César esquissa un léger sourire.

— Tu vois que je ne l'ai pas inventé.

— J'espérais quelqu'un de plus impressionnant.

Alaric haussa un sourcil.

— Je suis désolé de vous décevoir.

Le jeune homme éclata de rire.

Un rire franc et puissant.

— J'aime déjà celui-là.

— C'est parce que tu apprécies tous ceux qui ne te donnent pas immédiatement tort.

— C'est faux.

— Absolument pas.

Les deux hommes échangèrent un regard amusé.

Alaric les observa à son tour.

La relation entre eux était évidente.

Une confiance profonde.

Presque familiale.

Puis César fit les présentations.

— Alaric, voici Marc Antoine.

Le nom n'étonna pas Alaric.

L'homme, en revanche, était différent de ce qu'il avait imaginé.

Marc Antoine dégageait une énergie brute. Là où César calculait chacun de ses mots, Antoine semblait suivre son instinct. Là où César avançait avec prudence, Antoine paraissait prêt à traverser un mur si cela lui permettait d'atteindre son objectif.

Deux hommes très différents.

Et pourtant remarquablement complémentaires.

La conversation reprit rapidement.

À la surprise d'Alaric, il ne fut jamais question de la Gaule.

Toute l'attention était tournée vers Rome.

Vers le Sénat.

Vers les alliances politiques.

Vers les gouverneurs provinciaux.

Vers les dettes qui étranglaient une partie de la population.

Marc Antoine posa une main sur la carte.

— Le problème n'est plus ici.

Son doigt glissa sur les territoires gaulois avant de venir se poser sur l'Italie.

César secoua la tête avant de reporter son attention sur la carte.

Pendant plus d'une heure, les discussions continuèrent.

Cette fois, César invita même Alaric à s'approcher de la table.

— Dis-moi, Alaric, demanda-t-il en désignant la carte de l'Italie, que vois-tu ?

Alaric observa quelques instants les différentes provinces.

— Une République immense.

— C'est ce que tout le monde voit, répondit César. Maintenant regarde mieux.

Marc Antoine croisa les bras.

— Moi, je vais te répondre. Je vois des sénateurs qui passent plus de temps à protéger leurs privilèges qu'à gouverner.

César esquissa un léger sourire.

— Antoine résume toujours les choses avec délicatesse.

— Pourquoi être délicat quand on peut être honnête ?

Alaric resta silencieux tandis que les deux hommes échangeaient un regard amusé.

Puis César reprit :

— Le problème de Rome est simple. Nos institutions ont été créées pour gouverner une cité. Peut-être une région. Pas un empire qui s'étend de l'Hispanie jusqu'à l'Orient.

— Pourtant elles fonctionnent encore, observa Alaric.

— Pour combien de temps ? répondit César. Chaque année, les gouverneurs deviennent plus puissants. Les provinces plus riches. Les armées plus loyales à leurs généraux qu'au Sénat.

Marc Antoine posa une main sur la table.

— Et pendant ce temps, les sénateurs se disputent pour savoir qui aura le meilleur siège lors des cérémonies.

— Tu exagères.

— À peine.

Alaric regarda les cartes.

— Et Pompée dans tout cela ?

Le silence dura quelques secondes.

César répondit finalement :

— Pompée est un grand homme. Personne ne peut lui retirer cela. Il a servi Rome toute sa vie.

— Mais ?

demanda Alaric.

— Mais il écoute de plus en plus ceux qui craignent mon influence.

Marc Antoine renifla.

— Ils ne craignent pas ton influence. Ils craignent de perdre la leur.

— Ce n'est pas entièrement faux.

Alaric réfléchit un instant.

— Alors le conflit est inévitable ?

César ne répondit pas immédiatement.

Son regard resta fixé sur la carte de l'Italie.

— J'espère encore l'éviter.

Marc Antoine éclata d'un rire bref.

— Moi pas.

César leva les yeux vers lui.

— Voilà pourquoi ce n'est pas toi qui négocies avec le Sénat.

— Et voilà pourquoi les négociations durent depuis des années.

Alaric remarqua alors quelque chose d'intéressant.

Malgré son ton léger, Marc Antoine était profondément inquiet.

— Que veut exactement le Sénat ? demanda-t-il.

Cette fois, ce fut César qui répondit sans hésiter.

— Que je renonce à mon commandement et que je revienne à Rome comme simple citoyen.

— Et pourquoi refusez-vous ?

— Parce que mes ennemis m'attendent.

Le ton était calme.

Presque détaché.

Mais Alaric comprit immédiatement.

À Rome, un homme sans fonction officielle pouvait être poursuivi devant les tribunaux.

Et les accusations étaient souvent des armes politiques.

— Ils veulent vous juger ?

— Certains, oui.

— Pour quoi ?

Marc Antoine éclata de rire.

— Peu importe. Ils trouveront toujours quelque chose.

César hocha lentement la tête.

— Quand la politique devient une guerre, les lois deviennent des armes.

Cette phrase resta suspendue dans l'air.

Alaric sentit alors cette impression désagréable revenir.

La République était malade.

Pas de l'extérieur.

De l'intérieur.

Les armées étaient puissantes.

Les frontières étaient sûres.

Le commerce prospérait.

Pourtant, partout, les rivalités s'accumulaient.

Les sénateurs craignaient César.

Les partisans de César méprisaient le Sénat.

Pompée refusait de perdre son influence.

Et le peuple exigeait davantage de ses dirigeants.

Tout semblait encore tenir debout.

Mais seulement en apparence.

Comme une maison dont les fondations commencent à se fissurer.

Comme une maison dont les fondations commencent à se fissurer.

Lorsque la réunion prit finalement fin, Marc Antoine accompagna Alaric hors de la tente.

La nuit était calme.

Au-dessus d'eux, les étoiles brillaient dans un ciel parfaitement dégagé.

— Alors ?

demanda Antoine.

— Le monde est toujours plus compliqué qu'on ne le pense.

— Voilà une phrase qui me plaît.

Ils marchèrent quelques instants en silence.

Puis Marc Antoine reprit d'une voix plus grave.

— Une tempête approche.

Alaric tourna la tête vers lui.

— Vous en semblez certain.

— Je le suis.

Antoine observait les feux du camp.

— Je ne sais pas quand elle éclatera. Je ne sais même pas exactement à quoi elle ressemblera. Mais elle arrive.

Son regard se tourna vers Rome.

Invisible au-delà de l'horizon.

— Et quand ce jour viendra, toute la République changera.

Cette fois, Alaric ne répondit pas.

Parce qu'il partageait cette certitude.

Très tard dans la nuit, alors que le camp s'endormait peu à peu, il resta assis devant les braises mourantes.

Autour de lui, les soldats dormaient paisiblement.

Ignorants de ce qui approchait.

Alaric leva les yeux vers les étoiles.

Il connaissait cette histoire.

Mais depuis quelque temps, le doute s'était installé.

Et si les événements ne se déroulaient plus comme prévu ?

Et si Alésia n'était que le premier changement ?

Au loin, les flammes vacillèrent sous le vent nocturne.

Comme les dernières lueurs d'une République qui ignorait encore qu'elle approchait de sa fin.

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