Alaric l'immortel

Chapitre 92 — Les questions



Le village ne dormit pas cette nuit-là.

Comment l'aurait-il pu ?

Partout, des hommes inspectaient les dégâts laissés par l'attaque. À la lumière vacillante des torches, les blessés étaient soignés tant bien que mal tandis que les familles pleuraient leurs morts. Les corps étaient alignés sous des couvertures de laine, et les murmures des proches se mêlaient au crépitement des feux.

La victoire avait un goût amer.

Ils avaient repoussé les pillards.

Le village était toujours debout.

Mais plusieurs maisons avaient brûlé, des hommes avaient perdu la vie et d'autres porteraient longtemps les marques de cette nuit.

Personne ne célébrait.

Dans la maison d'Alaric, l'atmosphère était encore plus pesante.

Marcus était assis sur un banc, torse nu. Devant lui, plusieurs linges imbibés de sang reposaient dans une bassine. La blessure qui avait traversé son flanc était toujours visible.

Mais elle n'aurait pas dû l'être.

Pas sous cette forme.

Une plaie pareille aurait dû le tuer.

Ou au minimum l'immobiliser pendant des semaines.

Pourtant, la chair était déjà refermée sur une grande partie de la blessure.

Pas totalement.

Mais suffisamment pour défier toute logique.

Lycia observait la scène depuis plusieurs minutes sans parvenir à détacher son regard.

Elle avait nettoyé cette blessure elle-même.

Elle avait vu la profondeur de la plaie.

Vu le sang couler entre ses doigts.

Vu le visage de son fils devenir pâle.

À cet instant, elle avait cru le perdre.

Et pourtant il était là.

Assis devant elle.

Fatigué, certes.

Affaibli.

Mais vivant.

Édith se tenait près de la fenêtre.

Depuis le début de la nuit, elle parlait peu. Son regard passait sans cesse de Marcus à sa mère, comme si elle cherchait à comprendre ce qui leur échappait.

Lucius, lui, était assis dans un coin de la pièce.

Silencieux.

Pour une fois.

Le choc semblait avoir éteint toute son énergie habituelle.

Il revoyait encore la scène.

L'épée.

Marcus qui le poussait.

Le sang.

Puis cette colère incontrôlable qui avait explosé en lui.

Jamais il ne s'était senti aussi puissant.

Et jamais il n'avait eu aussi peur.

Personne ne parlait.

Personne ne savait quoi dire.

Le silence s'étira pendant de longues minutes.

À l'extérieur, les bruits du village continuaient. Des voix. Des pas. Des marteaux réparant les dégâts.

Mais dans cette maison, le temps semblait s'être arrêté.

Finalement, ce fut Lycia qui rompit le silence.

— Quelqu'un va m'expliquer.

Sa voix n'était ni dure ni colérique.

Simplement fatiguée.

Profondément fatiguée.

Marcus baissa les yeux.

Lucius regarda ailleurs.

Édith observa ses frères.

— Expliquer quoi ?

Demanda finalement Marcus.

Lycia le fixa.

— Ne me prends pas pour une idiote.

Sa réponse fut immédiate.

— J'ai vu cette blessure.

Moi.

J'ai vu cette épée te traverser.

J'ai vu le sang.

J'ai cru que tu étais mort.

Sa voix trembla légèrement.

— Et maintenant tu es assis devant moi.

Alors explique-moi.

Parce que je ne comprends pas.

Marcus resta silencieux.

La vérité était qu'il ne comprenait pas davantage.

Il savait seulement que ce n'était pas la première fois.

Petit, il guérissait plus vite que les autres.

Une fracture devenue supportable en quelques jours.

Des coupures qui disparaissaient presque sans laisser de trace.

Des blessures qui semblaient toujours moins graves que prévu.

À chaque fois, il avait trouvé une excuse.

De la chance.

Une erreur du guérisseur.

Une blessure moins grave qu'elle n'en avait l'air.

Mais jamais à ce point.

Jamais quelque chose d'aussi évident.

Jamais sous les yeux de tant de témoins.

Lucius releva finalement la tête.

— Moi aussi.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

— Moi aussi je suis différent.

Le silence revint immédiatement.

Le cadet hésita quelques secondes avant de poursuivre.

— Depuis plusieurs mois... quelque chose change.

Je suis plus fort.

Plus rapide.

Parfois même j'ai l'impression de voir les choses avant qu'elles arrivent.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux.

— Au début, je pensais que c'était parce que je grandissais.

Puis ça a continué.

Encore et encore.

Je peux courir plus longtemps que n'importe qui au village.

Je peux porter des charges que je ne devrais pas pouvoir soulever.

Et cette nuit...

Sa voix se brisa légèrement.

— Cette nuit, j'ai frappé cet homme.

Je ne voulais pas le tuer.

Marcus fronça les sourcils.

— Pourquoi tu n'as rien dit ?

— Parce que je pensais devenir fou.

La réponse était honnête.

Brutalement honnête.

Personne ne trouva quoi répondre.

Édith s'approcha lentement.

Contrairement à ses frères, elle semblait réfléchir depuis longtemps.

Assembler les pièces d'un puzzle invisible.

— Père savait ?

Personne ne répondit immédiatement.

Mais chacun avait eu la même pensée.

Marcus repensa à certaines conversations avec Alaric.

À certaines réponses étranges.

À certains regards.

À certaines mises en garde.

À toutes ces fois où son père semblait savoir des choses qu'il n'aurait pas dû savoir.

Il se souvenait aussi de ses blessures.

À l'époque, personne n'y prêtait attention.

Aujourd'hui, ces souvenirs prenaient un tout autre sens.

— Je crois.

Dit-il finalement.

— Je crois qu'il savait.

La pièce retomba dans le silence.

Cette fois plus lourd encore.

Parce que cette réponse soulevait davantage de questions qu'elle n'en résolvait.

Lycia se leva lentement.

Elle traversa la pièce jusqu'à la vieille épée d'Alaric suspendue au mur.

Pendant des années, elle n'y avait vu qu'un souvenir.

Le vestige d'une vie de soldat.

À présent, elle n'en était plus certaine.

Elle passa doucement la main sur le pommeau.

Combien de choses ignorait-elle encore ?

Combien de secrets son mari avait-il gardés pour lui ?

Elle repensa à leur rencontre.

À leur mariage.

Aux années passées ensemble.

Jamais elle n'avait douté de lui.

Jamais.

Et pourtant, ce soir-là, elle avait l'impression de découvrir un étranger.

— Qui es-tu vraiment, Alaric...

Murmura-t-elle.

Personne n'avait de réponse.

À l'extérieur, le jour commençait lentement à se lever.

Les premiers rayons du soleil illuminaient les traces du combat.

Les corps.

Les armes abandonnées.

Les maisons endommagées.

Les clôtures brisées.

Les taches de sang encore visibles dans la poussière.

Et surtout les regards.

Car quelque chose avait changé.

Les villageois avaient vu.

Pas tous.

Pas clairement.

Mais suffisamment.

Des murmures commençaient déjà à circuler.

Des récits.

Des questions.

Des versions différentes d'une même histoire.

Certains parlaient d'un miracle.

D'autres d'une bénédiction divine.

D'autres encore d'une malédiction.

Un homme, particulièrement terrifié, jurait avoir vu un garçon projeter un adulte contre un mur d'un seul coup de poing.

Une vieille femme affirmait que les dieux avaient protégé la famille d'Alaric.

Un autre prétendait que le sang de leurs ancêtres n'était pas humain.

Personne ne le croyait vraiment.

Mais personne ne riait non plus.

Parce que cette nuit-là, beaucoup de choses avaient semblé impossibles.

Et les histoires impossibles sont souvent celles qui se répandent le plus vite.

Très loin de là, Alaric poursuivait sa route aux côtés des légions de César.

Il réfléchissait à Rome.

À Pompée.

Au Sénat.

À la guerre qui approchait.

Aux choix qu'il devrait bientôt faire.

Sans savoir qu'au même moment, une autre bataille venait de commencer.

Une bataille qu'il avait toujours redoutée.

Pendant des années, il avait réussi à protéger son secret.

À le cacher au monde.

À le cacher même à ceux qu'il aimait.

Mais désormais, une fissure était apparue.

Et les secrets ont ceci de particulier :

Une fois révélés, même en partie, ils ne restent jamais enterrés très longtemps.

La vérité avançait déjà vers lui.

Lentement.

Inexorablement.

Et cette fois, même Alaric ne pourrait peut-être pas l'arrêter.

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