Alaric l'immortel

Chapitre 91 — Le sang d'Alaric



L'automne approchait et, avec lui, les mauvaises nouvelles.

Depuis plusieurs semaines, les voyageurs rapportaient les mêmes histoires. Des fermes pillées. Des caravanes attaquées. Des villages abandonnés. Partout, l'insécurité grandissait tandis que Rome semblait de plus en plus loin.

Dans les tavernes, certains parlaient de guerre. D'autres de famine. D'autres encore de bandes armées qui parcouraient les routes en profitant du désordre qui gagnait les provinces.

Personne ne savait exactement ce qui se passait.

Mais tout le monde sentait que quelque chose changeait.

Ce soir-là, Lycia observait les derniers rayons du soleil depuis le seuil de la maison.

— Marcus !

Le jeune homme releva la tête depuis la clôture qu'il réparait.

— Oui, mère ?

— Avant la nuit, vérifie encore les barrières du bétail.

— C'est déjà fait.

— Alors vérifie une seconde fois.

Marcus poussa un soupir exagéré.

— Tu vois ?

lança une voix moqueuse depuis la cour.

Le cadet faisait tournoyer une lance d'entraînement entre ses doigts.

— Toujours des corvées.

Marcus leva les yeux au ciel.

— Et toi, Lucius, toujours à les éviter.

— C'est un talent.

— C'est de la paresse.

Depuis la terrasse, Édith éclata de rire.

— Vous vous disputez comme des enfants.

— Parce qu'il en est un.

— Je n'ai que quatre ans de moins que toi.

— Quatre ans suffisent.

Lucius ramassa une pierre et la lança dans sa direction. Marcus l'évita sans même regarder.

Édith secoua la tête.

Malgré les tensions des derniers mois et l'absence prolongée de leur père, certains moments ressemblaient encore à une vie normale.

Mais cette normalité ne durerait pas.

Trois jours plus tard, un cavalier arriva au village avant midi.

Son cheval était épuisé. Lui-même semblait au bord de l'effondrement.

— Ils arrivent !

cria-t-il avant même de mettre pied à terre.

Les habitants sortirent immédiatement de leurs maisons.

— Qui ?

demanda le chef du village.

— Des pillards. Ils ont brûlé deux fermes au sud. Ils remontent vers ici.

Le silence qui suivit fut lourd.

Personne ne plaisanta.

Personne ne rit.

Cette fois, la menace était réelle.

Les jours suivants furent consacrés aux préparatifs. Les hommes réparèrent les palissades, renforcèrent les portes et transformèrent tout ce qui pouvait servir en arme.

Marcus participa à chaque tâche sans se plaindre.

Lucius aussi.

Mais contrairement à son frère, il semblait presque impatient.

— Tu prends ça trop à la légère.

lui reprocha Marcus alors qu'ils transportaient des sacs de grain vers une réserve cachée.

— Et toi pas assez.

— Ce ne sont pas des jeux.

— Je sais.

Pourtant, son sourire disait le contraire.

Depuis plusieurs mois, Lucius ressentait quelque chose qu'il ne comprenait pas. Une force étrange. Une énergie qui semblait grandir en lui chaque jour.

Il courait plus vite.

Se fatiguait moins.

Portait des charges qu'il n'aurait jamais dû pouvoir soulever.

Il n'en avait parlé à personne.

Pas même à Marcus.

Une partie de lui craignait de devenir fou.

Une autre était curieuse.

Marcus l'observa un instant.

— Ne fais pas cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle que tu as quand tu crois que tout va bien se passer.

Lucius haussa les épaules.

— Peut-être que tout ira bien.

Marcus secoua lentement la tête.

— Ou peut-être que des hommes vont mourir.

Cette fois, le sourire du cadet disparut.

Car malgré toute son assurance, il savait que son frère avait raison.

Et cette fois, leur père n'était pas là.

Le soir venu, le village semblait étrangement calme.

Les portes avaient été renforcées. Les animaux étaient rentrés. Les armes distribuées.

Même les enfants jouaient moins fort que d'habitude.

Comme si chacun sentait que quelque chose approchait.

Lycia observa ses enfants pendant le repas.

Marcus avait déjà les épaules de son père.

La même façon de réfléchir avant d'agir.

La même tendance à porter les responsabilités des autres.

Lucius, lui, possédait quelque chose de plus sauvage.

Une énergie difficile à contenir.

Quant à Édith, elle observait tout en silence, attentive aux moindres détails.

Ils grandissaient.

Et Alaric n'était pas là pour le voir.

Cette pensée lui serra le cœur.

Puis la nuit tomba.

Et avec elle, le danger.

Les chiens commencèrent à aboyer.

D'abord un.

Puis plusieurs.

Puis tous à la fois.

Marcus fut debout avant même que les premiers cris ne résonnent.

— Debout !

Lucius attrapa immédiatement sa lance.

Édith apparut dans l'encadrement de sa porte.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Reste avec mère.

ordonna Marcus.

Puis les cris retentirent.

— Ils sont là !

Des torches apparurent dans l'obscurité.

Des dizaines.

Bien plus que ce que le village espérait.

Le combat éclata presque immédiatement.

Des hurlements remplirent la nuit.

Des lames s'entrechoquèrent.

Des hommes tombèrent.

Marcus rejoignit rapidement les défenseurs tandis que Lucius restait à ses côtés.

Dès les premières secondes, ils comprirent que quelque chose n'allait pas.

Ces hommes n'étaient pas de simples voleurs.

Ils combattaient avec discipline.

Avec expérience.

Certains portaient encore des morceaux d'armures militaires.

D'anciens soldats.

Des hommes habitués à tuer.

L'un d'eux chargea Lucius.

Le cadet esquiva instinctivement avant de frapper.

Son poing percuta le visage de l'homme avec une violence inattendue.

Un craquement sec résonna.

Le pillard s'effondra immédiatement.

Lucius resta figé.

Il n'avait pas frappé aussi fort.

Pas volontairement.

— Lucius !

La voix de Marcus le ramena à la réalité.

— Concentre-toi !

Le combat continua.

Mais désormais, Lucius sentait clairement cette force étrange circuler dans tout son corps.

Chaque mouvement semblait plus facile.

Chaque coup plus puissant.

Comme si quelque chose s'éveillait enfin en lui.

Puis tout bascula.

Profitant du chaos, plusieurs pillards contournèrent les défenseurs et se dirigèrent vers les habitations.

Vers la maison.

Vers Lycia et Édith.

Marcus réagit immédiatement.

Mais ce ne fut pas elles qu'ils visèrent.

Ce fut Lucius.

Un ancien soldat surgit de côté et abattit son épée avec une rapidité terrifiante.

Le cadet pivota.

Trop tard.

L'acier descendait déjà.

Pour la première fois depuis le début de l'attaque, Lucius comprit qu'il n'arriverait pas à esquiver.

Et soudain quelqu'un le percuta.

Violemment.

Marcus.

L'aîné le repoussa hors de la trajectoire.

— Lucius !

Puis l'épée frappa.

Le bruit fut atroce.

La lame traversa le flanc de Marcus.

Profondément.

Beaucoup trop profondément.

Le temps sembla s'arrêter.

Le regard des deux frères se croisa.

Une seconde.

Une éternité.

Puis Marcus tomba à genoux.

Le sang commença à couler.

Beaucoup trop de sang.

— Marcus !

hurla Édith.

Lycia poussa un cri de terreur.

Le pillard arracha sa lame et recula.

Marcus s'effondra.

Lucius resta figé.

Parce qu'il venait de comprendre.

Cette lame lui était destinée.

Marcus venait de lui sauver la vie.

Et il semblait avoir payé de la sienne.

Quelque chose explosa alors à l'intérieur du cadet.

La peur.

La culpabilité.

La colère.

Tout fusionna.

Il releva lentement la tête.

Son regard trouva le bandit.

Et l'homme recula d'un pas.

Puis Lucius chargea.

Son poing partit comme un trait.

Le coup frappa la mâchoire du pillard avec une violence monstrueuse.

L'homme fut projeté en arrière, percuta un mur et s'effondra sans un bruit.

Autour d'eux, plusieurs assaillants hésitèrent.

Certains commencèrent même à reculer.

Lucius ne les voyait plus.

Son regard était fixé sur son frère.

Sur Marcus.

Sur le sang.

Et sur la blessure.

Quelque chose bougeait.

Au début, il crut rêver.

Puis il comprit.

La plaie se refermait.

Lentement.

Mais elle se refermait.

Lycia le vit aussi.

Édith également.

Le sang continuait de couler.

De moins en moins.

La chair se reconstruisait sous leurs yeux.

Personne ne parla.

Personne ne comprenait.

Même Marcus semblait incapable de détourner les yeux de son propre flanc.

Puis il releva lentement la tête.

Son regard croisa celui de Lucius.

Et pour la première fois, les deux frères comprirent qu'ils étaient différents.

Vraiment différents.

Autour d'eux, les derniers pillards commencèrent à fuir.

Terrifiés.

L'un d'eux jeta un dernier regard derrière lui.

Vers les enfants d'Alaric.

Puis disparut dans l'obscurité.

Le silence retomba peu à peu sur le village.

Un silence lourd.

Inquiet.

Lycia regardait Marcus.

Puis Lucius.

Puis de nouveau Marcus.

Comme si elle ne reconnaissait plus ses propres enfants.

Édith restait figée, incapable de détourner les yeux de cette blessure qui n'aurait jamais dû guérir.

Au loin, le vent soufflait dans les arbres.

Et pour la première fois depuis son mariage, Lycia se demanda si elle connaissait réellement l'homme qu'elle avait épousé.

Très loin de là, sur les routes de Gaule, Alaric poursuivait sa marche vers Rome.

Sans savoir que cette nuit-là, le secret qu'il avait protégé pendant des années venait de commencer à se fissurer.

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