Chapitre 90 — Le choix d'Alaric
La promotion aurait dû le réjouir.
Pour n'importe quel autre homme, elle aurait représenté l'aboutissement d'une vie entière.
Servir dans la garde rapprochée de Jules César.
Être remarqué parmi des dizaines de milliers de soldats.
Recevoir la confiance de l'homme le plus puissant de la République.
C'était le genre d'honneur dont les vétérans parlaient pendant des années.
Le genre de récompense qui transformait un simple légionnaire en homme respecté.
Le genre de faveur qui pouvait ouvrir des portes fermées à tous les autres.
Mais Alaric ne ressentait aucune joie.
Seulement du doute.
Depuis sa rencontre avec César, une question revenait sans cesse.
Toujours la même.
Toujours plus insistante.
Devait-il rester ?
Cette nuit-là.
Le camp dormait.
Les sentinelles montaient la garde.
Le vent agitait doucement les toiles des tentes.
Au loin, quelques chevaux soufflaient dans l'obscurité.
Les braises des feux mourants projetaient des lueurs rouges sur les rangées de tentes.
Alaric était assis seul.
Comme souvent.
Devant lui, les flammes dansaient lentement.
Et dans leur lumière vacillante, il revoyait les siècles écoulés.
Sparte.
Alexandre.
Babylone.
L'Égypte.
Rome.
Des empires.
Des guerres.
Des hommes qui avaient changé le monde.
Il avait servi certains d'entre eux.
Combattu aux côtés d'autres.
Mais il avait toujours fini par partir.
Toujours.
Parce qu'il connaissait une vérité simple.
Les hommes puissants attiraient l'attention.
Et l'attention était dangereuse pour un immortel.
Plus il restait proche du pouvoir.
Plus les risques augmentaient.
Les gens remarquaient qu'il ne vieillissait pas.
Qu'il survivait à tout.
Qu'il revenait toujours.
Au début, ce n'étaient que des détails.
Une remarque.
Un regard.
Une question posée avec trop d'insistance.
Puis venaient les soupçons.
Et parfois la peur.
Il se souvenait encore d'un marchand grec qui l'avait reconnu vingt ans après leur première rencontre.
D'un officier macédonien qui avait juré l'avoir vu combattre sous Philippe puis sous Alexandre sans avoir pris une seule ride.
D'un prêtre égyptien qui l'avait appelé « l'homme qui refuse de mourir ».
Chaque fois, il avait disparu.
Chaque fois, il avait recommencé ailleurs.
C'était pour cette raison qu'il avait passé des siècles à disparaître.
Changer de nom.
Changer de région.
Changer de vie.
Mais cette fois...
quelque chose était différent.
Cette fois, César connaissait son nom.
Et surtout.
Alaric n'était plus certain de vouloir partir.
Cette pensée le troubla davantage que tout le reste.
Parce qu'elle révélait une vérité qu'il refusait d'admettre.
Il appréciait César.
Pas comme un ami.
Mais comme un homme.
Il respectait son intelligence.
Sa détermination.
Sa vision.
César n'était pas Alexandre.
Pas Philippe.
Pas Léonidas.
Il était autre chose.
Un homme capable de conquérir sans toujours tirer son épée.
Un homme capable de gagner une bataille avant même qu'elle ne commence.
Un homme qui comprenait les autres presque aussi bien qu'il comprenait la guerre.
Et cela le rendait dangereux.
Très dangereux.
Alexandre inspirait les hommes.
César les utilisait.
Alexandre avançait comme une tempête.
César avançait comme un joueur d'échecs.
Et parfois, Alaric avait l'impression que le Romain observait le monde entier comme un immense plateau où chaque homme occupait une place précise.
— Tu réfléchis encore.
La voix de Titus le tira de ses pensées.
L'homme s'assit à côté de lui.
Une gourde à la main.
— Tu fais ça beaucoup ces derniers temps.
— C'est l'âge.
— Tu as trente ans.
— Exactement.
Je suis vieux.
Titus leva les yeux au ciel.
— Tu sais...
J'ai entendu parler de ta promotion.
Alaric ne répondit pas.
— Tout le monde en parle.
— Évidemment.
— Tu devrais être heureux.
— Pourquoi ?
— Parce que la plupart d'entre nous finiront leurs jours dans une ferme ou dans une fosse commune.
Toi, César connaît ton nom.
Le silence retomba.
Puis Titus ajouta :
— Tu comptes accepter ?
Cette fois.
Alaric hésita.
Une seconde.
Peut-être deux.
Mais cela suffit.
Titus éclata de rire.
— Par tous les dieux...
Tu hésites vraiment.
— Peut-être.
— Personne d'autre n'hésiterait.
— Je ne suis pas les autres.
— Ça, j'avais remarqué.
Le vent souffla entre les tentes.
Pendant plusieurs minutes.
Aucun des deux hommes ne parla.
Puis Titus reprit d'une voix plus calme.
— Tu sais ce que je pense ?
— C'est rarement bon signe quand tu commences une phrase comme ça.
— Je pense que tu regardes toujours vers l'horizon.
Comme si quelque chose t'attendait ailleurs.
Comme si tu étais déjà prêt à partir avant même d'être arrivé.
Alaric resta silencieux.
Parce que Titus venait encore de toucher juste.
Sans comprendre pourquoi.
— Mais parfois...
continua-t-il.
Peut-être qu'il faut arrêter de partir.
Cette phrase resta suspendue dans l'obscurité.
Simple.Presque insignifiante.
Et pourtant.
Elle resta longtemps dans l'esprit d'Alaric.
Parce qu'au fond de lui.
Il savait que le véritable choix n'était pas entre César et les légions.
Le véritable choix était ailleurs.
Continuer à vivre comme un fantôme.
Ou accepter d'exister réellement dans cette époque.
Les jours suivants passèrent rapidement.
Les légions poursuivaient leur marche.
Rome se rapprochait.
Et avec elle.
L'avenir.
Un avenir qu'Alaric croyait connaître.
Mais auquel il faisait désormais moins confiance.
Chaque soir.
Il observait les hommes autour de lui.
Les vétérans.
Les officiers.
Les marchands.
Tous parlaient de politique.
De rumeurs.
De tensions.
Quelque chose approchait.
Même ceux qui ne comprenaient rien au Sénat le sentaient.
Près des feux de camp, les anciens soldats parlaient des terres promises.
Des récompenses qui tardaient à venir.
Des dettes qui continuaient de s'accumuler malgré les années de service.
— Rome nous doit plus qu'elle ne veut l'admettre.
entendit-il un soir.
— Rome doit de l'argent à tout le monde.
répondit un autre.
— Alors pourquoi les sénateurs deviennent-ils toujours plus riches ?
Personne n'avait de réponse.
Les officiers, eux, parlaient plus discrètement.
Ils évoquaient le Sénat.
Pompée.
Crassus, mort depuis longtemps mais dont l'absence continuait de peser sur l'équilibre politique.
Ils parlaient surtout de César.
De sa popularité.
De ses victoires.
De la peur qu'il inspirait à Rome.
Un soir, alors qu'il transportait des rapports, Alaric surprit une conversation entre deux centurions.
— Le Sénat ne lui pardonnera jamais d'être devenu aussi puissant.
— Et César ne pardonnera jamais au Sénat de vouloir le contrôler.
— Alors que va-t-il se passer ?
Le premier haussa les épaules.
— Rien de bon.
Cette réponse résumait parfaitement la situation.
Même les marchands qui accompagnaient les légions semblaient nerveux.
Ils parlaient de troubles.
De procès politiques.
D'alliances qui se formaient puis disparaissaient.
Rome était riche.
Rome était puissante.
Rome dominait désormais presque tout le monde connu.
Et pourtant.
Quelque chose se fissurait.
Alaric avait déjà vu cela.
À Athènes.
À Babylone.
À Memphis.
Les empires ne s'effondraient jamais d'un seul coup.
Ils commençaient toujours par se diviser de l'intérieur.
La République était en train de changer.
Et personne ne savait ce qu'elle deviendrait.
Pas même lui.
C'était cela qui le troublait le plus.
Pendant des siècles, il avait vécu avec la certitude de connaître les grandes lignes de l'avenir.
Aujourd'hui.
Cette certitude disparaissait peu à peu.
La mort de Vercingétorix aurait dû être impossible.
Et pourtant elle avait eu lieu.
Alors quelles autres différences l'attendaient ?
À la fin de la semaine.
Alaric prit finalement sa décision.
Il resterait.
Pas parce qu'il faisait confiance à l'avenir.
Pas parce qu'il croyait encore connaître l'Histoire.
Mais précisément parce qu'il ne la connaissait plus.
S'il voulait comprendre ce qui venait.
S'il voulait découvrir jusqu'où les événements avaient changé.
Alors il devait rester près de celui qui se trouvait au centre de la tempête.
Jules César.
Cette nuit-là.
Alors que les étoiles brillaient au-dessus du camp.
Alaric comprit qu'il venait peut-être de prendre l'une des décisions les plus importantes de sa longue existence.
Et quelque part.
Très loin devant lui.
Le Rubicon l'attendait déjà.
