Alaric l'immortel

Chapitre 89 — La République malade



Les légions poursuivent leur marche à travers la Gaule pacifiée.

Pour la première fois depuis longtemps, les discussions autour des feux de camp ne concernent plus les batailles.

Elles concernent Rome.

Les vétérans parlent des terres promises qui n'arrivent jamais.

Des dettes qui s'accumulent.

Des familles qu'ils n'ont pas vues depuis des années.

Des sénateurs qui s'enrichissent pendant que les soldats versent leur sang.

Les marchands évoquent les tensions politiques.

Les officiers parlent à voix basse des rivalités entre César et Pompée.

Même les hommes les plus simples sentent qu'un changement approche.

Quelque chose de dangereux.

Quelque chose d'inévitable.

Alaric écoute.

Observe.

Réfléchit.

Il connaît cette histoire.

Il sait que la République approche de son point de rupture.

Il sait que César et Pompée finiront par s'affronter.

Il sait qu'une guerre civile approche.

Mais depuis Alésia, une certitude le ronge.

Et si cette fois les choses se déroulaient autrement ?

Et si la mort de Vercingétorix n'était que le premier changement ?

Quelques semaines plus tard, César convoqua de nouveau Alaric.

Cette fois, l'atmosphère était différente.

Moins officielle.

Moins distante.

Lorsque les gardes le laissèrent entrer dans la tente du général, celui-ci n'était pas entouré d'officiers ou de scribes.

Une simple carte de l'Italie était déployée sur une table.

César leva les yeux.

— Alaric.

— Général.

— Approchez.

Alaric s'exécuta.

Pendant quelques instants, César resta silencieux.

Son regard passa de la carte à lui.

Comme s'il réfléchissait à quelque chose.

Puis il désigna un point sur la carte.

— Savez-vous ce que c'est ?

— Rome.

— Exact.

Le général esquissa un léger sourire.

— La plupart des hommes pensent que toutes les routes y mènent.

Moi, je crois que toutes les ambitions y retournent.

Alaric ne répondit pas.

César semblait attendre quelque chose.

Puis il reprit.

— La Gaule est pratiquement soumise.

Les batailles importantes sont derrière nous.

Pourtant, j'ai l'impression que les années à venir seront plus dangereuses que celles que nous venons de traverser.

— Vous pensez à Rome.

— Je pense toujours à Rome.

Cette fois, Alaric aperçut une lueur amusée dans les yeux du général.

— Et vous ?

Demanda César.

— Que pensez-vous de Rome ?

La question était simple.

Mais Alaric savait qu'elle ne l'était pas vraiment.

— Je pense qu'elle est forte.

— Tout le monde pense cela.

— Je pense aussi qu'elle est divisée.

Le sourire de César s'élargit légèrement.

— Voilà une réponse plus intéressante.

Il contourna lentement la table.

— Les sénateurs pensent que je suis devenu trop puissant.

Pompée pense qu'il peut encore contrôler la situation.

Et beaucoup d'hommes à Rome croient que les problèmes disparaîtront s'ils refusent de les regarder.

Il marqua une pause.

— Ils se trompent.

Le silence retomba.

Puis César observa directement Alaric.

— Vous savez ce qui m'intrigue chez vous ?

— Non.

— Vous écoutez davantage que vous ne parlez.

Et lorsque vous parlez, vous choisissez vos mots avec soin.

Comme quelqu'un qui a déjà vu les conséquences de décisions prises trop vite.

Alaric resta impassible.

— L'expérience enseigne beaucoup de choses.

— Oui.

Répondit César.

— Et parfois davantage que les livres.

Le général retourna vers la carte.

— Les hommes autour de moi sont nombreux.

Des officiers.

Des nobles.

Des conseillers.

Tous veulent quelque chose.

Du pouvoir.

De l'argent.

Des terres.

Il posa un doigt sur la carte.

— Vous, je ne sais toujours pas ce que vous voulez.

— Survivre.

Cette réponse arracha un rire sincère à César.

— Enfin un homme honnête.

Quelques secondes passèrent.

Puis le général reprit d'une voix plus calme.

— Les temps qui viennent seront compliqués.

J'aurai besoin d'hommes capables de réfléchir.

Pas seulement de combattre.

Il fixa Alaric.

— Des hommes capables de voir ce que les autres ignorent.

Le message était clair.

Très clair.

Cette fois, César ne laissa aucun doute.

— J'ai décidé de vous affecter à ma garde rapprochée.

Le cœur d'Alaric resta calme, mais il comprit immédiatement l'importance de ces mots.

La garde du corps de César n'était pas composée de simples soldats.

C'était un cercle restreint.

Des hommes choisis.

Des hommes de confiance.

— C'est un grand honneur.

Répondit-il.

— C'est aussi une grande responsabilité.

Corrigea César.

Puis il ajouta :

— Votre solde sera augmentée.

Et votre famille recevra une meilleure protection ainsi que des conditions de vie plus confortables.

Alaric inclina légèrement la tête.

Pour la plupart des hommes, cette promotion aurait représenté un rêve.

Une position prestigieuse.

Une sécurité rare.

Un avenir plus stable pour leurs proches.

— Continuez à servir avec sérieux.

Dit César.

— Restez près de moi.

Je pense que nous aurons encore souvent l'occasion de nous parler.

Alaric comprit immédiatement.

Le conquérant l'avait remarqué.

Et désormais, il souhaitait l'avoir à ses côtés.

Pas comme simple soldat.

Comme garde du corps.

Comme homme utile.

Comme une pièce dont il n'avait pas encore totalement compris la valeur.

Et venant de Jules César, c'était probablement la plus grande marque de confiance qu'un homme pouvait recevoir.

Cette perspective trouble Alaric.

Pendant des siècles, il a évité les centres du pouvoir.

Il a servi des rois.

Des généraux.

Des empires.

Mais il a toujours fini par disparaître avant de devenir indispensable.

Cette fois, ce choix devient plus difficile.

Le chapitre se termine alors que les légions poursuivent leur route.

Au loin, Rome les attend.

La ville la plus puissante du monde.

La capitale d'un empire qui n'existe pas encore.

Une cité victorieuse.

Riche.

Glorieuse.

Mais derrière cette façade, Alaric aperçoit déjà les premières fissures.

Rome a conquis la Gaule.

Mais elle est peut-être sur le point de se conquérir elle-même.

Et cette guerre-là sera bien plus terrible.

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