Chapitre 88 — Le nom dans les murmures
Les légions quittèrent finalement Alésia quelques semaines plus tard.
Les fortifications furent abandonnées.
Les fossés se remplirent lentement de pluie.
Les champs de bataille commencèrent à disparaître sous l'herbe.
Comme toujours.
La nature effaçait ce que les hommes avaient construit.
Et pourtant.
Alaric savait que certaines traces ne disparaissaient jamais vraiment.
La guerre était officiellement terminée.
Du moins selon Rome.
Mais la réalité était différente.
Certaines tribus refusaient encore de se soumettre.
Des villages continuaient de cacher des guerriers.
Des bandes armées attaquaient parfois les convois romains.
La Gaule brûlait encore.
Simplement moins fort.
Les semaines suivantes furent consacrées à pacifier les dernières régions rebelles.
Un mot élégant pour décrire une réalité beaucoup plus brutale.
Alaric vit des villages incendiés.
Des familles déplacées.
Des chefs locaux exécutés.
Des milliers d'hommes vendus comme esclaves.
Il avait déjà vu cela
Les vainqueurs écrivaient les récits.
Les vaincus en payaient le prix.
Quelques jours plus tard.
Une autre chose attira son attention.
Les rumeurs.
Au début.
Il n'y prêta pas attention.
Les armées vivaient de rumeurs.
Certaines naissaient le matin et mouraient avant la nuit.
Mais celle-ci persistait.
— Tu as entendu parler de lui ?
Demanda un légionnaire.
— Qui ?
— Le guerrier d'Alésia.
Alaric ralentit imperceptiblement.
— Celui qui a tué le chef gaulois ?
— Oui.
Celui-là.
Un autre soldat intervint.
— On raconte qu'il a affronté Vercingétorix seul.
— N'importe quoi.
— Je te jure que c'est ce que j'ai entendu.
— Moi j'ai entendu qu'il avait survécu à trois charges de cavalerie.
— Moi qu'il était grec.
— Moi qu'il servait César depuis des années.
Les versions variaient.
Comme toujours.
Mais la légende grandissait.
Jour après jour.
Alaric remarqua quelque chose de différent.
Un nom apparaissait désormais dans certains récits.
Son nom.
Alaric.
Pas partout.
Pas encore.
Mais suffisamment souvent pour qu'il ne puisse plus l'ignorer.
— Alaric.
Le vétéran grec.
— Alaric.
Le tueur du roi gaulois.
— Alaric.
L'homme choisi par Mars.
Chaque histoire ajoutait quelque chose.
Retirait autre chose.
Déformait la réalité.
Mais le nom demeurait.
Le sien.
Cette découverte le troubla davantage qu'il ne voulait l'admettre.
Pendant des siècles.
Il avait vécu dans l'ombre des grands hommes.
Léonidas.
Alexandre.
Et maintenant César.
Il avait toujours été présent.
Mais jamais retenu.
C'était plus sûr ainsi.
Les héros attiraient l'attention.
Les légendes devenaient prisonnières de leur propre renommé.
Lui avait toujours préféré disparaître.
Changer de nom.
Changer de ville.
Changer de vie.
Pourtant.
Cette fois.
Quelque chose était différent.
Les Gaulois prisonniers parlaient aussi de lui.
Mais leurs récits étaient moins flatteurs.
Pour certains.
Il était le guerrier qui avait tué leur dernier espoir.
Pour d'autres.
Il était un démon envoyé par Rome.
il savait à quel point les légendes pouvaient parfois naître d'une simple vérité mal comprise.
Cette nuit-là.
Le camp dormait.
Les feux brûlaient lentement sous les étoiles.
Alaric observait les flammes.
Seul.
Comme souvent.
Son regard se perdit dans le ciel.
Les mêmes étoiles.
Toujours les mêmes.
Celles qu'il observait déjà lorsqu'il n'était qu'un jeune homme perdu dans la Grèce antique.
Celles qui avaient vu naître Alexandre.
Tomber des royaumes.
S'élever des empires.
Et maintenant.
Elles observaient Rome.
Longtemps.
Il resta silencieux.
Puis il comprit enfin ce qui le dérangeait depuis Alésia.
Ce n'était pas seulement la mort de Vercingétorix.
Ce n'était pas seulement le fait d'avoir peut-être changé l'Histoire.
C'était autre chose.
Une vérité qu'il refusait d'accepter depuis des siècles.
Il n'était plus un simple spectateur.
Peut-être ne l'avait-il jamais été.
Chaque choix.
Chaque bataille.
Chaque vie sauvée.
Chaque homme tué.
Avait laissé une trace.
Et désormais.
Cette trace portait un nom.
Alaric.
Pour la première fois depuis longtemps
Le monde commençait à se souvenir de lui.
