Alaric l'immortel

Chapitre 87 — Une place dans l'Histoire



Lorsque Alaric revint à sa cohorte, Titus l'attendait déjà.

Comme un chien attendant le retour de son maître.

Ou plus exactement comme un homme incapable de résister à sa curiosité.

— Alors ?

demanda-t-il immédiatement.

— Alors quoi ?

— Ne fais pas ça.

— Faire quoi ?

— Faire semblant de ne pas comprendre.

Tu viens de passer presque une heure dans la tente de César.

Tout le camp en parle déjà.

Même les mulets sont probablement au courant.

Alaric secoua la tête.

— Il m'a posé quelques questions.

— Quelques questions ?

— Oui.

— Et moi je suis le roi d'Égypte.

Titus croisa les bras.

— Bon.

Je vais deviner.

Tu es secrètement un noble.

Ou un espion.

Ou le fils caché d'un sénateur.

— Continue.

— Ou alors César t'a demandé d'épouser sa fille.

Alaric éclata de rire.

Pour la première fois depuis plusieurs jours.

Un véritable rire.

— Tu devrais écrire des comédies.

— Je sais.

Mais Rome n'est pas prête pour mon génie.

Pendant quelques instants.

La conversation resta légère.

Simple.

Presque normale.

Mais dès que Titus s'éloigna.

Les pensées d'Alaric revinrent.

Toujours les mêmes.

Toujours plus nombreuses.

Parce que César avait confirmé quelque chose.

Une chose simple.

Mais importante.

Les événements n'étaient plus aussi prévisibles qu'avant.

Durant toute son existence.

Alaric avait vécu avec un avantage immense.

Il connaissait l'avenir.

Pas parfaitement.

Pas dans les détails.

Mais suffisamment pour savoir quelles batailles marqueraient les siècles.

Quels hommes deviendraient des légendes.

Quels empires s'élèveraient.

Et lesquels tomberaient.

Aujourd'hui.

Cet avantage semblait moins solide.

Comme une lame qui se fissure lentement.

Quelques jours plus tard.

Les préparatifs du départ commencèrent.

Les légions n'avaient plus de raison de rester à Alésia.

La forteresse était tombée.

La résistance organisée était brisée.

Les derniers foyers de rébellion seraient écrasés par les garnisons laissées sur place.

La guerre était gagnée.

Partout dans le camp.

Les soldats démontaient les installations.

Chargeaient les convois.

Réparaient les chariots.

L'immense machine romaine se remettait en mouvement.

Alors qu'il aidait à charger des fournitures.

Alaric entendit plusieurs auxiliaires gaulois discuter non loin de lui.

— Tu as entendu l'histoire ?

demanda l'un d'eux.

— Laquelle ?

— Celle du guerrier romain.

Alaric ralentit légèrement.

Sans en avoir l'air.

— Celui qui a tué le chef gaulois ?

— Oui.

Celui-là.

Son attention se concentra immédiatement.

— Certains disent qu'il était béni par Mars.

— D'autres qu'il combattait depuis l'aube sans avoir reçu une seule blessure.

— Mon cousin affirme qu'il a vu trois guerriers tomber avant même d'avoir touché son bouclier.

Le premier éclata de rire.

— Ton cousin raconte n'importe quoi.

— Peut-être.

Mais tout le monde parle de lui.

Alaric reprit son travail.

Comme si la conversation ne l'intéressait pas.

Une sensation étrange venait de naître dans sa poitrine.

Il connaissait ce phénomène.

Les hommes transformaient les événements.

Puis les événements devenaient des récits.

Et les récits devenaient des légendes.

Il avait vu Alexandre devenir un demi-dieu avant même sa mort.

Vu des batailles ordinaires devenir des exploits impossibles.

Vu des hommes réels se transformer en mythes.

Et maintenant.

Pour la première fois.

Il entendait une légende naître autour de lui.

Cette idée lui déplaisait.

Profondément.

Parce qu'il connaissait la vérité.

Il n'était pas un héros.

Les rumeurs continuaient de se répandre.

À mesure que les jours passaient.

L'histoire changeait.

Se transformait.

Grandissait.

Certains parlaient d'un centurion.

D'autres d'un vétéran grec.

Quelques-uns affirmaient même qu'il s'agissait d'un champion personnel de César.

Chaque version était différente.

Mais toutes racontaient la même chose.

Un homme.

Un duel.

Et la chute d'un chef.

Une nuit.

Alors qu'il observait les étoiles au-dessus du camp.

Une pensée s'imposa à lui.

Brutale.

Simple.

Inconfortable.

Les siècles futurs ne se souviendraient peut-être jamais de son nom.

Mais ils se souviendraient des conséquences de ses actes.

Comme pour tant d'autres hommes oubliés.

L'Histoire retenait rarement les mains.

Elle retenait les résultats.

Alexandre restait dans les mémoires.

Pas les milliers de soldats qui avaient construit son empire.

César serait retenu.

Pas les légionnaires morts pour ses victoires.

Et pourtant.

Parfois.

Un simple homme suffisait à modifier le cours des choses.

Peut-être plus souvent qu'on ne l'imaginait.

Le vent souffla doucement sur le camp endormi.

Alaric leva les yeux vers les étoiles.

Les mêmes étoiles qu'il observait depuis plus de six siècles.

Les mêmes étoiles qui avaient vu naître et mourir des royaumes entiers.

Pour la première fois.

Il se demanda combien de traces invisibles il avait déjà laissées derrière lui.

Et combien d'entre elles continuaient encore à façonner le monde.

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