Alaric l'immortel

Chapitre 86 — L'entretien



Trois jours après la cérémonie.

Le camp romain avait retrouvé son rythme habituel.

Les légions réparaient le matériel.

Les convois se préparaient.

Les prisonniers étaient répartis entre les différentes unités.

La guerre semblait terminée.

Du moins en apparence.

Alaric transportait plusieurs caisses avec Titus lorsque deux auxiliaires apparurent.

Ils cherchaient quelqu'un.

Rapidement.

Précisément.

Puis leurs regards s'arrêtèrent sur lui.

— Alaric.

L'intéressé releva les yeux.

— Oui ?

— Le proconsul souhaite vous voir.

Le silence tomba immédiatement.

Même Titus resta figé.

— Le proconsul ?

Répéta-t-il.

— Oui.

— Le vrai proconsul ?

— Combien en connais-tu ?

Titus ouvrit la bouche.

La referma.

Puis regarda Alaric.

— Tu as fait quoi ?

— Rien.

— Personne n'est convoqué par César pour rien.

— Apparemment si.

Les deux auxiliaires ne rirent pas.

Ce qui n'était guère rassurant.

Quelques minutes plus tard.

Alaric traversait le centre du camp.

Seul.

Les soldats qu'il croisait lui lançaient parfois des regards curieux.

La nouvelle circulait déjà.

Comme toutes les nouvelles importantes dans une armée.

Il avait rencontré des rois.

Des stratèges.

Des conquérants.

Des hommes dont les noms avaient traversé les siècles.

Pourtant.

À mesure qu'il approchait du quartier général.

Une légère tension apparaissait malgré lui.

Parce que César était différent.

Alexandre avait été une tempête.

Léonidas une lame.

Mais César...

César ressemblait davantage à un joueur observant un plateau.

Toujours en train de réfléchir.

Toujours en train de calculer.

Toujours plusieurs coups en avance.

Les gardes le laissèrent entrer.

Sans difficulté.

Sans cérémonie.

L'intérieur de la tente était plus simple qu'il ne l'aurait imaginé.

Des cartes.

Des rapports.

Des tablettes de cire.

Des rouleaux de parchemins.

Une grande table.

Rien de luxueux.

Rien de spectaculaire.

Simplement le centre nerveux d'une armée.

Et derrière cette table.

Jules César.

Le général écrivait encore lorsqu'Alaric entra.

Quelques secondes passèrent.

Le grattement du stylet sur la cire fut le seul bruit dans la tente.

Puis César termina sa ligne.

Relut rapidement ce qu'il venait d'écrire.

Et posa lentement son stylet.

— Approchez.

Alaric obéit.

Il s'avança jusqu'à quelques pas de la table.

César l'observa longuement.

Très longuement.

Comme s'il évaluait quelque chose.

Comme s'il cherchait à résoudre une énigme.

Ou à vérifier une impression.

Puis il parla.

— Vous êtes Alaric.

— Oui.

— Cohorte de Varro.

— Oui.

— Ancien mercenaire grec.

— Entre autres.

Un léger sourire apparut sur les lèvres de César.

— Entre autres.

Intéressant.

— J'ai beaucoup voyagé.

— Je n'en doute pas.

Votre dossier est étonnamment flou pour un homme qui sert dans mes légions depuis plusieurs années.

— Les scribes romains aiment les détails.

— Les bons scribes, oui.

Et pourtant, dans votre cas, ils semblent toujours manquer de quelque chose.

Le silence revint.

Puis César prit un rapport posé devant lui.

— Plusieurs témoignages mentionnent votre nom.

Durant la bataille finale.

Notamment dans le secteur nord.

Le cœur d'Alaric ralentit légèrement.

— J'étais présent.

— Je sais.

César leva les yeux.

— Ce qui m'intéresse n'est pas votre présence.

C'est ce que vous avez fait.

Le général posa le document.

— Vous avez affronté un chef gaulois.

Un homme particulièrement dangereux.

Les survivants semblent unanimes sur ce point.

Alaric ne répondit pas.

— Vous l'avez tué.

Et peu après...

L'attaque s'est effondrée.

— Beaucoup d'hommes sont morts ce jour-là.

— Certes.

Mais tous ne provoquent pas l'effondrement d'une offensive entière.

Encore ce silence.

Puis César demanda simplement :

— Qui était-il ?

Pour la première fois depuis le début de l'entretien.

Alaric hésita.

Quelques secondes.

Seulement quelques secondes.

Mais César les remarqua immédiatement.

Bien sûr qu'il les remarqua.

— Vous avez une idée.

Constata-t-il.

Alaric resta prudent.

— Peut-être.

Le regard de César se fit plus attentif.

— Continuez.

— Je n'ai aucune preuve.

— Les preuves sont rares après une bataille.

Les hypothèses, elles, sont souvent utiles.

Cette phrase arracha presque un sourire à Alaric.

Elle ressemblait exactement à quelque chose que César aurait pu dire.

Finalement.

Il répondit.

— Je pense qu'il était plus important que les autres.

Le général éclata presque de rire.

— Voilà une conclusion remarquablement prudente.

— Elle est exacte.

— Je n'en doute pas.

César croisa les bras.

— Vous savez ce qui est fascinant ?

— Non.

— Les soldats ordinaires parlent de force.

Les officiers parlent de stratégie.

Les chefs parlent de pouvoir.

Mais vous...

Vous parlez comme quelqu'un qui observe les hommes.

Pas les batailles.

Les hommes.

Alaric ne répondit pas.

— Cet homme vous a marqué.

Continua César.

— Il combattait bien.

— Beaucoup combattent bien.

— Lui différemment.

— Voilà qui est encore plus intéressant.

Le silence revint.

Mais cette fois.

Il était différent.

César observait toujours Alaric.

Avec davantage d'intérêt.

Comme un joueur découvrant une pièce inattendue sur son plateau.

Puis il changea soudainement de sujet.

— Quel âge avez-vous ?

La question surprit Alaric.

— Trente ans.

Mentit-il automatiquement.

— Trente ?

César pencha légèrement la tête.

— Curieux.

— Pourquoi ?

— Parce que vous parlez comme un homme de soixante ans.

— J'ai vu beaucoup de choses.

— À trente ans ?

— Certaines vies sont plus remplies que d'autres.

— Voilà précisément le genre de réponse qu'un vieillard donnerait.

Cette fois.

Alaric resta parfaitement immobile.

Et César sourit.

Pas un sourire chaleureux.

Pas un sourire amical.

Le sourire d'un homme qui venait de confirmer une intuition.

— Vous savez ce que j'apprécie chez les vétérans ?

Demanda-t-il.

— Non.

— Ils mentent mieux que les jeunes.

Mais ils oublient parfois que d'autres vétérans existent.

— Vous pensez que je mens ?

— Je pense que tout le monde ment.

La différence est que certains le font pour cacher leurs fautes.

D'autres pour cacher leur passé.

Le silence retomba.

Pendant quelques secondes.

Aucun des deux hommes ne parla.

Puis César se leva.

Contourna lentement la table.

Et s'arrêta devant la grande carte de la Gaule.

— Regardez.

dit-il.

Alaric s'approcha.

Les frontières.

Les routes.

Les tribus.

Les fleuves.

Tout était soigneusement représenté.

— La plupart des hommes voient une victoire.

Dit César.

— Et vous ?

Demanda Alaric.

— Moi ?

Le général observa les cartes.

— Je vois la prochaine guerre.

— La Gaule est pourtant vaincue.

— La Gaule, oui.

Mais Rome ne reste jamais immobile.

Son regard glissa vers le sud.

Puis vers l'est.

— Chaque victoire crée de nouvelles possibilités.

Et chaque possibilité crée de nouveaux ennemis.

Cette réponse fit sourire Alaric malgré lui.

Évidemment.

C'était exactement ce qu'aurait répondu César.

— Vous trouvez cela amusant ?

Demanda le général.

— Non.

Prévisible.

César eut un léger rire.

— Voilà une réponse dangereuse.

— Pourquoi ?

— Parce que seuls les imbéciles pensent comprendre les hommes puissants.

Et seuls les hommes dangereux les comprennent réellement.

Le conquérant se tourna alors vers lui.

— Vous êtes un homme intéressant, Alaric.

Puis il ajouta calmement :

— Et les hommes intéressants ont tendance à réapparaître dans les moments importants.

— Est-ce un compliment ?

— Je n'ai pas encore décidé.

Pour la première fois.

Alaric eut l'impression que César voyait plus loin qu'il ne le devrait.

Pas son secret.

Pas son immortalité.

Mais quelque chose.

Une anomalie.

Une dissonance.

Une présence inhabituelle.

Finalement.

Le général lui fit signe de partir.

— Retournez auprès de votre cohorte.

— C'est tout ?

— Vous semblez déçu.

— Je m'attendais à davantage de questions.

— Oh, j'en ai beaucoup.

Répondit César.

— Alors pourquoi me laisser partir ?

Le général reprit son stylet.

— Parce que les meilleures réponses viennent rarement lors du premier entretien.

Puis il ajouta sans lever les yeux :

— Et parce que je suis certain que nous nous reverrons.

— Pour aujourd'hui.

Pour aujourd'hui.

Ces mots résonnèrent étrangement dans l'esprit d'Alaric.

Lorsqu'il quitta la tente.

Le soleil commençait à disparaître derrière les collines.

Le camp continuait de vivre.

Comme si rien n'avait changé.

Mais quelque chose avait changé.

Parce que pour la première fois depuis son arrivée dans les légions.

Jules César connaissait désormais son nom.

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