Alaric l'immortel

Chapitre 85 — César triomphe



Les jours suivants furent consacrés à l'organisation de la victoire.

Comme toujours.

Rome ne gagnait jamais seulement par les armes.

Elle gagnait aussi par l'ordre.

Par la discipline.

Par sa capacité à transformer le chaos d'une bataille en quelque chose d'utile.

Les blessés furent recensés.

Les morts comptés.

Les prisonniers répartis.

Les réserves réorganisées.

Les rapports rédigés.

Partout dans le camp, des scribes travaillaient sans relâche.

Les officiers entraient et sortaient continuellement du quartier général.

Des messagers partaient vers toutes les directions.

Vers les autres légions.

Vers la Province.

Vers Rome.

La guerre touchait à sa fin.

Et César préparait déjà l'étape suivante.

Comme s'il refusait de perdre le moindre instant.

Pourtant.

Malgré l'efficacité habituelle de l'armée romaine.

Quelque chose demeurait absent.

Quelque chose que tout le monde attendait.

Vercingétorix.

Son nom revenait dans toutes les conversations.

Chez les officiers.

Chez les soldats.

Chez les marchands.

Même chez les esclaves.

Tout le monde se posait la même question.

Où était-il ?

Alaric remarqua rapidement que l'absence du chef gaulois commençait à agacer certains officiers.

Pas parce qu'ils craignaient son retour.

La guerre était terminée.

Mais parce qu'une victoire romaine avait besoin d'un visage.

D'un vaincu.

D'un symbole.

Et aucun symbole n'était plus important que Vercingétorix.

Un soir, alors qu'il transportait des caisses de vivres avec plusieurs soldats près du quartier général, Alaric surprit une conversation entre deux centurions.

Ils se tenaient à l'écart des hommes.

Leurs voix étaient basses.

Prudentes.

Mais après des siècles passés à vivre parmi les armées, Alaric avait appris à écouter sans en avoir l'air.

— César n'est pas satisfait.

Murmura le premier.

L'autre leva un sourcil.

— Pourquoi ?

La guerre est gagnée.

Le premier secoua lentement la tête.

— Justement.

Il voulait le chef gaulois vivant.

— Tu parles de Vercingétorix ?

— Évidemment.

Qui d'autre ?

Le second resta silencieux quelques instants.

Puis il haussa les épaules.

— Mort ou vivant, quelle différence ?

La Gaule est vaincue.

Les tribus sont brisées.

Les légions ont gagné.

Le premier laissa échapper un rire sans joie.

— Tu crois vraiment que cela change quelque chose ?

— Oui.

— Alors tu ne comprends rien à la politique.

Le ton était devenu plus sec.

Plus sérieux.

— Un chef vivant vaut plus qu'un millier de morts.

Le second fronça les sourcils.

Le premier poursuivit :

— Un homme mort disparaît.

Un homme vivant raconte une histoire.

On le montre.

On l'exhibe.

On rappelle à tout le monde qui l'a vaincu.

Les sénateurs adorent ce genre de choses.

Le peuple encore davantage.

— Tu crois que César pensait déjà à Rome ?

— César pense toujours à Rome.

Toujours.

Même lorsqu'il est à l'autre bout du monde.

Les deux hommes échangèrent un regard entendu.

Puis le premier ajouta :

— Imagine-le.

Le chef des Gaulois enchaîné derrière son char.

Des milliers de citoyens qui acclament son vainqueur.

Voilà ce que César voulait.

Pas un corps perdu quelque part dans la boue.

Le second acquiesça finalement.

Comme s'il comprenait enfin.

— Je vois.

— Oui.

Et crois-moi, certains à Rome auraient préféré voir Vercingétorix vivant.

Très vivant.

Ils s'éloignèrent ensuite.

Leurs silhouettes disparurent progressivement entre les tentes.

Mais leurs paroles continuèrent de résonner dans l'esprit d'Alaric.

Parce qu'elles étaient vraies.

Terriblement vraies.

Rome ne se contentait pas de gagner les guerres.

Elle transformait ses victoires en spectacles.

En symboles.

En récits destinés à traverser les générations.

Et aucun symbole n'était plus précieux qu'un ennemi vaincu.

Surtout lorsqu'il avait osé défier la République entière.

Alaric ralentit légèrement le pas.

Ses compagnons continuaient d'avancer devant lui.

Mais son esprit était déjà ailleurs.

Il connaissait l'avenir.

Ou du moins...

l'avenir qu'il avait toujours cru connaître.

Dans ses souvenirs, Vercingétorix ne mourait pas à Alésia.

Il se rendait.

Il déposait ses armes aux pieds de César.

Puis il disparaissait pendant des années dans une prison romaine.

Avant d'être ressorti une dernière fois.

Une seule.

Pour le triomphe.

Alaric pouvait presque voir la scène.

Les rues de Rome couvertes de foule.

Les temples décorés.

Les cris.

Les chants.

Les légions défilant sous les acclamations.

Et derrière le char du vainqueur...

Vercingétorix.

Le roi des Arvernes.

Le symbole vivant de la conquête de la Gaule.

Montré au peuple.

Transformé en trophée.

La preuve ultime de la supériorité romaine.

Puis exécuté plusieurs années plus tard.

Une fin brutale.

Cruelle même.

Mais une fin symbolique.

Une fin que toute la République devait contempler.

Une fin inscrite dans les livres d'Histoire de son ancienne vie.

Pourtant...

Cette image semblait désormais vaciller.

Comme un souvenir devenu incertain.

Comme une page que quelqu'un aurait arrachée.

Parce que cette fin n'existait peut-être plus.

Et si elle n'existait plus...

Alors combien d'autres événements pouvaient changer eux aussi ?

Cette pensée lui serra la poitrine.

Depuis son arrivée dans ce monde, il avait toujours considéré l'Histoire comme une route déjà tracée.

Une immense fresque dont il connaissait les grandes lignes.

Il pouvait ignorer certaines dates.

Confondre certains détails.

Mais les événements majeurs restaient immuables.

Du moins, c'est ce qu'il croyait.

Aujourd'hui, cette certitude se fissurait.

Lentement.

Inexorablement.

Et plus il y réfléchissait, plus une question revenait le hanter.

Si Vercingétorix était réellement mort sous son glaive...

Alors à quel moment avait-il cessé d'être un simple témoin ?

Quelques jours plus tard.

Les rumeurs se confirmèrent.

Aucune trace de Vercingétorix.

Aucun prisonnier important ne savait où il se trouvait.

Aucun corps identifiable n'avait été retrouvé.

Aucune preuve.

Rien.

L'état-major romain continua d'affirmer publiquement que sa capture n'était qu'une question de temps.

Mais les hommes n'étaient pas idiots.

Ils comprenaient ce que cela signifiait.

Les recherches devenaient moins nombreuses.

Les interrogatoires plus rares.

Les officiers évoquaient désormais sa disparition plutôt que sa reddition.

Même sans le dire ouvertement.

La conclusion s'imposait peu à peu.

Il était probablement mort.

Le soir même.

Une grande cérémonie fut organisée dans le camp.

Les enseignes furent rassemblées.

Les cohortes alignées.

Des milliers de soldats se réunirent autour d'une vaste place improvisée.

L'atmosphère était différente des jours précédents.

Plus solennelle.

Plus officielle.

Comme si Rome venait réclamer son dû.

Alaric se tenait parmi les hommes de Varro.

Titus à ses côtés.

Toujours légèrement boiteux.

Toujours incapable de rester silencieux.

— Si César fait un discours trop long, je m'endors.

Murmura-t-il.

— Tu t'endors partout.

— C'est faux.

— Hier tu t'es endormi pendant ton repas.

— J'étais concentré.

Alaric esquissa malgré lui un sourire.

Puis le silence tomba.

Une silhouette venait d'apparaître.

Jules César.

Même après tous ces mois.

Même après l'avoir aperçu à de nombreuses reprises.

Sa présence restait impressionnante.

Il n'était pas le plus grand.

Ni le plus fort.

Ni le plus intimidant.

Pourtant.

Lorsqu'il entrait quelque part.

Tout le monde le remarquait immédiatement.

Le général parcourut lentement les rangs du regard.

Comme s'il observait chacun des hommes présents.

Puis il prit la parole.

Sa voix n'était pas particulièrement puissante.

Mais le silence était si profond que chaque mot semblait porter jusqu'aux extrémités du camp.

— Soldats de Rome !

Sa voix résonna dans l'immense assemblée.

— Pendant des années, vous avez marché à mes côtés. Vous avez traversé des forêts que nul Romain ne connaissait. Vous avez franchi des fleuves, escaladé des montagnes et affronté des ennemis plus nombreux que vous.

Il marqua une pause.

— Beaucoup de ceux qui ont commencé cette campagne avec nous ne sont plus là aujourd'hui. Ils sont tombés sur les champs de bataille de Gaule. Ils ont donné leur vie pour Rome, pour leurs frères d'armes et pour la gloire de nos légions.

Les soldats restaient immobiles.

— Mais vous avez tenu. Quand la faim vous frappait, vous avez tenu. Quand le froid vous mordait, vous avez tenu. Quand l'ennemi croyait pouvoir briser votre volonté, vous avez tenu.

Sa voix se fit plus forte.

— Parce que vous êtes les légions de Rome !

Un grondement parcourut les rangs.

— Les peuples de Gaule croyaient pouvoir nous repousser. Ils croyaient que leurs murailles étaient imprenables. Ils croyaient que leur nombre suffirait à nous vaincre.

Il leva la main vers le ciel.

— Ils se sont trompés.

Cette fois, les soldats frappèrent leurs boucliers.

— À Alésia, vous avez accompli ce que les générations futures raconteront encore dans des siècles. Entourés d'ennemis, attaqués de toutes parts, vous n'avez pas cédé un seul pas de terrain.

Le vacarme augmentait.

— Aujourd'hui, la Gaule est vaincue !

Un immense cri éclata.

— Aujourd'hui, Rome est victorieuse !

Les légionnaires rugirent à l'unisson.

— Et cette victoire est la vôtre !

Des milliers d'hommes frappèrent leurs boucliers.

Scandèrent son nom.

Acclamèrent Rome.

Acclamèrent leurs camarades.

Acclamèrent leur survie.

Pendant plusieurs minutes.

Le vacarme fut assourdissant.

Alaric observait la scène.

Et une pensée étrange traversa son esprit.

Il avait vu Philippe.

Alexandre.

Les Diadoques.

Les rois de Sparte.

Les pharaons.

Et maintenant César.

Chaque époque produisait ses géants.

Des hommes capables d'entraîner des nations entières derrière eux.

Des hommes qui semblaient plus grands que leur propre existence.

Mais pour la première fois.

Il se demanda si même ces géants contrôlaient réellement leur destin.

La cérémonie se poursuivit longtemps.

Puis les cohortes furent finalement libérées.

Les soldats retournèrent à leurs occupations.

Les chants reprirent.

Les feux s'allumèrent.

Le vin circula.

Mais tandis que les autres célébraient.

Alaric regarda une dernière fois la tente de César.

Puis le ciel nocturne.

Rome croyait avoir écrit la fin de cette histoire.

César croyait avoir remporté la victoire qu'il cherchait depuis des années.

Les légions croyaient que la guerre était terminée.

Et peut-être avaient-ils raison.

Mais au fond de lui.

Alaric ne parvenait pas à oublier une évidence.

Une seule.

Une vérité simple.

Terrifiante.

Vercingétorix n'était jamais venu se rendre.

Et l'Histoire ne faisait pas d'erreurs.

Elle laissait seulement des traces.

Pour la première fois depuis longtemps.

Alaric avait l'impression de marcher sur un chemin que personne n'avait encore emprunté.

Pas même lui.

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