Chapitre 84 — Le doute
La victoire aurait dû apporter du soulagement.
Elle aurait dû apporter la paix.
Après des mois de marches, de batailles, de sièges et de privations, les légions avaient enfin obtenu ce qu'elles étaient venues chercher.
La Gaule était vaincue.
Alésia était tombée.
Vercingétorix avait disparu.
Pour la plupart des hommes, l'histoire s'arrêtait là.
Mais pour Alaric, chaque jour qui passait rendait le silence plus lourd.
Plus inquiétant.
Plus difficile à supporter.
Le camp romain célébrait encore la chute d'Alésia.
Les soldats parlaient déjà du retour.
Des récompenses.
Des terres promises.
Du triomphe que César recevrait à Rome.
Partout, les hommes riaient plus facilement.
Mangeaient mieux.
Dormaient davantage.
Les blessures semblaient moins douloureuses.
Les corvées moins pénibles.
Même les vétérans les plus endurcis retrouvaient peu à peu le sourire.
La guerre semblait enfin toucher à sa fin.
Mais Alaric n'arrivait pas à partager leur enthousiasme.
Parce qu'une seule question occupait désormais son esprit.
Une question qu'il ne parvenait plus à ignorer.
Une question qui revenait chaque fois qu'il fermait les yeux.
Et si c'était vraiment lui ?
Et si l'homme qu'il avait affronté ce jour-là n'était pas un simple chef gaulois ?
Et si son glaive avait mis fin à la vie de Vercingétorix lui-même ?
Le matin suivant, il rejoignit discrètement la zone où étaient regroupés les prisonniers gaulois.
Des centaines d'hommes.
Fatigués.
Blessés.
Amaigris par le siège.
Leurs vêtements étaient sales.
Leurs visages creusés.
Leurs regards vides.
Certains gardaient encore une étincelle de défi.
Une haine silencieuse dirigée contre Rome.
D'autres semblaient déjà résignés à leur sort.
Ils avaient perdu.
Ils le savaient.
Les gardes romains surveillaient l'ensemble sans grande attention.
La guerre était terminée.
La plupart des prisonniers n'avaient plus la force de tenter quoi que ce soit.
Alaric s'approcha d'un groupe qui discutait à voix basse.
Un interprète romain procédait à un nouvel interrogatoire.
Toujours les mêmes questions.
Toujours les mêmes réponses.
Les officiers voulaient savoir ce qu'il était advenu de Vercingétorix.
Parce que personne ne l'avait retrouvé.
Ni vivant.
Ni mort.
— Où est Vercingétorix ?
Silence.
Les prisonniers échangèrent des regards.
Puis un homme finit par répondre.
— Mort.
L'interprète soupira.
Visiblement agacé.
— Encore cette histoire.
— C'est la vérité.
— Vous avez tous une version différente.
— Parce que personne ne l'a vu tomber.
Cette réponse attira immédiatement l'attention d'Alaric.
Le prisonnier poursuivit :
— Nous étions trop nombreux.
Trop de poussière.
Trop de sang.
Trop de cris.
Personne ne voyait rien.
Mais les hommes qui combattaient près du secteur nord l'ont vu.
Ils disent qu'il affrontait un Romain.
Puis il est tombé.
— Quel Romain ?
demanda l'interprète.
Le Gaulois secoua lentement la tête.
— Je ne sais pas.
Personne ne sait.
Mais après sa chute...
tout s'est effondré.
Le cœur d'Alaric se serra.
Encore.
Toujours la même histoire.
Toujours le même endroit.
Toujours la même conclusion.
Comme si tous les chemins revenaient inlassablement vers lui.
Le soir venu, il interrogea discrètement d'autres survivants.
Encore.
Et encore.
Les témoignages variaient.
Certains parlaient d'un cavalier.
D'autres d'un centurion.
Quelques-uns affirmaient même que Vercingétorix avait survécu et fui avant la défaite.
Mais certains détails revenaient sans cesse.
Un chef.
Un grand guerrier.
Une armure richement décorée.
Un homme que tous suivaient.
Un homme qui menait lui-même l'assaut.
Un homme qui refusait de rester à l'arrière pendant que ses guerriers mouraient.
Un homme qui disparut au moment où l'offensive s'effondra.
À mesure que les heures passaient, Alaric espérait trouver une contradiction.
Une erreur.
Quelque chose qui lui permettrait de rejeter cette hypothèse.
Mais il ne trouva rien.
Cette nuit-là, Alaric dormit mal.
Très mal.
Le sommeil venait.
Puis repartait.
Comme s'il refusait de s'installer.
Les souvenirs revenaient sans cesse.
Le choc des armes.
Le bruit métallique des lames.
La poussière.
Les cris.
Le regard de son adversaire.
Son sourire après la blessure sur sa joue.
La façon dont il avait redressé son épée malgré le sang qui coulait.
La sérénité dans ses yeux au moment de mourir.
À l'époque, il n'y avait vu que le calme d'un vétéran.
Aujourd'hui...
Il n'en était plus certain.
Plus il repensait à cet instant, plus quelque chose lui paraissait étrange.
Cet homme savait.
Il avait eu l'impression fugace que son adversaire connaissait déjà l'issue du combat.
Comme s'il avait accepté sa mort avant même que le duel ne commence.
Le lendemain, il partit seul.
Sans prévenir personne.
Sans escorte.
Sans destination officielle.
Il retourna sur le secteur nord.
Là où la percée avait presque réussi.
Là où tout avait changé.
Le champ de bataille avait déjà commencé à être nettoyé.
Les corps avaient été retirés.
Les armes récupérées.
Les armures revendues ou fondues.
Pourtant, des traces subsistaient encore.
Des armes brisées.
Des morceaux de boucliers.
Des pointes de flèches oubliées.
Des taches sombres dans la terre.
Des tombes improvisées marquées par quelques pierres.
Le vent soufflait doucement sur les collines.
Comme si rien ne s'était passé.
Comme si des milliers d'hommes n'étaient pas morts ici quelques jours plus tôt.
Comme si la terre elle-même cherchait déjà à effacer les souvenirs.
Alaric marcha longtemps.
Très longtemps.
Il suivit les anciennes lignes de combat.
Les fossés.
Les remblais.
Les positions romaines.
Puis il s'arrêta.
Exactement à l'endroit où le duel avait eu lieu.
Il le savait.
Son corps s'en souvenait.
Chaque mouvement.
Chaque pas.
Chaque échange.
Comme si la bataille s'était déroulée la veille.
Il resta immobile.
Observant le sol.
Puis il murmura :
— Qui étais-tu ?
Le vent fut sa seule réponse.
Pendant plusieurs minutes, il resta là.
Seul.
Face à une absence.
Face à un fantôme.
Puis une pensée traversa son esprit.
Simple.
Terrifiante.
Il n'avait jamais vu Vercingétorix.
Pas vraiment.
Seulement de loin.
Une silhouette.
Une présence.
Une légende observée à travers la poussière et les distances de la guerre.
Alors comment pouvait-il être certain ?
Comment pouvait-il affirmer avoir tué le chef gaulois ?
Comment pouvait-il croire une intuition plutôt que les faits ?
Et pourtant...
Son instinct refusait d'abandonner cette idée.
Quelque chose au fond de lui savait.
Comme un vétéran reconnaît un autre vétéran.
Comme un roi reconnaît un roi.
Cet homme n'était pas un simple chef de guerre.
Il portait quelque chose de plus grand.
Quelque chose que les autres suivaient sans hésiter.
Quelque chose qui dépassait le rang ou le pouvoir.
Une forme de présence.
Une force invisible.
Quelque chose qu'Alaric avait déjà vu auparavant.
Chez Léonidas.
Chez Alexandre.
Chez César.
Chez ces rares individus capables de changer le destin de peuples entiers.
Cette nuit-là, alors qu'il observait les flammes du camp, Titus s'assit à côté de lui.
Les flammes crépitaient doucement.
Au loin, quelques soldats chantaient encore.
D'autres jouaient aux dés.
Pour la première fois depuis longtemps, le camp ressemblait davantage à une ville qu'à une armée.
Puis Titus reprit :
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Quoi ?
— Tu regardes cette victoire comme si nous avions perdu.
Alaric ne répondit pas.
Parce qu'il ne savait pas quoi répondre.
Parce qu'au fond de lui, une partie de lui-même avait effectivement l'impression d'avoir perdu quelque chose.
Titus fixa les flammes.
— Tu veux savoir ce que je pense ?
— Non.
— Tant pis.
Je vais le dire quand même.
Alaric leva les yeux au ciel.
— Depuis que je te connais...
Tu regardes toujours devant toi.
Comme si tu savais où tu allais.
Comme si tu connaissais déjà la route.
Comme si rien ne pouvait vraiment te surprendre.
Mais depuis Alésia...
Tu as l'air perdu.
Complètement perdu.
Cette fois, Alaric resta figé.
Parce que Titus venait de mettre des mots sur ce qu'il ressentait.
Pour la première fois depuis très longtemps...
Il était perdu.
Pas sur un champ de bataille.
Pas dans une ville inconnue.
Pas dans un pays étranger.
Perdu face à l'avenir.
Quand Titus partit finalement rejoindre les autres soldats, Alaric demeura seul devant le feu.
Les flammes dansaient lentement dans l'obscurité.
Le camp dormait.
La Gaule dormait.
Rome célébrait déjà sa victoire.
Mais lui ne voyait plus rien de tout cela.
Il ne voyait qu'une seule chose.
Une possibilité.
Une possibilité qui grandissait chaque jour.
Chaque heure.
Chaque minute.
Si Vercingétorix était réellement mort sous son glaive...
Alors l'Histoire venait de changer.
Et si l'Histoire pouvait changer...
Alors combien de fois l'avait-il déjà modifiée sans le savoir ?
Combien d'événements attribués au hasard avaient été influencés par sa présence ?
Combien de vies avait-il détournées de leur chemin ?
Alors plus rien n'était certain.
Ni Rome.
Ni l'avenir.
Ni même le monde qu'il croyait connaître.
Les souvenirs de son ancienne vie n'étaient peut-être plus qu'une carte incomplète.
Une carte dessinée pour un monde qui n'existait déjà plus.
Pour la première fois depuis plus de six siècles...
Alaric regardait l'avenir.
Et il ne voyait plus rien.
