Chapitre 83 — L'homme qui n'aurait pas dû mourir
La bataille était terminée.
Après des semaines de siège.
Après des jours de combats ininterrompus.
Après des milliers de morts.
Le silence revenait enfin sur Alésia.
Un silence étrange.
Lourd.
Presque irréel.
Comme si la terre elle-même peinait à croire que tout était fini.
Le vacarme des armes avait disparu.
Les cris des blessés s'étaient peu à peu éteints.
Même les corbeaux semblaient hésiter à troubler cette paix fragile.
Pendant des semaines, chaque heure avait été remplie de bruit, de peur et de sang.
À présent, il ne restait que les traces de la bataille.
Et elles étaient partout.
Partout autour des fortifications romaines, les corps recouvraient encore les pentes.
Les fossés étaient remplis d'armes brisées.
De boucliers.
De bannières déchirées.
Les survivants ramassaient les blessés.
Cherchaient leurs camarades.
Ou s'asseyaient simplement dans la boue.
Trop épuisés pour célébrer.
Trop épuisés même pour parler.
Des équipes entières étaient chargées de brûler les cadavres ou de les enterrer dans de vastes fosses communes.
L'odeur de la mort flottait encore dans l'air.
Les médecins passaient d'un homme à l'autre.
Décidant parfois en quelques secondes qui pouvait être sauvé.
Et qui ne le pouvait plus.
Alaric avait vu ce spectacle des centaines de fois au cours de sa longue existence.
En Perse.
En Égypte.
En Macédoine.
Et pourtant, il ne s'y habituait jamais complètement.
Chaque bataille laissait derrière elle le même vide.
La même absurdité.
Titus était allongé près d'un feu.
Une bande de tissu entourait son bras.
Une autre sa jambe.
— Je déteste la Gaule.
Déclara-t-il.
Alaric esquissa un sourire.
— Hier encore tu disais vouloir acheter une ferme ici.
— Hier, je n'avais pas reçu une lance dans la cuisse.
— Ce n'était pas une lance.
— Peu importe.
Ça faisait très mal.
— Tu survivras.
— Malheureusement.
— Malheureusement ?
— Oui.
Parce que Varro va encore trouver un moyen de me faire marcher demain.
Quelques soldats éclatèrent de rire.
Même blessé.
Même épuisé.
Titus trouvait toujours un moyen de faire sourire les autres.
C'était peut-être pour cela qu'il était devenu si précieux aux yeux d'Alaric.
Même Varro semblait moins sévère qu'à l'habitude.
L'officier circulait parmi ses hommes.
Vérifiant les blessés.
Distribuant quelques mots d'encouragement.
Une attitude rare chez lui.
Mais après ce qu'ils venaient de vivre.
Personne ne pouvait lui en vouloir.
À plusieurs reprises, Alaric le surprit à observer silencieusement les survivants de sa cohorte.
Comme s'il comptait mentalement ceux qui étaient encore là.
Et ceux qui ne reviendraient jamais.
Varro n'était pas un homme sentimental.
Mais il connaissait chacun de ses soldats.
Et chaque perte pesait sur lui davantage qu'il ne l'aurait admis.
Les jours passèrent.
Et tout le monde attendait la même chose.
La reddition de Vercingétorix.
Les soldats en parlaient constamment.
Les officiers également.
Même César semblait convaincu que le chef gaulois finirait par apparaître.
C'était ce qui devait arriver.
C'était ce qui arrivait toujours.
Un chef vaincu se rendait.
La guerre prenait fin.
L'Histoire suivait son cours.
Alaric lui-même partageait cette certitude.
Depuis son arrivée dans cette époque, il avait vu les événements se dérouler presque exactement comme il les connaissait.
Quelques détails différaient parfois.
Quelques visages changeaient.
Mais les grandes lignes demeuraient identiques.
Comme si le destin suivait une route déjà tracée.
Mais les jours continuèrent de passer.
Et personne ne vint.
Au début, cela n'inquiéta personne.
Alésia était immense.
La confusion régnait encore.
Peut-être Vercingétorix négociait-il.
Peut-être préparait-il les modalités de sa reddition.
Peut-être était-il simplement blessé.
Les explications ne manquaient pas.
Les officiers romains restaient confiants.
Les soldats également.
Après tout, où aurait-il pu aller ?
La forteresse était encerclée.
La guerre était perdue.
Sa reddition semblait inévitable.
Puis une semaine passa.
Et les questions commencèrent.
Les prisonniers furent interrogés.
Encore et encore.
Par dizaines.
Puis par centaines.
Les réponses variaient.
Comme souvent.
Certains prétendaient que Vercingétorix était encore vivant.
D'autres affirmaient l'avoir vu tomber.
Quelques-uns parlaient d'une blessure grave.
D'autres d'une disparition mystérieuse.
Les contradictions étaient si nombreuses que personne ne savait quoi croire.
Même les officiers chargés des interrogatoires commençaient à perdre patience.
Pourtant.
Au milieu de toutes ces contradictions.
Un détail revenait sans cesse.
Toujours le même.
Un chef gaulois.
Très grand.
Cheveux longs.
Armure richement décorée.
Combattant au cœur du secteur nord.
Là où les lignes romaines avaient failli céder.
Là où Alaric avait livré son duel.
La première fois qu'il entendit cette description.
Il n'y prêta pas attention.
La deuxième fois.
Il fronça légèrement les sourcils.
La troisième.
Une sensation désagréable naquit au fond de son ventre.
Puis d'autres témoignages arrivèrent.
Encore.
Et encore.
Tous parlaient du même homme.
Du même chef.
Du même guerrier.
— Il menait l'assaut lui-même.
Raconta un prisonnier.
— Les hommes l'auraient suivi jusqu'en enfer.
— Quand il est tombé...
Ajouta un autre.
— Beaucoup ont perdu espoir.
Alaric resta immobile.
Le regard perdu dans les flammes du camp.
Le feu crépitait doucement devant lui.
Autour, les conversations continuaient.
Mais elles lui semblaient soudain très lointaines.
Comme étouffées.
Comme si son esprit s'était détaché du présent.
Un souvenir revint.
Le duel.
Les yeux de son adversaire.
Cette présence.
Cette autorité naturelle.
Cette capacité à inspirer les hommes.
Cette manière de se battre.
Non comme un simple guerrier.
Mais comme un homme portant le destin de tout un peuple sur ses épaules.
Puis un autre détail.
Le silence qui avait suivi sa chute.
L'hésitation des guerriers gaulois.
Le recul de l'offensive.
Comme si quelque chose s'était brisé.
Comme si toute une armée avait perdu son cœur.
Et soudain.La vérité le frappa.
Non.
C'était impossible.
L'Histoire ne pouvait pas fonctionner ainsi.
Il connaissait cette histoire.
Depuis toujours.
Vercingétorix devait se rendre.
Déposer les armes devant César.
Être envoyé à Rome.
Puis exécuté des années plus tard.
C'était ainsi que les choses s'étaient produites.
Il en était certain.
Il avait lu ces récits.
Les avait étudiés.
Les connaissait presque aussi bien que sa propre vie.
Alors pourquoi personne ne le trouvait ?
Pourquoi aucun prisonnier ne l'avait vu après la bataille ?
Pourquoi tous les témoignages pointaient vers le même endroit ?
Vers lui.
Alaric sentit son cœur se serrer.
Une sensation qu'il n'avait plus connue depuis très longtemps.
Peut-être depuis la mort d'Alexandre.
Une peur véritable.
Pas celle de mourir.
Il avait cessé de craindre cela depuis longtemps.
Mais celle de ne plus comprendre le monde qui l'entourait.
L'homme.
Le guerrier inconnu.
Le chef qu'il avait affronté.
Celui qu'il avait tué.
C'était lui.
Vercingétorix.
Le chef des Arvernes.
L'unificateur de la Gaule.
L'adversaire de César.
La légende que les siècles devaient retenir.
Et Alaric l'avait tué.
Sans savoir.
Sans comprendre.
Sans même connaître son nom.
Pendant plusieurs minutes.
Il resta assis sans bouger.
Le regard fixé sur le feu.
Tandis que le monde autour de lui continuait de vivre.
De parler.
De célébrer la victoire.
Il revit chaque instant du combat.
Chaque mouvement.
Chaque coup.
Cherchant désespérément un détail qui aurait pu lui révéler la vérité.
Mais il n'y en avait aucun.
Pour lui, ce jour-là, ce n'était qu'un autre adversaire.
Un autre chef de guerre.
Un autre homme destiné à mourir sur un champ de bataille.
Puis une pensée plus terrible encore apparut.
Une pensée qui fit naître un véritable frisson le long de son échine.
Si Vercingétorix était mort ici...
Alors l'Histoire venait de changer.
Pas dans cent ans.
Pas dans mille ans.
Maintenant.
Sous ses yeux.
Et c'était lui qui l'avait changée.
Pendant plus de six siècles.
Il avait vécu comme un spectateur.
Un témoin privilégié.
Parfois proche des grands événements.
Parfois au cœur même de ceux-ci.
Mais jamais il n'avait eu l'impression de modifier réellement leur cours.
Cette fois, c'était différent.
Cette fois, son intervention avait remplacé ce que l'Histoire devait être.
Pour la première fois depuis plus de six siècles.
Alaric ne savait plus ce qui allait arriver ensuite.
Et cette idée lui faisait bien plus peur que n'importe quel champ de bataille.
