Alaric l'immortel

Chapitre 82 — Le guerrier inconnu



Le jour décisif arriva sous un ciel gris.

Un ciel lourd.

Épais.

Comme si les nuages eux-mêmes pressentaient le sang qui allait être versé.

Le vent soufflait par rafales sur les collines entourant Alésia.

Faisant claquer les étendards romains.

Faisant danser les flammes des torches encore allumées dans certaines positions.

Depuis l'aube, les éclaireurs rapportaient les mêmes nouvelles.

Toujours les mêmes.

Toujours plus inquiétantes.

L'armée de secours gauloise se rassemblait.

Des colonnes entières convergeaient vers les secteurs les plus vulnérables des fortifications.

Des guerriers arrivaient encore.

Par centaines.

Par milliers.

Comme si toute la Gaule avait répondu à l'appel de Vercingétorix.

Dans Alésia, l'agitation était également visible.

Depuis les remparts de la forteresse, les observateurs romains apercevaient des mouvements incessants.

Des groupes de combattants se formaient.

Des armes étaient distribuées.

Des signaux étaient échangés avec l'armée extérieure.

Même à distance, il était évident que quelque chose se préparait.

Quelque chose de gigantesque.

Quelque chose qui devait décider du sort de la guerre.

Cette fois.

Il n'y aurait plus de retraite.

Plus de manœuvre.

Plus de délai.

Tout allait se jouer aujourd'hui.

Dans les lignes romaines, les soldats se préparaient en silence.

Certains vérifiaient leurs armes pour la dixième fois.

D'autres ajustaient leurs sangles.

Quelques-uns murmuraient des prières.

Même les vétérans semblaient plus tendus qu'à l'habitude.

Titus, assis près d'une palissade, observait l'horizon.

Pour une fois.

Il ne plaisantait pas.

— Tu crois qu'on va tenir ?

Demanda-t-il finalement.

Alaric regarda les collines couvertes de guerriers ennemis.

Puis les fortifications construites par César.

Les fossés.

Les pièges.

Les tours.

Les kilomètres de défenses.

— Nous devons tenir.

Répondit-il simplement.

Titus souffla lentement.

— Ce n'est pas vraiment une réponse.

— C'est la seule qui compte.

Le légionnaire resta silencieux quelques secondes.

Puis hocha la tête.

Il avait compris.

Peu après le lever du soleil.

Les cors gaulois retentirent.

Longs.

Puissants.

Incessants.

Leur écho parcourut toute la vallée.

D'une colline à l'autre.

Comme un rugissement venu des profondeurs de la terre.

D'autres cors répondirent.

Puis d'autres encore.

Bientôt.

Le vacarme semblait venir de partout à la fois.

Les soldats romains échangèrent des regards.

Personne n'avait besoin d'explications.

L'assaut commençait.

Puis les premières lignes ennemies avancèrent.

Des milliers d'hommes.

Puis davantage encore.

Une masse immense de guerriers descendant les pentes.

Le soleil se reflétait sur les armes.

Sur les casques.

Sur les pointes des lances.

À mesure qu'ils approchaient.

Le sol semblait vibrer sous leurs pas.

Même après des années de guerre.

Même après avoir affronté des armées innombrables.

Le spectacle restait impressionnant.

Les officiers romains crièrent leurs ordres.

Les archers prirent position.

Les frondeurs préparèrent leurs projectiles.

Les légionnaires se rangèrent derrière les palissades.

Boucliers levés.

Visages fermés.

Prêts à recevoir le choc.

Puis les premières flèches furent tirées.

Le ciel s'assombrit brièvement.

Une pluie mortelle s'abattit sur les rangs gaulois.

Des hommes tombèrent.

Mais les autres continuèrent d'avancer.

Toujours.

Encore.

Comme si rien ne pouvait arrêter leur élan.

Et soudain.

Les attaques frappèrent simultanément.

De l'extérieur.

Et de l'intérieur.

Les défenseurs d'Alésia surgirent eux aussi.

Les portes de la forteresse s'ouvrirent.

Des milliers de guerriers se précipitèrent vers les lignes romaines.

Cherchant à profiter de la pression exercée par leurs alliés.

Les cors résonnaient.

Les cris de guerre se mêlaient aux ordres romains.

Le vacarme devint assourdissant.

Partout.

Les légions furent engagées.

Partout.

Les lignes vacillèrent.

Chaque secteur réclamait des renforts.

Chaque officier signalait une nouvelle menace.

Les messagers couraient sans relâche entre les positions.

Certains n'arrivaient jamais à destination.

Abattus avant même d'avoir transmis leurs ordres.

Les réserves furent envoyées au combat.

Puis les réserves des réserves.

Des cohortes entières quittèrent leurs positions pour renforcer les secteurs menacés.

Les hommes combattaient.

Reculaient.

Puis revenaient à la charge.

Encore et encore.

Sans repos.

Sans répit.

Même César finit par engager des unités qu'il conservait jusque-là en dernier recours.

Ce simple fait suffit à inquiéter de nombreux officiers.

Car César n'était pas un homme qui prenait ce genre de décision à la légère.

S'il utilisait ses dernières réserves.

C'est que la situation était réellement critique.

Et bientôt.

Il ne resta presque plus personne à engager.

Les lignes romaines tenaient encore.

Mais elles étaient étirées à l'extrême.

Comme une corde prête à rompre.

Partout.

Les hommes combattaient jusqu'à l'épuisement.

Et au milieu du chaos.

Alaric comprit que la bataille qui allait suivre entrerait dans les légendes.

Qu'elle soit racontée comme une victoire.

Ou comme une catastrophe.

Alaric combattait depuis des heures.

Son glaive était couvert de sang.

Son bouclier portait les traces de dizaines d'impacts.

Autour de lui.

Les hommes tombaient.

Romains.

Gaulois.

Sans distinction.

La bataille était devenue un chaos impossible à contrôler.

Même les centurions peinaient à maintenir la cohésion des unités.

Puis un messager arriva en courant.

Essoufflé.

Couvert de poussière.

— Secteur nord !

Hurla-t-il.

— Ils ont presque percé !

Varro jura.

— Avec moi !

Immédiatement.

Les hommes encore capables de se battre le suivirent.

Alaric en faisait partie.

Titus également.

Bien qu'il boitât encore légèrement depuis sa blessure.

Lorsqu'ils atteignirent la position menacée.

La situation était pire qu'ils ne l'imaginaient.

Les Gaulois avaient franchi plusieurs obstacles.

Une partie des défenses était submergée.

Les légionnaires reculaient.

Mètre après mètre.

Sous une pression écrasante.

Et au centre de cette avancée.

Un homme.

Même au milieu du chaos.

Même entouré de milliers de combattants.

Il attirait naturellement le regard.

Grand.

Puissant.

Couvert de poussière et de sang.

Son armure portait les marques de nombreux combats.

Et partout où il passait.

Les guerriers gaulois semblaient retrouver courage.

Ils avançaient derrière lui.

Combattaient pour lui.

Mouraient pour lui.

— Par tous les dieux...

Murmura Titus.

— Qui est-ce ?

Personne ne répondit.

Parce que personne ne le savait.

Ou du moins.

Personne parmi eux.

L'homme menait personnellement l'assaut.

Il frappait sans relâche.

Repoussait les Romains.

Ralliait les hésitants.

Et chaque fois qu'une attaque semblait échouer.

Sa simple présence suffisait à relancer l'offensive.

Même Varro comprit immédiatement le danger.

— Abattez-le !

hurla-t-il.

— Peu importe qui il est !

Abattez-le !

Mais l'homme semblait intouchable.

Plusieurs soldats tentèrent de l'approcher.

Tous furent repoussés.

Deux centurions tombèrent.

Puis un porte-enseigne.

La brèche continuait de s'élargir.

Et avec elle.

La possibilité de la défaite.

Alors Alaric avança.

Il ne réfléchissait plus.

Il avançait à travers le chaos comme une lame traversant un voile de fumée.

Autour de lui, les hommes hurlaient.

Les boucliers s'entrechoquaient.

Les blessés agonisaient dans la boue.

Mais tout cela semblait s'éloigner.

Comme si son esprit rejetait le reste du monde.

Comme il l'avait fait des centaines de fois au cours de sa longue existence.

Comme sur les champs de bataille de Macédoine.

Comme sous les murs de Tyr.

Comme dans les plaines d'Asie.

Le temps ralentit.

Chaque mouvement devint plus net.

Chaque détail plus précis.

Il n'exista bientôt plus que lui.

Et son adversaire.

Le guerrier gaulois le remarqua immédiatement.

Au milieu de la mêlée, leurs regards se croisèrent.

Une fraction de seconde.

Mais cela suffit.

L'instinct de deux combattants qui avaient survécu à d'innombrables batailles.

Chacun reconnut chez l'autre une menace réelle.

Pas un simple soldat.

Pas un simple chef.

Un guerrier.

Un véritable guerrier.

Puis ils chargèrent.

Leurs armes se rencontrèrent dans une explosion de métal.

Le choc fut si violent que plusieurs combattants proches reculèrent instinctivement.

Alaric sentit la puissance de son adversaire jusque dans son bras.

Le Gaulois ne céda pas un pouce de terrain.

Au contraire.

Il enchaîna immédiatement.

Une frappe haute.

Une taille latérale.

Puis un coup brutal destiné à briser la garde romaine.

Alaric para de justesse.

Le choc fit vibrer tout son corps.

Il riposta aussitôt.

Le Gaulois esquiva.

Trop rapide.

Bien plus rapide qu'il ne l'avait imaginé.

Les deux hommes tournèrent l'un autour de l'autre.

Cherchant une faille.

Testant leurs réflexes.

Leurs armes frappaient sans cesse.

Acier contre acier.

Encore.

Et encore.

Chaque erreur pouvait être fatale.

Le Gaulois attaquait avec une agressivité impressionnante.

Ses coups étaient puissants.

Précis.

Calculés.

Il ne combattait pas comme un barbare emporté par la rage.

Il combattait comme un vétéran.

Comme un homme qui connaissait parfaitement la guerre.

Une lame passa à quelques centimètres du visage d'Alaric.

Il recula.

Trop tard.

Le tranchant effleura sa joue.

Une fine ligne de sang apparut.

Le Gaulois sourit.

Un sourire bref.

Presque imperceptible.

Puis il revint à la charge.

Autour d'eux.

La bataille continuait.

Des hommes mouraient.

Des cris résonnaient.

Mais pour ceux qui observaient le duel, tout semblait s'être arrêté.

Même Titus resta figé quelques instants.

Incapable de détourner les yeux.

Chaque échange donnait l'impression que l'un des deux allait tomber.

Et pourtant ils continuaient.

Toujours debout.

Toujours plus dangereux.

Le guerrier gaulois lança soudain une série d'attaques fulgurantes.

Alaric recula sous la pression.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Son bouclier encaissa plusieurs impacts.

Le bois craqua.

Une nouvelle frappe arracha un éclat de métal.

Encore une.

Puis une autre.

Le Gaulois avançait sans relâche.

Comme une tempête.

Comme s'il voulait écraser son adversaire sous une avalanche de violence.

Alaric comprit alors pourquoi les Romains reculaient.

Pourquoi cet homme inspirait autant ses guerriers.

Il était exceptionnel.

Peut-être le meilleur combattant qu'il ait affronté depuis des décennies.

Et cela éveilla quelque chose en lui.

Une excitation oubliée.

Le frisson du véritable danger.

Le duel se prolongea.

Une minute.

Puis deux.

Puis davantage.

La fatigue commença à apparaître.

Le souffle devenait plus lourd.

Les muscles plus tendus.

Mais aucun des deux ne cédait.

Puis vint l'instant décisif.

Une erreur minuscule.

Presque invisible.

Le Gaulois voulut porter un coup puissant pour terminer le combat.

Son mouvement fut légèrement trop ample.

Sa garde s'ouvrit un bref instant.

Une ouverture qu'aucun homme ordinaire n'aurait remarquée.

Mais Alaric avait vécu trop longtemps.

Combattu trop souvent.

Il la vit.

Et il frappa.

Son glaive partit comme un éclair.

Le Gaulois tenta de corriger sa position.

Trop tard.

La lame romaine glissa sous l'armure.

Traversa la protection.

S'enfonça profondément dans la chair.

Très profondément.

Le temps sembla s'arrêter.

Le guerrier vacilla.

Son souffle se coupa.

Ses doigts se crispèrent sur son arme.

Puis celle-ci glissa lentement de sa main.

Les deux hommes restèrent immobiles quelques secondes.

Face à face.

Au milieu du carnage.

Au milieu des cris.

Au milieu de la guerre.

Le Gaulois baissa les yeux vers la blessure.

Le sang coulait déjà entre les plaques de son armure.

Puis il releva la tête.

Ses yeux rencontrèrent ceux d'Alaric.

Aucune peur.

Aucune haine.

Aucun regret.

Seulement une étrange sérénité.

Comme s'il avait toujours su que cet instant finirait par arriver.

Puis ses jambes cédèrent.

Et il s'effondra dans la boue.

Autour d'eux.

Les guerriers gaulois virent leur champion tomber.

L'hésitation se répandit comme une onde.

Une seconde.

Puis deux.

Puis davantage.

Les cris faiblirent.

L'élan se brisa.

L'offensive ralentit.

Les premiers hommes reculèrent.

Puis d'autres.

Et bientôt toute l'attaque commença à se désagréger.

Les Romains contre-attaquèrent immédiatement.

Varro hurla des ordres.

Les réserves avancèrent.

Les lignes furent reformées.

Et peu à peu.

La brèche fut refermée.

Au coucher du soleil.

La bataille était terminée.

Les attaques avaient cessé.

Les Gaulois reculaient.

L'armée de secours se dispersait.

Alésia était condamnée.

Rome avait gagné.

Autour de lui.

Les légionnaires célébraient leur survie.

Titus riait déjà avec d'autres soldats.

Varro recevait les rapports des officiers.

Partout.

Le soulagement remplaçait peu à peu la peur.

Mais Alaric restait silencieux.

Il observait le champ de bataille.

Les corps.

Les armes abandonnées.

Les milliers de morts.

Et sans pouvoir l'expliquer.

Une sensation étrange continuait de le troubler.

Comme une dissonance.

Comme un détail invisible qui refusait de quitter son esprit.

Quelque chose n'allait pas.

Il l'ignorait encore.

Mais au fond de lui.

Quelque chose venait de changer.

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