Chapitre 81 — Entre deux armées
L'armée de secours arriva au lever du soleil.
D'abord comme une rumeur.
Une information rapportée par des éclaireurs fatigués.
Puis comme une poussière lointaine à l'horizon.
Une immense traînée grise qui s'étendait sur plusieurs kilomètres.
Et enfin comme une réalité impossible à ignorer.
Des milliers de guerriers apparaissaient sur les collines.
Puis des milliers d'autres.
Puis encore davantage.
Des bannières de toutes les couleurs flottaient au-dessus de cette immense marée humaine.
Les emblèmes des Éduens.
Des Séquanes.
Des Carnutes.
Des Bellovaques.
Des Arvernes.
Des tribus venues de toute la Gaule.
Des hommes qui avaient parcouru des centaines de kilomètres.
Des guerriers qui avaient laissé derrière eux leurs familles, leurs terres et leurs villages.
Tous réunis pour une seule raison.
Sauver Vercingétorix.
Depuis les remparts d'Alésia, les défenseurs poussèrent des cris de joie en apercevant cette armée.
Leurs voix résonnèrent dans toute la vallée.
Pour eux, le salut était arrivé.
Pour les Romains, le véritable siège commençait.
Même les vétérans restèrent silencieux.
Depuis les remparts romains, chacun observait le spectacle.
Les conversations s'éteignirent peu à peu.
Les hommes regardaient l'horizon sans détourner les yeux.
Titus finit par souffler :
— Par tous les dieux...
Ils sont combien ?
Varro plissa les yeux.
— Trop nombreux.
répondit-il finalement.
Pour une fois, personne ne plaisanta.
Même les plus anciens légionnaires comprenaient ce que cela signifiait.
Ils étaient désormais encerclés eux aussi.
Entre Alésia.
Et la Gaule entière.
Certains soldats serrèrent davantage la poignée de leur glaive.
D'autres murmurèrent une prière.
Quelques-uns observaient simplement les fortifications qu'ils avaient construites pendant des semaines.
Ces murs étaient désormais la seule chose qui les séparait de dizaines de milliers d'ennemis.
Dans les jours qui suivirent, la tension devint presque insupportable.
Les attaques commencèrent immédiatement.
D'abord quelques escarmouches.
Puis des assauts plus sérieux.
Les Gaulois testaient les défenses.
Cherchaient les faiblesses.
Mesuraient les réactions romaines.
Chaque attaque semblait avoir un objectif précis.
Observer.
Apprendre.
Préparer quelque chose de plus grand.
Alaric participa à plusieurs affrontements.
Les combats étaient brefs.
Violents.
Sanglants.
Puis les assaillants disparaissaient avant de revenir ailleurs.
Comme des vagues frappant une falaise.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Les légionnaires n'avaient jamais le temps de se reposer.
À peine une attaque repoussée qu'une autre commençait sur un secteur voisin.
Les messagers couraient sans cesse entre les positions.
Les centurions hurlaient des ordres.
Les ingénieurs réparaient les dégâts sous les flèches ennemies.
Toute l'armée vivait dans un état d'alerte permanent.
Mais le véritable cauchemar débuta lorsque les attaques commencèrent à être coordonnées.
Les guerriers enfermés dans Alésia attaquaient depuis les remparts.
Pendant que l'armée de secours lançait ses propres offensives.
De l'intérieur.
De l'extérieur.
Au même moment.
Les cors gaulois résonnaient simultanément des deux côtés.
Comme si toute la Gaule respirait au même rythme.
Les Romains devaient courir d'un secteur à l'autre.
Combattre sur deux fronts.
Sans jamais savoir où tomberait le prochain coup.
Chaque homme comptait.
Chaque bouclier comptait.
Chaque minute gagnée pouvait faire la différence.
Même César apparaissait régulièrement sur les lignes.
Monté sur son cheval.
Observant les combats.
Encourageant les soldats.
Sa présence seule suffisait parfois à redonner du courage aux hommes épuisés.
Une nuit.
Les cors gaulois retentirent soudainement dans l'obscurité.
Alaric se redressa immédiatement.
Autour de lui, les légionnaires s'éveillaient déjà.
Les cris d'alerte se propagèrent le long des fortifications.
Puis les premières flèches arrivèrent.
Comme une pluie noire.
Le ciel sembla disparaître sous les projectiles.
Des hommes tombèrent.
D'autres levèrent leurs boucliers.
Les traits frappaient le bois avec un bruit sec.
Partout résonnaient les impacts.
Et quelques instants plus tard...
L'assaut commença.
Les guerriers gaulois surgirent de l'obscurité.
Des centaines.
Puis des milliers.
Les torches illuminaient leurs silhouettes.
Leurs cris de guerre résonnaient dans toute la vallée.
Certains portaient des échelles.
D'autres tentaient de franchir les fossés.
D'autres encore essayaient de combler les pièges romains avec des fascines.
Alaric dégaina son glaive.
Et le combat l'engloutit immédiatement.
Autour de lui.
Le métal s'entrechoquait.
Les hommes hurlaient.
Les blessés appelaient à l'aide.
Les ordres se perdaient dans le vacarme.
Pendant un instant.
Il eut l'impression de retrouver les grandes batailles de son passé.
Les mêmes sons.
Les mêmes odeurs.
Le même chaos.
Seuls les visages avaient changé.
Mais cette fois, il ne combattait plus pour un roi.
Ni pour un empire.
Il combattait pour les hommes qui se tenaient à ses côtés.
Les heures passèrent.
Les attaques se succédèrent.
Sans interruption.
Les légionnaires combattaient.
Puis reconstruisaient.
Puis combattaient encore.
Le sommeil devint un luxe.
La fatigue un compagnon permanent.
Les yeux brûlaient.
Les bras devenaient lourds.
Les blessures s'accumulaient.
Même Alaric commençait à ressentir l'usure.
Non dans son corps.
Mais dans son esprit.
Cette bataille semblait ne jamais vouloir finir.
Chaque fois qu'il croyait voir une accalmie.
Une nouvelle attaque éclatait ailleurs.
Comme si les Gaulois disposaient d'une réserve infinie d'hommes.
Puis survint l'incident.
Celui qui faillit coûter la vie à Titus.
Une section extérieure venait de céder sous la pression gauloise.
Les défenseurs avaient été submergés.
Un groupe ennemi réussit à franchir une partie des défenses.
La confusion explosa immédiatement.
Des dizaines de guerriers se déversèrent dans l'ouverture.
Les cris d'alarme retentirent.
Les officiers tentaient de comprendre l'ampleur de la brèche.
Titus faisait partie des hommes envoyés pour colmater la position.
Et très vite.
Il se retrouva isolé.
Alaric le repéra presque immédiatement.
Trop loin.
Entouré.
Trois Gaulois l'attaquaient simultanément.
Un quatrième arrivait déjà.
Titus parait comme il pouvait.
Reculait.
Glissait dans la boue.
Son bouclier était fendu.
Son casque couvert de sang.
Une entaille traversait son bras gauche.
Et malgré tout...
Il continuait à se battre.
Avec cette obstination absurde qui le caractérisait.
— Titus !
hurla Alaric.
Mais son ami ne l'entendit pas.
Le vacarme était trop important.
Alors Alaric chargea.
Sans réfléchir.
Sans hésiter.
Comme autrefois.
Comme lorsqu'il traversait les lignes ennemies sous Alexandre.
Pendant quelques secondes.
Le monde sembla ralentir.
Il ne voyait plus que la brèche.
Et l'homme qu'il refusait de perdre.
Le premier Gaulois tomba avant même de comprendre ce qui arrivait.
Le second recula.
Le troisième tenta une attaque désespérée.
Trop lente.
Trop prévisible.
Quelques secondes plus tard.
Alaric atteignait enfin son ami.
Le quatrième guerrier s'effondra à son tour.
Puis un cinquième.
Et enfin le cercle se brisa.
— Tu choisis toujours les pires endroits pour te promener.
— J'essayais justement de rentrer.
répondit Titus en reprenant son souffle.
Même au bord de la mort.
Il trouvait encore le moyen de plaisanter.
— La prochaine fois, prends une route moins fréquentée.
— Je vais y réfléchir.
Varro arriva peu après avec plusieurs renforts.
Le centurion était couvert de poussière et de sang.
Son visage était fermé.
Ses ordres claquaient comme des coups de fouet.
Les Romains reformèrent une ligne.
Puis repoussèrent progressivement les assaillants.
Mètre après mètre.
Corps après corps.
Jusqu'à refermer la brèche.
Pour cette fois.
Lorsque le dernier ennemi fut repoussé, personne ne célébra la victoire.
Tous savaient qu'une autre attaque viendrait bientôt.
Mais partout ailleurs.
La situation empirait.
Les rapports se succédaient.
Une tour tombée.
Un fossé franchi.
Une section en difficulté.
Une autre presque submergée.
Les Gaulois attaquaient sans relâche.
Et les Romains commençaient à manquer d'hommes.
Les réserves diminuaient.
Les blessés s'accumulaient.
Même les unités les plus solides montraient des signes d'épuisement.
Pour la première fois depuis le début du siège.
Certains officiers parlaient ouvertement de catastrophe.
Au lever du jour.
Alaric se tenait sur une portion des remparts.
Couvert de poussière.
De boue.
Et de sang.
Autour de lui.
Les survivants reprenaient leur souffle.
Certains s'endormaient presque debout.
D'autres regardaient simplement l'horizon.
Trop épuisés pour parler.
Le soleil se levait lentement sur un champ de bataille dévasté.
Des corps jonchaient les fossés.
Des armes brisées étaient dispersées partout.
L'air sentait la fumée et le sang.
Puis un messager arriva au galop.
Son cheval écumait.
Son visage était livide.
Il sauta de selle.
Courut vers les officiers.
Et quelques instants plus tard.
Le mot commença à circuler.
Une partie des lignes romaines venait de céder.
Le silence tomba.
Même Titus cessa de plaisanter.
Varro serra les mâchoires.
Au loin.
Les cors gaulois retentirent de nouveau.
Plus forts.
Plus nombreux.
Comme l'annonce d'une tempête imminente.
Et pour la première fois depuis le début du siège...
La victoire de César semblait réellement menacée.
