Alaric l'immortel

Chapitre 80 — Le piège



Lorsque César arriva devant Alésia, il comprit immédiatement ce que Vercingétorix cherchait à accomplir.

La forteresse semblait imprenable.

Dressée au sommet d'un vaste plateau rocheux.

Protégée par des pentes abruptes.

Entourée de vallées profondes et de collines qui rendaient toute approche difficile.

Chaque chemin menant à la cité pouvait être défendu par quelques dizaines d'hommes.

Chaque montée exposait les assaillants aux projectiles venus des hauteurs.

Même les officiers les plus expérimentés reconnurent immédiatement le danger.

Attaquer frontalement serait un massacre.

Les Gaulois n'attendaient que cela.

Depuis les remparts, ils observaient déjà les mouvements romains avec confiance.

Pour eux, Alésia représentait le refuge idéal.

Une forteresse naturelle capable de résister à n'importe quelle armée.

Depuis les hauteurs voisines, Alaric observait la cité.

Des milliers de guerriers occupaient déjà les remparts.

Des bannières gauloises flottaient dans le vent.

Des feux brûlaient à l'intérieur de la forteresse.

Partout régnait une activité fébrile.

Des hommes transportaient des réserves.

D'autres renforçaient les défenses.

Les chefs circulaient parmi les guerriers.

Les forgerons travaillaient sans relâche.

Même à cette distance, Alaric percevait l'énergie qui animait la place forte.

Les Gaulois se préparaient.

Ils savaient que le moment décisif approchait.

Comme les Romains.

Mais contrairement à beaucoup de soldats autour de lui, Alaric savait que ce siège entrerait dans l'Histoire.

Pendant des siècles.

Des générations entières étudieraient ce qui allait se produire ici.

Cette nuit-là, les officiers furent convoqués auprès de César.

Les rumeurs circulèrent rapidement dans le camp.

Beaucoup s'attendaient à une attaque.

D'autres à une série d'assauts destinés à tester les défenses.

Certains vétérans affirmaient déjà que plusieurs milliers d'hommes mourraient avant même d'atteindre les remparts.

Mais lorsque les ordres furent finalement transmis, plusieurs soldats restèrent stupéfaits.

Rome n'attaquerait pas.

Pas immédiatement.

Peut-être même jamais.

César avait choisi une autre voie.

Une voie plus lente.

Plus froide.

Plus impitoyable.

Il allait enfermer l'ennemi.

Le priver de nourriture.

Le priver d'espoir.

Le forcer à se rendre ou à mourir derrière ses propres murs.

Lorsque la décision fut annoncée, certains officiers furent surpris.

D'autres admiratifs.

Alaric, lui, ne put s'empêcher de sourire intérieurement.

C'était exactement ce qu'aurait fait un homme qui comprenait réellement la guerre.

Le lendemain matin, les travaux commencèrent.

Et Alaric découvrit quelque chose qui le laissa véritablement impressionné.

La vitesse romaine.

Des milliers d'hommes furent répartis sur différents secteurs.

Les ingénieurs tracèrent les plans.

Les géomètres mesurèrent les distances.

Les centurions distribuèrent les tâches.

Puis toute l'armée se mit à l'œuvre.

Comme un seul organisme.

Comme une immense machine parfaitement réglée.

Personne ne semblait hésiter.

Personne ne demandait pourquoi.

Chaque homme connaissait son rôle.

Chaque unité savait exactement ce qu'elle devait accomplir.

Alaric avait vu les armées d'Alexandre.

Les armées perses.

Les armées de nombreux royaumes aujourd'hui disparus.

Mais rarement il avait observé une telle efficacité.

Des fossés furent creusés.

Des palissades élevées.

Des tours construites.

Des pièges installés.

Jour après jour.

Semaine après semaine.

Les fortifications grandissaient.

Toujours davantage.

Toujours plus loin.

Les soldats abattaient des forêts entières pour fournir le bois nécessaire.

Les charrettes circulaient sans interruption.

Les marteaux résonnaient du matin jusqu'à la nuit.

Même les vétérans semblaient parfois dépassés par l'ampleur du projet.

Varro lui-même resta silencieux lorsqu'il observa l'ensemble pour la première fois.

— Je crois que César essaie de construire une ville autour d'une autre ville.

murmura finalement Titus.

Cette remarque provoqua plusieurs éclats de rire.

Mais personne ne pouvait nier qu'il y avait une part de vérité.

Un soir, Titus s'essuya le front couvert de poussière.

Ses vêtements étaient déchirés.

Ses mains couvertes d'ampoules.

Et son humeur semblait pire encore que d'habitude.

— Dis-moi que nous avons bientôt terminé.

— Non.

répondit Alaric.

— Je te déteste.

Les soldats voisins éclatèrent de rire.

Titus désigna les travaux.

— Nous sommes des légionnaires.

Pas des charpentiers.

Pas des terrassiers.

Pas des bâtisseurs.

— Aujourd'hui, nous sommes les trois.

répondit Varro.

— Voilà pourquoi je préfère parler avec Alaric.

grommela Titus.

— Mauvais choix.

répondit Alaric.

— Lui non plus ne te donnera pas la réponse que tu veux.

Cette fois, même Varro éclata de rire.

Les jours passaient.

Et les lignes romaines continuaient de s'étendre.

Alaric observait l'ensemble depuis une colline.

Même en connaissant l'Histoire.

Même en ayant lu les récits de son autre vie.

La réalité dépassait tout ce qu'il avait imaginé.

Des kilomètres de fortifications.

Des fossés profonds.

Des pièges dissimulés sous la terre.

Des pieux aiguisés.

Des tours de garde espacées avec précision.

Des postes de surveillance.

Des routes militaires.

Une véritable muraille encerclait désormais Alésia.

Rome ne construisait pas seulement un siège.

Elle construisait une prison.

Une prison destinée à retenir toute une armée.

Et peut-être même tout un peuple.

Puis les rapports commencèrent à arriver.

Au début, quelques rumeurs.

Puis davantage.

Puis des certitudes.

Une armée de secours était en train de se rassembler.

Des tribus venues de toute la Gaule répondaient à l'appel de Vercingétorix.

Les anciens ennemis oubliaient leurs querelles.

Les chefs envoyaient leurs meilleurs guerriers.

Des dizaines de milliers d'hommes.

Peut-être davantage.

Personne ne connaissait encore leur nombre exact.

Mais une chose devenait évidente.

Ils arrivaient.

Chaque jour apportait de nouvelles informations.

Chaque jour augmentait l'inquiétude.

Même les officiers les plus confiants commençaient à mesurer l'ampleur du danger.

Lorsque la nouvelle fut confirmée, le camp entier changea d'atmosphère.

Les soldats comprirent immédiatement le problème.

Les Gaulois enfermés dans Alésia attaqueraient de l'intérieur.

L'armée de secours attaquerait de l'extérieur.

Les Romains seraient pris entre deux forces gigantesques.

Même Titus cessa de plaisanter.

— Je n'aime pas ça.

murmura-t-il.

— Personne n'aime ça.

répondit Varro.

Le centurion observait les cartes avec un visage fermé.

Pour la première fois depuis longtemps, même lui semblait inquiet.

— Combien seront-ils ?

demanda un soldat.

Personne ne répondit.

Parce que personne ne connaissait réellement la réponse.

Et parfois, l'inconnu était plus effrayant que la vérité.

Quelques jours plus tard, César prit une décision qui stupéfia plusieurs officiers.

Les travaux reprirent.

Encore.

Mais cette fois dans l'autre direction.

Les légionnaires construisirent une seconde ligne de fortifications.

Orientée vers l'extérieur.

Pour arrêter l'armée de secours.

Lorsque Titus comprit ce qu'ils faisaient, il resta silencieux plusieurs secondes.

Puis éclata de rire.

— Il est fou.

— Peut-être.

répondit Alaric.

— Non.

Il est complètement fou.

Les autres soldats rirent également.

Mais derrière ces rires se cachait autre chose.

De l'admiration.

Parce qu'il fallait une confiance extraordinaire pour envisager une telle stratégie.

Une muraille pour enfermer l'ennemi.

Une autre pour repousser ceux qui viendraient le sauver.

César transformait son armée en forteresse vivante.

Et malgré tous les risques, personne ne pouvait nier le génie de cette idée.

Cette nuit-là, Alaric monta la garde sur l'une des nouvelles tours.

Le vent soufflait sur les plaines.

Au loin.

Les feux d'Alésia scintillaient dans l'obscurité.

Comme les yeux d'un animal blessé refusant encore de mourir.

Et bien plus loin encore...

D'autres lumières apparaissaient peu à peu à l'horizon.

Des centaines.

Puis des milliers.

Comme des étoiles tombées sur la terre.

L'armée de secours approchait.

La plus grande bataille de la guerre des Gaules était sur le point de commencer.

Alaric contempla longtemps ces lumières.

Il connaissait cette histoire.

Il connaissait son issue.

Pourtant.

Une étrange inquiétude continuait de grandir au fond de lui.

Comme si quelque chose avait changé.

Comme si le futur qu'il croyait immuable devenait soudain moins certain.

Le vent fit claquer les bannières romaines.

Au loin, les feux ennemis continuaient de se multiplier.

Et au milieu de cette nuit silencieuse.

Les pièges de César étaient prêts à se refermer.

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