Chapitre 79 — La poursuite
La défaite de Gergovie aurait brisé la plupart des armées.
Pas celle de César.
Quelques jours seulement après la retraite, les légions avaient déjà repris leur marche.
Les blessés capables de tenir debout avançaient avec les autres.
Les unités avaient été réorganisées.
Les pertes remplacées autant que possible.
La discipline restaurée.
Rome saignait.
Mais Rome avançait toujours.
Alaric observait cela avec une admiration silencieuse.
Il connaissait l'Histoire.
Il savait que César finirait par reprendre l'initiative.
Mais le voir de ses propres yeux restait impressionnant.
La plupart des généraux auraient cherché à se reposer.
À consolider leurs positions.
À attendre.
Pas César.
L'homme semblait incapable de rester immobile.
Chaque défaite devenait un problème à résoudre.
Chaque obstacle un défi à surmonter.
L'unité de Varro fut particulièrement sollicitée.
Les missions s'enchaînèrent.
Repérer les mouvements gaulois.
Identifier les routes empruntées.
Localiser les réserves.
Observer les déplacements des tribus alliées.
Les journées étaient longues.
Les nuits courtes.
Parfois, Alaric dormait seulement quelques heures avant de repartir.
Pourtant, contrairement à beaucoup d'autres, il ne s'en plaignait jamais.
Ce qui commençait à agacer profondément Titus.
— Je suis convaincu que tu n'es pas humain.
déclara-t-il un soir.
— Pourquoi ?
— Parce que nous venons de marcher deux jours sans repos.
Je souffre.
Varro souffre.
Même les mules souffrent.
Mais toi...
rien.
Alaric haussa les épaules.
— J'ai connu pire.
— Voilà.
Encore cette phrase.
Toujours cette phrase.
Un jour, je finirai par découvrir ce que tu entends par "pire".
— Tu serais déçu.
— Impossible.
Les autres éclatèrent de rire.
Pendant ce temps, Vercingétorix poursuivait sa propre stratégie.
Il refusait toujours la bataille décisive.
Chaque fois que les Romains approchaient.
Il se repliait.
Chaque fois qu'ils croyaient l'avoir coincé.
Il trouvait une issue.
Le chef gaulois se montrait aussi insaisissable qu'un loup poursuivi par des chasseurs.
Et cela frustrant énormément certains officiers romains.
— Il fuit.
grogna un tribun.
— Non.
répondit calmement Varro.
— Il choisit ses combats.
La différence est importante.
Alaric approuva intérieurement.
Vercingétorix jouait parfaitement sa partie.
Mais il savait aussi que le temps commençait à manquer au chef gaulois.
Rome pouvait perdre des batailles.
Elle supportait beaucoup plus difficilement les guerres interminables.
Une semaine plus tard, l'unité reçut une mission inhabituelle.
Observer plusieurs mouvements ennemis signalés au nord.
Varro emmena personnellement ses hommes.
Ils traversèrent des collines.
Des vallées.
Des forêts épaisses.
Puis atteignirent finalement un promontoire rocheux.
De là, ils purent observer les déplacements de plusieurs groupes gaulois.
Alaric fronça légèrement les sourcils.
Quelque chose changeait.
Les mouvements n'étaient plus ceux d'une armée cherchant à harceler l'ennemi.
Ils semblaient converger vers un même point.
Comme si Vercingétorix préparait autre chose.
Quelque chose de plus important.
Les jours suivants confirmèrent cette impression.
Rapport après rapport.
Observation après observation.
Le même schéma apparaissait.
Des guerriers.
Des réserves.
Des familles parfois.
Tous se dirigeaient dans la même direction.
Varro finit lui aussi par le remarquer.
— Il rassemble ses forces.
murmura-t-il.
— Pourquoi ?
demanda Titus.
Le centurion réfléchit quelques secondes.
Puis secoua la tête.
— Je l'ignore.
Mais ce n'est jamais bon signe.
Alaric, lui, connaissait déjà la réponse.
Ou du moins une partie.
Dans sa mémoire.
Un nom revenait sans cesse.
Alésia.
Depuis son arrivée en Gaule, il savait que ce moment finirait par arriver.
Comme Gergovie.
Comme les grandes batailles d'Alexandre autrefois.
Certains événements semblaient attirer le destin.
Et Alésia faisait partie de ceux-là.
Pourtant, une étrange sensation l'habitait désormais.
Quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti auparavant.
Une légère inquiétude.
Comme si l'Histoire elle-même devenait moins certaine.
Plus fragile.
Plus vivante.
Il ne parvenait pas à expliquer pourquoi.
Quelques jours plus tard, l'unité atteignit une nouvelle chaîne de collines.
Le soleil déclinait lentement.
Le ciel se teintait d'orange et de rouge.
Les éclaireurs avancèrent prudemment jusqu'à la crête.
Puis s'immobilisèrent.
Même Titus cessa de parler.
Ce qui était exceptionnel.
Devant eux.
Au loin.
Dressée au sommet d'un vaste plateau.
Une forteresse dominait toute la région.
Massive.
Impressionnante.
Naturellement protégée par le relief.
Même à cette distance, elle paraissait difficile à prendre.
Varro fixa longuement le paysage.
Puis souffla :
— Par tous les dieux...
Alaric ne répondit pas.
Il observait simplement la cité.
Le lieu où allait bientôt se jouer le destin de la Gaule.
Le lieu où César miserait tout.
Le lieu où Vercingétorix jouerait sa dernière carte.
Et sans qu'il puisse encore expliquer pourquoi...
Un léger frisson parcourut son échine.
Au loin.
Sous la lumière du crépuscule.
Alésia les attendait.
