Alaric l'immortel

Chapitre 78 — Gergovie



Les mois qui suivirent furent parmi les plus éprouvants que les légions avaient connus depuis leur arrivée en Gaule.

L'ennemi semblait partout.

Et nulle part à la fois.

Les convois disparaissaient.

Les éclaireurs étaient harcelés.

Les villages favorables à Rome étaient attaqués.

Chaque victoire romaine semblait coûter davantage que la précédente.

Pour la première fois, les Gaulois ne réagissaient plus aux décisions de César.

Ils l'obligeaient à réagir aux leurs.

Les routes autrefois sûres devenaient dangereuses.

Les messagers voyageaient sous escorte.

Les réserves diminuaient plus vite qu'elles n'étaient remplacées.

Même les officiers les plus confiants commençaient à comprendre que cette campagne n'avait plus rien de semblable aux précédentes.

Vercingétorix avait réussi quelque chose que personne n'avait accompli avant lui.

Il avait transformé une multitude de tribus en une menace capable de rivaliser avec Rome.

Même au sein des légions, l'atmosphère avait changé.

Les plaisanteries étaient moins nombreuses.

Les hommes parlaient davantage de ravitaillement que de batailles.

Les vétérans eux-mêmes semblaient plus prudents.

Un soir, alors que plusieurs soldats partageaient leur repas autour d'un feu vacillant, Titus secoua la tête en examinant sa maigre ration.

— Je commence à détester ce Vercingétorix.

Quelques rires accueillirent la remarque.

— Pourquoi ?

demanda un soldat en arrachant un morceau de pain dur.

— Parce que j'ai faim.

Et qu'à chaque fois que j'ai faim, son nom apparaît quelque part.

Les éclats de rire furent plus nombreux cette fois.

Même Varro esquissa un sourire.

— Si ça continue, tu vas finir par rêver de lui.

— Je préfère rêver d'un banquet.

répliqua Titus.

— Avec du vin.

Beaucoup de vin.

— Et des femmes ?

lança quelqu'un.

— D'abord le vin.

Les femmes peuvent attendre.

Les soldats rirent de nouveau.

Mais Alaric remarqua autre chose.

Personne ne se moquait plus de Vercingétorix.

Personne.

Quelques mois auparavant, son nom faisait rire.

Aujourd'hui, il inspirait le respect.

Et parfois même la crainte.

Les hommes ne parlaient plus d'un simple chef gaulois.

Ils parlaient d'un adversaire.

D'un véritable ennemi.

Puis arriva Gergovie.

Même avant d'apercevoir la forteresse, Alaric savait ce qui allait se produire.

Depuis des siècles, il connaissait cet épisode.

Il connaissait le nom de la cité.

Le résultat de la bataille.

Les erreurs commises.

La retraite romaine.

Tout cela était déjà écrit dans sa mémoire.

Pourtant, cela ne l'empêchait pas de ressentir une étrange tension.

Parce qu'il n'était plus un lecteur observant un récit.

Il était désormais à l'intérieur de celui-ci.

Chaque homme qu'il croisait.

Chaque soldat qui riait autour d'un feu.

Chaque officier qui préparait ses plans.

Tous ignoraient ce qui les attendait.

Lui non.

Et parfois, cette connaissance était plus lourde qu'une armure.

La position gauloise était redoutable.

La cité dominait les hauteurs.

Les pentes étaient difficiles.

Le terrain favorisait les défenseurs.

Même plusieurs officiers romains le reconnaissaient.

Lorsque l'unité de reconnaissance fut envoyée observer les environs, Alaric put mesurer l'ampleur du défi.

Les collines entouraient la région comme les murs naturels d'une forteresse géante.

Les chemins étaient étroits.

Les approches limitées.

Chaque avancée romaine pouvait être observée depuis les hauteurs.

— Je n'aime pas cet endroit.

grommela Titus en observant les collines.

— Moi non plus.

répondit Varro.

— Mais César n'est pas connu pour reculer.

Alaric contempla les remparts au loin.

Même après tant de siècles, il restait impressionné par certains lieux historiques.

Gergovie était de ceux-là.

Parce qu'ici, pour une fois, César allait échouer.

Les jours suivants furent marqués par une succession de manœuvres.

Reconnaissances.

Escarmouches.

Tentatives de diversion.

Préparatifs.

Les deux camps cherchaient l'avantage.

Les deux camps savaient que la bataille approchait.

Alaric observait tout cela avec attention.

Et malgré sa connaissance de l'Histoire, il ne pouvait s'empêcher d'admirer les deux hommes qui dirigeaient cette guerre.

César.

Et Vercingétorix.

Deux stratèges.

Deux visions.

Deux volontés.

Dont une seule pouvait triompher.

Les rapports circulaient sans cesse.

Les officiers débattaient.

Les éclaireurs revenaient couverts de poussière.

Chaque journée semblait rapprocher les deux armées d'une confrontation inévitable.

Une tension permanente régnait dans le camp.

Comme l'air lourd précédant un orage.

Puis vint le jour où tout bascula.

L'attaque romaine devait être limitée.

Précise.

Contrôlée.

Une démonstration de force destinée à tester les défenses ennemies.

Pas une bataille décisive.

Pas encore.

Mais quelque chose tourna mal.

Des unités avancèrent trop loin.

D'autres crurent qu'un ordre avait été donné.

Certains officiers interprétèrent mal les signaux.

La confusion se propagea rapidement.

Les lignes se désorganisèrent.

Et les Gaulois saisirent immédiatement leur chance.

Depuis les hauteurs, les cors de guerre retentirent.

Les défenseurs comprirent avant les Romains que l'occasion était venue.

Le choc fut brutal.

Des milliers de guerriers dévalèrent les hauteurs.

Les cris de guerre résonnèrent dans toute la vallée.

Les légionnaires tentèrent de reformer leurs rangs.

Mais l'élan gaulois était irrésistible.

Alaric combattit au milieu du chaos.

Bouclier levé.

Glaive en main.

Autour de lui, les hommes tombaient.

Les ordres se perdaient dans le vacarme.

La poussière obscurcissait parfois complètement le champ de bataille.

Il para un coup de lance.

Riposta.

Abattit un guerrier.

Puis un second.

Autour de lui, les cohortes tentaient désespérément de maintenir leur cohésion.

Mais le terrain jouait contre elles.

Les pentes ralentissaient les mouvements.

Les formations se brisaient.

Les Gaulois frappaient puis disparaissaient avant de revenir quelques instants plus tard.

Pendant plusieurs heures, la situation resta incertaine.

Puis la réalité s'imposa.

Les Romains reculaient.

Alaric vit quelque chose qu'il n'avait encore jamais observé depuis son arrivée en Gaule.

Des légionnaires fuir.

Pas par lâcheté.

Par nécessité.

Parce que rester signifiait mourir.

Parce que la bataille était perdue.

Il aida plusieurs soldats à se replier.

Sauva un éclaireur blessé.

Puis Titus.

Qui avait reçu un coup à la jambe.

— Je vais bien !

protesta ce dernier.

— Tu boites.

— Un détail.

— Tu boites beaucoup.

— C'est toujours un détail.

Malgré la situation, Alaric eut un léger sourire.

Puis il passa le bras de son ami autour de ses épaules et l'aida à avancer.

Autour d'eux, les survivants se repliaient dans un ordre précaire.

Les officiers hurlaient des ordres.

Les porte-enseignes tentaient de maintenir les unités regroupées.

La retraite n'était pas encore une déroute.

Mais elle s'en approchait dangereusement.

Lorsque les combats cessèrent enfin, les pertes étaient lourdes.

Les légions avaient subi une véritable défaite.

Rare.

Humiliante.

Inattendue.

Le camp romain était silencieux.

Beaucoup plus silencieux qu'à l'habitude.

Les hommes soignaient leurs blessés.

Enterraient leurs morts.

Ou restaient simplement assis sans parler.

L'odeur du sang et de la fumée flottait encore dans l'air.

Partout, des médecins s'affairaient.

Des familles recevaient la nouvelle de la mort d'un frère.

D'un fils.

D'un ami.

Même les vétérans semblaient affectés.

Parce qu'ils savaient reconnaître une défaite lorsqu'ils en voyaient une.

Cette nuit-là, Alaric aperçut César.

Le général circulait parmi ses soldats.

Calme.

Maîtrisé.

Il ne criait pas.

Ne cherchait pas d'excuses.

Ne rejetait la faute sur personne.

Il observait.

Écoutait.

Réfléchissait.

Parfois il s'arrêtait auprès d'un blessé.

Parfois auprès d'un centurion.

Il parlait peu.

Mais sa simple présence semblait rassurer les hommes.

Et c'est à cet instant qu'Alaric comprit quelque chose.

La plupart des hommes révélaient leur véritable nature dans la victoire.

Les grands hommes la révélaient dans la défaite.

Alexandre avait été ainsi.

Philippe avant lui.

Et maintenant César.

Tous différents.

Tous imparfaits.

Mais capables de rester debout lorsque tout semblait s'effondrer autour d'eux.

Plus tard, alors que les feux du camp brûlaient faiblement dans l'obscurité, Titus s'assit près de lui.

Sa jambe était bandée.

Son humeur beaucoup moins.

— Alors...

dit-il finalement.

— Alors quoi ?

— On peut admettre qu'il est bon.

Alaric savait parfaitement de qui il parlait.

— Oui.

— Très bon même.

— Oui.

Titus regarda les flammes.

Puis soupira.

— Je déteste ça.

Cette fois, Alaric éclata franchement de rire.

— Tu détestes surtout avoir tort.

— C'est pareil.

— Non.

— Si.

Leur échange arracha quelques sourires aux soldats voisins.

Et pendant quelques instants, la lourdeur de la défaite sembla moins pesante.

Au loin, quelque part dans les montagnes, Vercingétorix célébrait probablement sa victoire.

Et pour une fois...

Il l'avait méritée.

Il avait surpassé César.

Déjoué Rome.

Et offert à la Gaule l'un de ses plus grands triomphes.

Mais Alaric connaissait déjà la suite.

Cette bataille appartenait aux Gaulois.

La guerre, elle, n'était pas encore terminée.

Parce que César n'était pas un homme qui abandonnait.

Et Vercingétorix venait peut-être de remporter sa plus grande victoire.

Mais il s'approchait également de son plus grand défi.

Alaric leva les yeux vers les étoiles.

Et il savait qu'Alésia approchait désormais.

Lentement.

Inexorablement.

Comme une ombre avançant vers eux tous.

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