Alaric l'immortel

Chapitre 76 — Les hommes de l'ombre



L'unité de reconnaissance de Lucius Varro ne ressemblait à aucune autre formation qu'Alaric avait connue au cours de sa longue existence.

Ni aux phalanges disciplinées de Macédoine.

Ni aux armées innombrables des rois perses.

Ni même aux légions romaines traditionnelles qu'il côtoyait depuis plusieurs mois.

Ici, les hommes combattaient rarement en grandes formations.

Ils ne cherchaient pas la gloire des batailles rangées.

Ils travaillaient en petits groupes.

Rapides.

Discrets.

Autonomes.

Leur rôle consistait à voir sans être vus.

À entendre sans être entendus.

À frapper sans être attrapés.

Et surtout à rapporter des informations.

Car dans toute guerre, une information valait parfois davantage qu'une armée entière.

Une armée pouvait remporter une bataille.

Une information pouvait gagner une campagne.

Varro répétait souvent cette phrase.

Et plus les semaines passaient, plus Alaric comprenait qu'il avait raison.

Les premiers jours furent consacrés à l'observation.

Varro voulait évaluer les nouveaux venus.

Mesurer leurs capacités réelles.

Leurs réactions.

Leur discipline.

Leur sang-froid.

Chaque exercice semblait anodin.

Mais rien n'était laissé au hasard.

Les hommes étaient observés lorsqu'ils marchaient.

Lorsqu'ils mangeaient.

Lorsqu'ils montaient la garde.

Même lorsqu'ils plaisantaient autour du feu.

Très vite, Alaric comprit pourquoi cet officier était respecté.

Le centurion n'était pas seulement un soldat.

C'était un homme intelligent.

Il observait constamment.

Écoutait davantage qu'il ne parlait.

Et semblait capable de comprendre les hommes presque aussi facilement qu'il lisait une carte.

Plusieurs fois, Alaric le vit corriger un problème avant même qu'il n'apparaisse.

Changer un itinéraire.

Modifier une patrouille.

Réorganiser un groupe.

Toujours avec une raison qui ne devenait évidente que plus tard.

Cette capacité lui rappelait certains généraux qu'il avait connus autrefois.

Des hommes capables de voir plusieurs coups à l'avance.

Ils étaient rares.

Et souvent dangereux.

Les premières missions commencèrent rapidement.

Patrouilles.

Reconnaissances.

Observation des routes.

Repérage des villages.

Surveillance des mouvements ennemis.

Escorte de messagers.

Inspection de passages forestiers.

Rien de glorieux.

Rien qui nourrissait les récits des bardes.

Aucun poète ne chantait les exploits d'un éclaireur ayant découvert une piste abandonnée.

Pourtant, sans ces missions, les batailles étaient perdues avant même d'avoir commencé.

Une armée aveugle était une armée condamnée.

Alaric retrouva des sensations familières.

La discrétion.

La patience.

L'attente.

Des compétences qu'il avait perfectionnées pendant des siècles.

Il avait traqué des bandits dans les montagnes de Grèce.

Traversé des déserts perses.

Exploré des territoires inconnus pour Alexandre.

Comparée à cela, la Gaule n'avait rien d'effrayant.

Mais elle restait imprévisible.

Et l'imprévisible tuait souvent les hommes les plus confiants.

La Gaule était magnifique.

Et dangereuse.

Les immenses forêts semblaient infinies.

Leurs arbres formaient parfois une voûte si dense que la lumière du soleil peinait à atteindre le sol.

Les collines verdoyantes dissimulaient facilement des centaines d'hommes.

Chaque vallée pouvait cacher une embuscade.

Chaque sentier pouvait devenir un piège.

Chaque silence pouvait annoncer une attaque.

Les Gaulois connaissaient leur territoire mieux que quiconque.

Et ils savaient en tirer parti.

Plus d'une fois, l'unité revint au camp avec plusieurs blessés.

Une patrouille tomba dans une embuscade près d'une rivière.

Une autre fut harcelée pendant des heures par des archers invisibles.

Une troisième perdit deux hommes dans un marécage dissimulé sous la végétation.

Jamais Alaric.

Son expérience lui permettait souvent de détecter les dangers avant les autres.

Même lorsqu'il ignorait lui-même comment il les avait remarqués.

Une branche cassée.

Une trace de pas presque effacée.

Un silence inhabituel parmi les oiseaux.

Des détails insignifiants pour la plupart des hommes.

Mais qui, accumulés, formaient un avertissement.

Avec les siècles, son instinct était devenu presque surnaturel.

Un matin, alors que son groupe progressait dans une forêt particulièrement dense, Alaric s'arrêta brusquement.

Les autres continuèrent quelques pas avant de remarquer son immobilité.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda un soldat.

Alaric observa les alentours.

Quelque chose n'allait pas.

Il ne savait pas quoi.

Pas encore.

Puis il aperçut une légère marque sur un tronc.

Une entaille récente.

Puis une autre.

Et encore une autre.

Des repères.

Quelqu'un avait balisé le chemin.

— Reculez.

immédiatement.

Les hommes obéirent.

Quelques instants plus tard, ils découvrirent plusieurs guerriers gaulois cachés plus loin dans les bois.

Une embuscade.

Varro observa longuement Alaric après leur retour.

— Comment l'as-tu remarqué ?

— Je ne sais pas.

répondit honnêtement Alaric.

Le centurion eut un léger sourire.

— Réponse intéressante.

Et il n'ajouta rien.

Un soir, alors qu'ils partageaient un repas après une longue mission, Titus vint s'asseoir près de lui.

L'ancienne recrue avait finalement rejoint l'unité quelques semaines après lui.

Grâce à son courage.

Et à son obstination.

— Je te déteste.

annonça-t-il en s'asseyant.

Alaric leva un sourcil.

— Encore ?

— Oui.

Titus désigna son propre bras couvert d'égratignures.

— Regarde-moi.

Puis regarde-toi.

Tu traverses les forêts gauloises comme si tu te promenais dans un jardin.

Quelques soldats éclatèrent de rire.

— J'ai simplement de l'expérience.

répondit Alaric.

— Voilà encore cette réponse.

Titus secoua la tête.

— Un jour, je découvrirai ton secret.

— Je te souhaite bonne chance.

— Merci.

J'en aurai besoin.

Les rires reprirent autour du feu.

Puis un autre soldat intervint.

— Moi je pense qu'il est béni par les dieux.

— Ou maudit.

ajouta quelqu'un.

— Vu sa tête, je penche pour maudit.

Cette fois, même Alaric sourit.

Les plaisanteries continuèrent une bonne partie de la soirée.

Et pour la première fois depuis longtemps, il se surprit à apprécier cette camaraderie.

Elle lui rappelait parfois certains moments passés auprès des Compagnons d'Alexandre.

Des souvenirs vieux de plusieurs siècles.

Et pourtant toujours aussi vivants.

Pendant quelques instants, il oublia son âge.

Il oublia les siècles.

Il n'était plus un immortel.

Simplement un soldat parmi d'autres.

Les mois passèrent.

Et la situation en Gaule commença à évoluer.

D'abord subtilement.

Puis de façon plus évidente.

Les embuscades devinrent plus fréquentes.

Plus coordonnées.

Plus efficaces.

Les messages circulaient plus vite entre les tribus.

Les mouvements ennemis semblaient répondre à une logique nouvelle.

Quelqu'un organisait tout cela.

Quelqu'un réfléchissait à grande échelle.

Lors des missions, Alaric remarqua plusieurs détails inquiétants.

Des tribus qui coopéraient alors qu'elles se détestaient habituellement.

Des villages qui évacuaient leurs réserves avant l'arrivée des Romains.

Des éclaireurs qui transmettaient des informations avec une rapidité inhabituelle.

Tout cela indiquait une chose.

Un chef était en train d'émerger.

Lors d'une réunion d'officiers à laquelle assistait exceptionnellement l'unité de reconnaissance, plusieurs centurions évoquèrent le sujet.

— Une nouvelle coalition.

grommela l'un d'eux.

— Rien de plus.

— Ils se sont déjà unis auparavant.

ajouta un autre.

— Et cela n'a jamais duré.

— Les Gaulois passent plus de temps à se battre entre eux qu'à nous combattre.

Quelques rires accueillirent cette remarque.

Mais tous ne partageaient pas cet optimisme.

— Cette fois c'est différent.

fit remarquer Varro.

Le silence suivit.

Lorsque Varro parlait, les autres écoutaient.

— Pourquoi ?

demanda un officier.

— Parce que quelqu'un leur apprend à réfléchir comme une armée.

Personne ne répondit immédiatement.

Alaric, lui, resta silencieux.

Parce qu'il connaissait déjà la réponse.

Cette nuit-là, il resta longtemps éveillé.

Assis près du feu mourant.

Le regard perdu dans les flammes.

Il savait.

Depuis longtemps.

Bien avant d'arriver en Gaule.

Bien avant même de rejoindre les légions.

Un homme allait bientôt apparaître.

Un homme capable d'accomplir ce que personne n'avait réussi avant lui.

Unir la Gaule.

Même temporairement.

Même imparfaitement.

Mais suffisamment pour inquiéter Rome.

Suffisamment pour attirer toute l'attention de César.

Alaric connaissait son nom.

Son destin.

Sa défaite.

Il connaissait déjà la fin de son histoire.

Pourtant...

Cela ne l'empêchait pas de ressentir une étrange curiosité.

Comme toujours.

Connaître le futur n'avait jamais empêché les hommes de le surprendre.

Il savait ce que Vercingétorix accomplirait.

Mais il ignorait encore quel genre d'homme il était réellement.

Et c'était cela qui l'intéressait.

Toujours.

Les livres racontaient les événements.

Jamais les hommes.

Quelques semaines plus tard, l'unité revenait d'une mission lorsque l'agitation inhabituelle du camp attira immédiatement leur attention.

Des officiers circulaient rapidement.

Les messagers entraient et sortaient sans arrêt du quartier général.

Même Varro semblait plus tendu qu'à l'accoutumée.

Quelque chose venait de se produire.

Quelque chose d'important.

En fin d'après-midi, les hommes furent finalement rassemblés.

Un officier lut un rapport fraîchement arrivé.

Le silence régnait.

Même les vétérans semblaient attentifs.

Puis un nom fut prononcé.

Un seul.

Mais il suffit à attirer toute l'attention.

— Vercingétorix.

Autour d'Alaric, plusieurs soldats échangèrent des regards perplexes.

D'autres rirent.

— Encore un chef de tribu.

— Il y en a un nouveau chaque année.

— Celui-là finira comme les autres.

— Peut-être qu'il se rendra avant même qu'on le rencontre.

Les moqueries se multiplièrent.

Personne ne semblait réellement inquiet.

Personne sauf Alaric.

Parce qu'il savait déjà.

Il savait que ce nom serait bientôt connu dans toute la Gaule.

Dans toute Rome.

Et pendant des siècles encore.

Il savait également que les hommes qui riaient aujourd'hui cesseraient bientôt de rire.

Car certains noms possédaient un poids particulier.

Et celui-ci allait marquer son époque.

Tandis que les autres soldats continuaient de plaisanter, Alaric leva les yeux vers l'horizon.

L'Histoire venait de faire son premier mouvement.

Et la tempête approchait.

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