Chapitre 75 — Sous l'œil de César
Le bâtiment des centurions se trouvait au cœur du camp.
Sobre.
Fonctionnel.
Sans aucune décoration inutile.
Comme tout ce qui appartenait aux légions.
Alaric traversa les allées en silence.
Les soldats qu'il croisait lui lançaient parfois des regards curieux.
La nouvelle de sa convocation s'était déjà répandue.
Dans un camp militaire, les rumeurs voyageaient plus vite que les messagers.
Lorsqu'il arriva devant la tente de Lucius Varro, deux gardes montaient la garde de chaque côté de l'entrée.
Leurs armures étaient impeccablement entretenues.
Leurs visages fermés.
L'un d'eux observa brièvement Alaric avant de soulever légèrement le menton.
— Entre.
Alaric inspira calmement.
Puis il souleva le pan de toile.
Et pénétra à l'intérieur.
La tente était plus vaste qu'il ne l'avait imaginé.
Pas luxueuse.
Mais organisée avec une rigueur presque militaire.
Une grande table occupait le centre.
Dessus étaient étalées plusieurs cartes de la Gaule, couvertes de marques, de notes et de petits pions de bois représentant les mouvements des légions.
Des armes soigneusement entretenues reposaient contre un support.
Une lampe à huile diffusait une lumière douce malgré le soleil extérieur.
Lucius Varro se tenait debout devant les cartes.
Les mains appuyées sur la table.
Le centurion leva lentement les yeux lorsque Alaric entra.
Puis il l'observa.
Longuement.
Sans prononcer un mot.
Le silence s'installa immédiatement.
Un silence lourd.
Calculé.
Comme si Varro cherchait à mesurer l'homme qui se trouvait devant lui.
Alaric soutint son regard sans difficulté.
Il avait déjà affronté des rois.
Des généraux.
Des conquérants.
Un centurion romain ne risquait pas de l'impressionner.
Les secondes passèrent.
Puis davantage encore.
Finalement, Varro prit la parole.
— Tu mens mal.
Alaric haussa légèrement un sourcil.
— Vraiment ?
Le centurion contourna lentement la table.
— Pas sur ton nom.
Pas sur ton origine.
Pas même sur ton âge.
Il s'arrêta à quelques pas de lui.
— Sur ton expérience.
Alaric demeura silencieux.
— Une petite armée de mercenaires en Orient ?
— C'est vrai.
— Oui.
Mais seulement en partie.
Varro croisa les bras.
— J'ai servi plus de vingt ans dans les légions.
J'ai vu des recrues.
Des vétérans.
Des héros.
Des lâches.
Des hommes qui prétendaient avoir combattu partout alors qu'ils n'avaient jamais quitté leur village.
Et d'autres qui prétendaient n'avoir aucune expérience alors qu'ils avaient survécu à des campagnes entières.
Son regard se fit plus perçant.
— Tu appartiens à la seconde catégorie.
Il fit quelques pas autour d'Alaric.
Comme un officier inspectant un soldat.
— Tu ne marches pas comme une recrue.
Tu économises naturellement ton énergie.
Tu observes toujours les sorties d'une pièce avant de t'asseoir.
Tu gardes constamment une vue sur ce qui t'entoure.
Même lorsque tu crois être détendu.
Varro secoua lentement la tête.
— Ce sont des habitudes que l'on acquiert après des années de guerre.
Pas après quelques escarmouches.
Il s'arrêta finalement devant lui.
— Tu ne combats pas comme une recrue.
Tu ne commandes certainement pas comme une recrue.
Alors qui es-tu réellement ?
Alaric réfléchit quelques secondes.
Comme toujours, il devait choisir soigneusement ses mots.
Dire trop peu éveillait les soupçons.
Dire trop risquait de révéler l'impossible.
Finalement, il répondit :
— Un homme qui a connu beaucoup de guerres.
Le silence revint.
Varro le fixa.
Puis, contre toute attente, éclata de rire.
Un rire franc.
Sincère.
— Enfin une réponse honnête.
Le centurion retourna derrière sa table.
Puis il s'assit.
Son attitude semblait désormais moins méfiante.
Presque détendue.
— Rassure-toi.
Je ne cherche pas à découvrir tes secrets.
Rome est remplie d'hommes qui préfèrent oublier leur passé.
Anciens mercenaires.
Anciens bandits.
Anciens nobles ruinés.
Anciens esclaves.
Peu importe.
Il désigna les cartes devant lui.
— Ce qui m'intéresse, ce n'est pas ce que tu étais.
C'est ce que tu peux apporter aux légions.
Varro indiqua alors un siège.
— Assieds-toi.
Alaric prit place.
Le centurion joignit les mains devant lui.
— Depuis plusieurs semaines, je t'observe.
Pas seulement moi.
Les instructeurs aussi.
Certains vétérans également.
Et plus je te regarde, plus une chose devient évidente.
Il marqua une pause.
— Tu as survécu à davantage de combats que la plupart des hommes présents dans ce camp.
Même si je serais incapable de dire comment.
Alaric ne répondit pas.
Varro poursuivit.
— Lors de l'exercice de la semaine dernière, lorsque la ligne s'est effondrée...
Tu as réagi avant tout le monde.
Pas comme quelqu'un qui réfléchissait.
Comme quelqu'un qui avait déjà vécu cette situation des dizaines de fois.
Il désigna ensuite une carte.
— Les batailles changent.
Les ennemis changent.
Mais certaines réactions ne trompent jamais.
Tu possèdes quelque chose que l'on ne peut pas enseigner.
L'expérience.
Le genre d'expérience qui sauve des vies.
Le genre d'expérience qui permet à une unité entière de rentrer au camp.
Le centurion se pencha légèrement vers lui.
— Les légions ont besoin d'hommes compétents.
Pas seulement de bras.
Pas seulement de courage.
D'expérience.
Et toi...
Tu débordes d'expérience.
Varro se leva de nouveau.
Puis il contourna la table.
— J'ai une proposition à te faire.
Cette fois, Alaric l'observa avec davantage d'attention.
Le ton du centurion avait changé.
Il ne s'agissait plus d'un interrogatoire.
Mais d'une offre.
— Une unité de reconnaissance.
Des hommes sélectionnés parmi les meilleurs éléments des légions.
Des soldats capables d'agir loin du gros des troupes.
Les premiers à entrer en territoire ennemi.
Les derniers à en sortir.
Varro commença à marcher lentement.
— Éclaireurs.
Patrouilleurs.
Messagers.
Parfois espions.
Parfois guides.
Parfois soldats lorsque la situation l'exige.
Le genre de missions où l'intelligence compte autant que la force.
Et où une erreur peut coûter la vie à tout un détachement.
Alaric écoutait attentivement.
Cette proposition l'intéressait davantage qu'un simple poste de commandement.
Elle lui offrirait plus de liberté.
Plus de mobilité.
Et davantage d'occasions d'observer les événements.
— Pourquoi moi ?
Demanda-t-il finalement.
Varro eut un léger sourire.
Comme s'il attendait précisément cette question.
— Parce que tu viens encore de prouver que j'ai raison.
Alaric resta silencieux.
— Un homme ambitieux aurait demandé ce qu'il gagnait.
Un imbécile aurait accepté immédiatement.
Toi...
Tu veux comprendre avant de décider.
Le centurion hocha lentement la tête.
— Les hommes qui réfléchissent sont rares.
Les hommes qui réfléchissent sous la pression le sont encore davantage.
Et ceux-là valent leur poids en or.
Le silence s'installa quelques instants.
Alaric réfléchit.
Cette affectation lui permettrait de participer aux campagnes sans attirer autant l'attention qu'un poste d'officier.
Elle lui offrirait également une meilleure vue d'ensemble des opérations de César.
Finalement, il acquiesça.
— J'accepte.
Le sourire de Varro s'élargit légèrement.
— Je savais que ce serait le cas.
Il tendit alors la main.
Alaric la serra.
La poigne du centurion était ferme.
Celle d'un homme habitué à commander.
— Bienvenue parmi les hommes utiles.
Pour la première fois depuis son arrivée dans les légions, Alaric eut le sentiment que son véritable parcours venait de commencer.
Quelques jours plus tard, le camp entier fut rassemblé.
Cette fois, l'agitation était différente.
Les officiers semblaient tendus.
Les vétérans paraissaient impatients.
Même les centurions surveillaient leurs hommes avec davantage d'attention.
Puis le bruit commença à courir.
Un murmure.
D'abord discret.
Puis de plus en plus fort.
César.
Il arrivait.
Des milliers de soldats se mirent au garde-à-vous.
Le silence tomba progressivement.
Puis une petite escorte apparut.
Rien de spectaculaire.
Pas de démonstration inutile.
Pas de faste excessif.
Et pourtant...
Dès qu'il le vit, Alaric comprit.
C'était lui.
L'homme dont tout le monde parlait.
L'homme qui faisait trembler la Gaule.
L'homme qui fascinait Rome.
Julius Caesar avançait à cheval au milieu de ses officiers.
Son apparence n'avait rien d'extraordinaire.
Il n'était pas particulièrement imposant.
Ni gigantesque.
Ni terrifiant.
Pourtant quelque chose émanait de lui.
Une présence.
Une certitude.
Comme si le monde devait naturellement s'organiser autour de sa volonté.
Et soudain...
Alaric retrouva une sensation qu'il n'avait plus éprouvée depuis deux siècles.
Alexandre.
Pas la même personnalité.
Pas le même regard.
Pas le même rêve.
Mais la même force.
La même capacité à entraîner les autres.
La même conviction inébranlable.
Ces hommes apparaissaient rarement dans l'Histoire.
Une fois par génération.
Parfois moins.
Des individus capables de changer le destin de nations entières.
Des hommes qui forçaient le monde à suivre leur vision.
Alaric observa César avancer entre les rangs.
Et pour la première fois depuis son arrivée en Gaule, il comprit pourquoi il avait quitté sa famille.
Parce qu'il assistait à un moment historique.
Parce qu'il savait reconnaître ces hommes lorsqu'ils apparaissaient.
Et parce qu'une partie de lui ne pouvait jamais résister à l'appel de l'Histoire.
Puis quelque chose d'inattendu se produisit.
Alors que César inspectait les soldats, son regard balaya les rangs.
Des centaines d'hommes.
Puis des milliers.
Et soudain...
Ses yeux s'arrêtèrent brièvement sur Alaric.
Une seconde.
Peut-être deux.
Pas davantage.
Puis César poursuivit son inspection.
Comme si rien ne s'était passé.
Autour de lui, personne ne sembla remarquer quoi que ce soit.
Personne sauf Alaric.
Une étrange sensation le traversa.
Comme si, pendant un instant, César l'avait réellement vu.
Pas comme un simple soldat.
Pas comme une recrue anonyme.
Mais comme quelqu'un qui méritait son attention.
Alaric ne connaissait pas encore la raison de ce regard.
Il ignorait totalement que le charme immortel qui sommeillait en lui influençait parfois inconsciemment ceux qui croisaient sa route.
Depuis toujours, il croyait simplement avoir été chanceux.
Ou peut-être remarqué pour ses compétences.
Il ne soupçonnait pas qu'une autre force agissait discrètement.
Invisible.
Silencieuse.
Et que sa fille avait hérité de ce même don.
