Alaric l'immortel

Chapitre 74 — Le vétéran sans âge



Les jours passèrent.

Puis les semaines.

Et l'entraînement continua de gagner en intensité.

Les recrues qui avaient survécu aux premières épreuves commençaient à comprendre ce que signifiait réellement devenir légionnaire.

Ce n'était pas seulement apprendre à manier une arme.

C'était apprendre à vivre pour la légion.

À marcher avec elle.

À souffrir avec elle.

À combattre avec elle.

Chaque journée semblait conçue pour briser les hommes.

Et reconstruire des soldats.

Les plus faibles abandonnaient.

Les plus orgueilleux étaient humiliés.

Les plus téméraires apprenaient rapidement que le courage seul ne suffisait pas.

Rome ne cherchait pas des héros.

Rome fabriquait des soldats.

Et cette différence expliquait une grande partie de sa puissance.

Avant l'aube.

Les trompettes retentissaient.

Puis venaient les marches.

Des kilomètres.

Encore des kilomètres.

Sous le poids de l'équipement.

Sous le soleil.

Sous la pluie.

Parfois dans la boue jusqu'aux chevilles.

Parfois sur des routes pierreuses qui mettaient les pieds à vif.

Les recrues se plaignaient.

Les vétérans riaient.

Et les centurions criaient.

Toujours plus fort.

Toujours plus longtemps.

Pour Alaric, cependant, ces épreuves demeuraient relativement faciles.

Son corps semblait inépuisable comparé à celui des autres hommes.

Et même lorsqu'il ressentait la fatigue...

Elle disparaissait toujours plus vite que chez les autres.

Plus d'une fois, il dut ralentir volontairement.

Lors des longues marches, il se forçait à adopter le rythme des autres.

Il simulait parfois un essoufflement.

Une douleur dans les jambes.

Une gêne dans les épaules.

Rien de trop visible.

Juste assez pour ne pas paraître anormal.

Car il savait d'expérience qu'un homme exceptionnel attirait toujours l'attention.

Et l'attention amenait les questions.

Les questions amenaient les soupçons.

Et les soupçons étaient dangereux pour quelqu'un qui portait plusieurs siècles de secrets.

Les exercices de combat devinrent également plus exigeants.

Les instructeurs abandonnèrent progressivement les bases.

Les affrontements devinrent plus rapides.

Plus violents.

Plus réalistes.

Les armes d'entraînement étaient lourdes.

Les boucliers pesants.

Les coups parfois suffisamment puissants pour laisser des bleus pendant plusieurs jours.

Et c'est là qu'Alaric cessa peu à peu de se retenir.

Pas totalement.

Mais suffisamment pour que son expérience apparaisse clairement.

Les siècles passés sur les champs de bataille parlaient à travers chacun de ses mouvements.

Ses frappes étaient précises.

Ses esquives naturelles.

Son équilibre parfait.

Il ne combattait pas comme une recrue.

Il combattait comme un vétéran.

Un vétéran qui avait survécu à davantage de guerres que tous les hommes du camp réunis.

Bien sûr, personne ne pouvait imaginer cela.

Mais tout le monde comprenait une chose.

Alaric était dangereux.

Lors d'un exercice particulièrement brutal, un ancien mercenaire gaulois tenta de le surprendre par une attaque latérale.

Le mouvement était rapide.

Bien exécuté.

Suffisant pour mettre au sol la plupart des recrues.

Alaric l'esquiva presque sans réfléchir.

Pivot.

Blocage.

Déséquilibre.

Puis il plaça la pointe de son arme d'entraînement contre la gorge de son adversaire.

Le tout en quelques secondes.

Le silence tomba autour d'eux.

Même l'instructeur resta immobile.

Le mercenaire cligna plusieurs fois des yeux.

— Par les dieux...

Souffla-t-il.

Alaric recula immédiatement.

Comme s'il venait seulement de réaliser ce qu'il avait fait.

Mais le mal était déjà fait.

Les regards avaient changé.

On ne le voyait plus comme une simple recrue.

Un après-midi, plusieurs recrues furent réunies pour un exercice collectif.

Deux groupes s'affrontaient dans une simulation de bataille.

Les boucliers s'entrechoquaient.

Les ordres fusaient.

La poussière envahissait l'air.

Puis tout bascula.

L'un des groupes commença à perdre du terrain.

La ligne se désorganisa.

Les hommes reculèrent.

Certains paniquèrent.

D'autres se retrouvèrent isolés.

Alaric observa la situation quelques secondes.

Puis agit.

D'une voix calme.

Assurée.

— Boucliers à gauche !

Resserrez les rangs !

Reculez de trois pas !

Maintenant !

Sans même réfléchir, plusieurs recrues exécutèrent ses ordres.

La ligne se reforma.

L'espace fut refermé.

L'attaque adverse perdit immédiatement son avantage.

Puis Alaric continua.

— Toi !

Avance d'un pas !

Maintiens la pression !

Ne casse pas la ligne !

Les hommes obéirent.

L'effet fut immédiat.

Ce qui ressemblait quelques instants plus tôt à une défaite certaine se transforma progressivement en contre-attaque organisée.

Lorsque l'exercice prit fin, les deux groupes étaient couverts de poussière et de sueur.

Mais les instructeurs observaient autre chose.

Ils observaient l'homme qui avait pris le commandement sans en avoir reçu l'ordre.

Et qui avait eu raison.

Le soir même, Titus s'installa à côté de lui autour du feu.

Comme il le faisait presque tous les jours désormais.

Une grande miche de pain dans une main.

Un morceau de fromage dans l'autre.

— Je commence à comprendre pourquoi tu refuses de raconter ton passé.

Alaric leva un sourcil.

— Ah oui ?

— Oui.

Titus mordit dans son pain.

— Parce que personne ne te croirait.

Quelques soldats éclatèrent de rire.

— Je ne raconte simplement rien d'intéressant.

— Bien sûr.

Et moi je suis consul.

Les rires redoublèrent.

Même Alaric sourit.

Titus pointa alors un doigt accusateur vers lui.

— Tu marches comme un vétéran.

Tu combats comme un vétéran.

Tu donnes des ordres comme un vétéran.

Et pourtant tu prétends avoir servi dans une petite armée de mercenaires.

— C'est une version simplifiée.

— Ah !

Voilà enfin quelque chose de sincère !

Les deux hommes éclatèrent de rire.

Et pour la première fois depuis son arrivée, Alaric réalisa qu'il s'était fait un véritable ami.

Au fil des jours, leur amitié se renforça.

Titus parlait sans arrêt.

De sa famille.

De son village.

Des récoltes.

Des filles qu'il espérait retrouver après la guerre.

Il racontait tout avec une énergie inépuisable.

Et même lorsque ses histoires étaient absurdes, Alaric les écoutait avec plaisir.

Cela lui rappelait quelque chose qu'il avait presque oublié.

La simplicité.

La camaraderie.

Ces liens qui naissaient entre soldats avant les batailles.

Ces amitiés forgées dans la fatigue et les épreuves.

Des amitiés souvent plus solides que bien des serments.

Les semaines suivantes confirmèrent sa réputation.

Chaque exercice semblait renforcer davantage l'intérêt que lui portaient les officiers.

Les instructeurs l'observaient.

Les vétérans le questionnaient.

Même certains centurions commençaient à remarquer son existence.

Parmi eux se trouvait un homme nommé Lucius Varro.

Un centurion réputé pour son exigence.

Et surtout pour son œil redoutable.

Lucius parlait peu.

Observait beaucoup.

Et semblait toujours remarquer ce que les autres ignoraient.

Plusieurs fois, Alaric surprit son regard posé sur lui durant les entraînements.

Attentif.

Comme s'il essayait de résoudre une énigme.

Contrairement aux autres officiers, Varro ne semblait pas impressionné.

Il semblait méfiant.

Comme si quelque chose dans le comportement d'Alaric ne correspondait pas à son histoire.

Une fois, après un exercice, leurs regards se croisèrent.

Le centurion resta immobile.

Puis il hocha légèrement la tête avant de s'éloigner.

Ce simple geste inquiéta davantage Alaric qu'une centaine de questions.

Puis arriva l'exercice qui changea tout.

Les recrues devaient franchir un parcours particulièrement difficile.

Course.

Escalade.

Combat.

Construction d'une fortification improvisée.

Le tout sous une limite de temps presque impossible à respecter.

Dès le départ, plusieurs hommes furent dépassés.

Puis d'autres abandonnèrent.

Mais Alaric continua.

Sans ralentir.

Sans hésiter.

Son corps semblait parfaitement synchronisé avec chaque obstacle.

Les années passées dans les montagnes.

Les campagnes militaires.

Les batailles.

Tout cela lui donnait un avantage immense.

Il franchit les murs de bois avec une aisance déconcertante.

Traversa les fossés sans perdre son équilibre.

Remporta les affrontements d'entraînement presque sans effort.

Puis participa à la construction de la fortification avec une efficacité qui surprit même les ingénieurs militaires présents.

Lorsqu'il termina finalement le parcours, il était loin devant les autres.

Même certains vétérans présents pour la démonstration restèrent silencieux.

L'un des instructeurs secoua lentement la tête.

— Par tous les dieux...

Murmura-t-il.

Au sommet de la plateforme d'observation, plusieurs officiers échangeaient déjà des regards.

Et parmi eux se trouvait Lucius Varro.

Les bras croisés.

Le visage fermé.

Observant Alaric sans le quitter des yeux.

Le lendemain matin.

Alors qu'il terminait son repas, une ombre s'arrêta devant lui.

Alaric leva les yeux.

Un légionnaire se tenait devant sa table.

— Alaric.

— Oui ?

— Le centurion Lucius Varro souhaite te voir.

Le silence tomba immédiatement autour de lui.

Même Titus cessa de manger.

Ce qui était extrêmement rare.

— Il me veut pourquoi ?

Demanda Alaric.

Le soldat haussa les épaules.

— Aucune idée.

Mais à ta place...

Je ne le ferais pas attendre.

Puis il s'éloigna.

Autour du feu, plusieurs recrues observaient désormais Alaric.

Titus finit par rompre le silence.

— Eh bien.

— Quoi ?

— Soit tu viens d'obtenir une promotion.

Il marqua une pause.

— Soit tu es dans un sacré pétrin.

Quelques soldats rirent nerveusement.

Mais personne ne semblait réellement savoir laquelle des deux possibilités était la bonne.

Alaric poussa un soupir.

Puis se leva.

Au fond de lui, une vieille intuition lui soufflait déjà la réponse.

Lucius Varro avait remarqué quelque chose.

La question était simplement :

Quoi ?

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