Chapitre 73 — Les légions de César
Le camp romain était encore plus impressionnant lorsqu'on s'en approchait.
Ce que la distance avait dissimulé apparaissait désormais dans toute son ampleur.
Les fossés.
Les palissades.
Les tours de garde.
Les sentinelles.
Tout respirait l'ordre et la discipline.
Des centaines de soldats entraient et sortaient continuellement.
Des convois de ravitaillement franchissaient les portes.
Des forgerons travaillaient sous des auvents.
Des charpentiers réparaient des chariots.
Partout, des hommes s'activaient.
Comme les rouages d'une immense machine.
Alaric observa la scène quelques instants.
Puis il rejoignit la file des nouveaux arrivants.
Les formalités furent simples.
Nom.
Origine.
Âge.
Mensonges.
Comme toujours.
Depuis des siècles, il avait changé d'identité plus souvent qu'il ne pouvait les compter.
Une de plus ne ferait aucune différence.
Le scribe romain nota les informations sans même lever les yeux.
— Expérience militaire ?
Demanda-t-il.
Alaric hésita intérieurement.
Puis répondit :
— J'ai servi quelques années comme soldat dans une armée grecque.
Le scribe leva brièvement les yeux.
— Laquelle ?
— Une petite armée de mercenaires en Orient.
Le scribe hocha la tête et nota l'information sans poser davantage de questions.
Le scribe grogna.
Écrivit quelques mots.
Puis passa au suivant.
Aussi simple que cela.
Trois siècles de batailles réduits à une phrase.
Cette pensée l'amusa.
Une fois intégré au camp, il découvrit rapidement ce qui faisait la force des légions.
Ce n'était pas leur courage.
Ni même leurs officiers.
C'était leur organisation.
Chaque homme connaissait sa place.
Chaque tâche était planifiée.
Même les repas.
Même les corvées.
Même le sommeil.
Rien n'était laissé au hasard.
Alaric comprit rapidement pourquoi tant d'adversaires sous-estimaient Rome.
Ils voyaient des soldats.
Ils ne voyaient pas le système.
Dès le lendemain commencèrent les entraînements.
Et les instructeurs ne montrèrent aucune pitié.
Marche.
Course.
Construction.
Creusement.
Maniement des armes.
Puis encore marche.
Encore course.
Encore travail.
Certains nouveaux arrivants abandonnèrent dès les premiers jours.
D'autres tombèrent d'épuisement.
Les vétérans observaient cela avec amusement.
Visiblement habitués au spectacle.
Pour Alaric, en revanche, tout cela paraissait presque reposant.
Il avait traversé des déserts.
Escaladé des montagnes.
Marché sous les ordres d'Alexandre jusqu'aux confins du monde connu.
Comparée à cela, la discipline romaine semblait parfaitement supportable.
Le véritable défi était ailleurs.
Il devait paraître ordinaire.
C'était plus difficile qu'il ne l'avait imaginé.
Très difficile.
Lors des exercices au glaive, son corps réagissait avant même qu'il ne réfléchisse.
Les mouvements appris pendant des siècles revenaient naturellement.
Les esquives.
Les frappes.
Les déplacements.
Tout était devenu instinctif.
Dès les premiers exercices, il montra un niveau que peu de recrues pouvaient égaler.
Les autres soldats commencèrent rapidement à le remarquer.
Et cela ne le dérangeait pas.
Après tout, il n'avait aucune raison de cacher ce qu'il savait faire.
Malgré ses efforts, certains commencèrent à le remarquer.
Et cette fois, ce ne fut pas à cause d'une simple impression.
Lors d'un exercice de combat, deux recrues s'affrontaient sous l'œil d'un instructeur.
L'une d'elles perdit soudain l'équilibre.
Son partenaire, emporté par son élan, ne parvint pas à retenir son coup.
Le glaive d'entraînement fonça droit vers son visage.
Avant même que quiconque ne réagisse, Alaric intervint.
Il franchit plusieurs pas en une fraction de seconde.
Sa main attrapa le bras du combattant.
Le coup s'arrêta à quelques doigts seulement de sa cible.
Le silence tomba brièvement sur le terrain.
Même l'instructeur sembla surpris.
Alaric relâcha immédiatement sa prise.
— Réflexe.
Dit-il simplement.
Mais plusieurs soldats avaient vu la vitesse de son intervention.
Et surtout la facilité avec laquelle il avait arrêté un homme lancé de toutes ses forces.
Parmi eux se trouvait un légionnaire nommé Titus.
Un gaillard massif originaire d'Italie.
Toujours prêt à parler.
Toujours prêt à rire.
Toujours prêt à manger davantage que tout le monde.
Le soir même, alors qu'ils partageaient leur repas autour d'un feu, Titus s'assit près de lui.
— J'ai servi quelques années comme soldat dans une armée grecque.
Demanda-t-il.
Alaric leva les yeux.
— Oui.
— Bien sûr.
Et moi je suis le roi de Rome.
Quelques soldats éclatèrent de rire.
Titus secoua la tête.
— Les autres ne le voient peut-être pas.
Moi si.
Tu te bats comme quelqu'un qui a déjà survécu à de vraies batailles.
Alaric hésita un instant.
— J'ai servi quelque temps dans une petite armée de mercenaires en Orient.
Titus arqua un sourcil.
— Ah.
Voilà qui ressemble déjà davantage à la vérité.
— C'était il y a longtemps.
— Suffisamment longtemps pour apprendre deux ou trois choses, visiblement.
Alaric se contenta de hausser les épaules.
Le sujet s'arrêta là.
Mais il comprit qu'il avait déjà montré davantage qu'il ne l'aurait voulu.
Les semaines passèrent.
L'entraînement se poursuivit.
Et plus Alaric observait les légionnaires, plus son respect pour eux grandissait.
Les Macédoniens d'Alexandre étaient extraordinaires.
Mais ils reposaient énormément sur le génie de leur roi.
Rome, elle, semblait capable de produire des soldats compétents à une échelle presque inimaginable.
Chaque homme seul n'était peut-être pas exceptionnel.
Mais ensemble...
Ils formaient quelque chose de redoutable.
Une machine capable de broyer des royaumes entiers.
Un matin, les recrues furent rassemblées sur une vaste place du camp.
L'agitation était inhabituelle.
Les officiers semblaient plus attentifs.
Les vétérans eux-mêmes paraissaient plus disciplinés qu'à l'ordinaire.
Un murmure parcourut les rangs.
Puis un nom circula.
Toujours le même.
César.
Alaric sentit immédiatement l'atmosphère changer.
Comme si des milliers d'hommes retenaient leur souffle.
Il ne vit encore personne.
Pas directement.
Mais il comprit une chose.
Le commandant des légions était arrivé.
Et bientôt...
Il allait enfin rencontrer l'homme dont toute la Gaule parlait.
