Chapitre 72 — La route vers la Gaule
Le village avait disparu derrière l'horizon depuis plusieurs jours déjà.
Pourtant, Alaric avait encore l'impression de sentir la main de Lycia dans la sienne.
Parfois, lorsqu'il s'arrêtait au bord d'une route ou près d'un feu de camp, son regard se tournait instinctivement vers l'est.
Vers sa maison.
Vers sa famille.
Vers ceux qu'il avait laissés derrière lui.
Puis il reprenait sa route.
Encore.
Toujours.
Comme il l'avait fait durant des siècles.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Pour la première fois, il savait exactement où était son foyer.
Pendant longtemps, il n'avait jamais eu cet attachement.
Les royaumes qu'il avait servis s'étaient effondrés.
Les amis qu'il avait aimés étaient devenus poussière.
Même les souvenirs finissaient parfois par se brouiller.
Mais cette maison au milieu des vignes...
Cette femme qui l'attendait...
Ces enfants qui portaient une partie de lui...
Tout cela était réel.
Et pour la première fois depuis très longtemps, quitter un endroit lui faisait mal.
Les premiers jours furent les plus difficiles.
Chaque kilomètre semblait l'éloigner davantage de la vie qu'il avait construite.
Il se surprenait parfois à imaginer ce que faisaient les siens.
Lycia travaillait-elle déjà dans les vignes ?
Sa fille discutait-elle encore avec tout le village ?
Le cadet cherchait-il toujours à se battre avec des garçons plus grands que lui ?
Et son fils aîné observait-il encore le monde avec ce regard calme qui rappelait parfois tellement celui d'Alaric lui-même ?
Ces pensées l'accompagnèrent durant une grande partie du voyage.
Les semaines passèrent.
Alaric traversa plusieurs provinces romaines.
Des plaines fertiles.
Des collines couvertes de vignes.
Des villes prospères entourées de solides murailles.
Partout, il retrouvait la même chose.
Rome.
Son influence.
Sa puissance.
Même à des centaines de kilomètres de la capitale, sa présence était visible.
Les routes pavées.
Les aqueducs.
Les ponts.
Les garnisons.
Tout semblait relié par une volonté unique.
Les routes romaines l'impressionnaient particulièrement.
Elles traversaient montagnes et vallées avec une efficacité remarquable.
Des convois marchands les empruntaient quotidiennement.
Des messagers galopaient d'une cité à l'autre.
Des soldats circulaient sans relâche.
Tout semblait fonctionner comme les rouages d'un immense mécanisme.
Alaric avait vu naître des empires.
Il avait vu des royaumes plus vastes.
Mais aucun n'avait possédé une organisation aussi impressionnante.
Alexandre avait conquis le monde.
Rome semblait vouloir le construire.
Cette pensée l'accompagna durant une grande partie du voyage.
À plusieurs reprises, il traversa des villes où les forums étaient animés du matin au soir.
Les marchés débordaient de marchandises venues de toutes les régions connues.
Des étoffes d'Orient.
Des épices lointaines.
Des armes forgées dans les provinces du nord.
Des amphores venues des côtes méditerranéennes.
Partout, les habitants parlaient de Rome comme d'une évidence.
Comme si son pouvoir avait toujours existé.
Comme si rien ne pouvait jamais l'ébranler.
Alaric savait pourtant mieux que quiconque que rien n'était éternel.
Pas même les plus grands empires.
Dans les auberges et les relais de poste, les conversations revenaient souvent au même sujet.
Les guerres en Gaule.
Les victoires de César.
Les légions.
Chaque soir ou presque, quelqu'un racontait une nouvelle histoire.
Certaines étaient vraies.
D'autres visiblement exagérées.
Mais toutes participaient à construire une légende.
— On raconte qu'il a vaincu trois tribus en une seule campagne.
— Moi j'ai entendu dire qu'il marchait avec ses soldats.
répondit un autre.
Les débats continuaient souvent jusque tard dans la nuit.
Alaric écoutait en silence.
Comme autrefois.
Lorsque les tavernes macédoniennes ne parlaient que d'Alexandre.
Il reconnaissait les signes.
La naissance d'un mythe.
Une autre nuit, dans une auberge bondée, un voyageur raconta :
— On dit qu'il connaît le nom de centaines de soldats.
— Des centaines ?
— C'est ridicule.
— Peut-être. Mais ceux qui servent sous lui jurent que c'est vrai.
— Personne ne peut retenir autant de noms.
— César le peut.
Les hommes autour de la table hochèrent la tête avec admiration.
Alaric resta silencieux.
Là encore, cela lui rappelait Alexandre.
Les grands chefs comprenaient une chose essentielle.
Les hommes étaient prêts à mourir pour quelqu'un qui les voyait réellement.
Pas seulement pour un drapeau ou une récompense.
Un soir, alors qu'il partageait un repas avec plusieurs voyageurs, un ancien légionnaire vint s'asseoir près du feu.
L'homme portait les cicatrices de nombreuses campagnes.
Son bras gauche était marqué d'une longue balafre qui disparaissait sous sa tunique.
Une autre traversait son menton jusqu'à sa joue.
Son nez avait probablement été brisé plusieurs fois au cours de sa vie.
Son regard, lui, semblait plus vieux que son âge.
C'était le regard d'un homme qui avait vu mourir beaucoup trop de compagnons.
Il s'assit lentement près du feu en poussant un soupir.
Les conversations diminuèrent légèrement autour de lui.
Manifestement, plusieurs voyageurs le connaissaient déjà.
— Tu vas vers la Gaule ?
demanda-t-il à Alaric.
— Oui.
— Pour rejoindre les légions ?
— Oui.
L'ancien soldat hocha lentement la tête.
Il observa quelques instants le jeune homme assis en face de lui.
— Tu n'as pas l'air d'un paysan.
— J'ai travaillé la terre pendant des années.
— Peut-être.
Mais tu te tiens comme un soldat.
Alaric ne répondit pas.
Le vétéran eut un léger sourire.
— Ne t'inquiète pas.
Je ne pose pas de questions auxquelles je ne veux pas entendre les réponses.
Quelques rires étouffés s'élevèrent autour du feu.
Puis l'ancien légionnaire reprit un air plus sérieux.
— Alors écoute bien un conseil.
Alaric attendit.
— Si César te demande l'impossible...
fais-le quand même.
Quelques rires éclatèrent autour du feu.
Mais le vétéran ne plaisantait pas.
Son ton était trop sincère.
Trop convaincu.
— Pourquoi ?
demanda Alaric.
L'homme fixa les flammes quelques secondes.
Comme s'il revivait certains souvenirs.
Puis répondit :
— Parce que d'une façon ou d'une autre...
il trouve toujours un moyen de rendre l'impossible réalisable.
Le silence retomba autour du feu.
Même ceux qui riaient quelques instants plus tôt semblaient réfléchir à ces paroles.
Ces mots restèrent longtemps dans l'esprit d'Alaric.
Le vétéran prit une gorgée de vin avant de poursuivre.
— J'ai servi sous plusieurs commandants.
Des bons.
Des mauvais.
Des ambitieux.
Des lâches.
Des hommes qui rêvaient de gloire.
D'autres qui rêvaient simplement de rentrer chez eux vivants.
Il secoua lentement la tête.
— Mais César...
Il est différent.
— En quoi ?
Le vétéran réfléchit quelques secondes.
Cherchant visiblement les mots justes.
— Quand il parle, tu as l'impression que la victoire existe déjà.
Même lorsque tout semble perdu.
Même lorsque les vivres manquent.
Même lorsque les ennemis sont plus nombreux.
Il te regarde...
et soudain tu te surprends à croire que tout est possible.
Autour du feu, plusieurs hommes acquiescèrent.
L'un d'eux intervint :
— Mon frère sert dans la Dixième légion.
Il dit exactement la même chose.
— La Dixième ?
répondit le vétéran avec un sourire.
Alors ton frère est entre de bonnes mains.
Il reporta son attention sur Alaric.
— Les soldats le suivent parce qu'il partage leurs marches.
Leurs fatigues.
Leurs dangers.
Quand il exige quelque chose, il est souvent prêt à le faire lui-même.
C'est rare chez les grands hommes.
Très rare.
L'ancien légionnaire eut un sourire fatigué.
— C'est dangereux, ce genre d'homme.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il finit par convaincre les autres de croire en ses rêves.
Son regard se perdit un instant dans les flammes.
— Et lorsqu'un homme est capable de faire croire à des milliers d'autres que son rêve est aussi le leur...
alors plus rien ne peut vraiment l'arrêter.
Alaric comprit exactement ce qu'il voulait dire.
Il avait déjà rencontré un homme semblable.
Plus de deux siècles auparavant.
Un roi macédonien aux yeux brûlants d'ambition.
Un homme qui avait lui aussi convaincu des milliers de soldats de marcher jusqu'au bout du monde.
Alexandre.
Pendant quelques secondes, les souvenirs revinrent.
Les longues colonnes de soldats.
Les batailles.
Les victoires.
Les rêves impossibles devenus réalité.
Puis les flammes du foyer remplacèrent celles du passé.
Et Alaric revint au présent.
Peut-être que l'Histoire était en train de lui présenter un nouvel Alexandre.
Ou peut-être quelqu'un de plus dangereux encore.
Les paysages changèrent progressivement.
Les terres romaines laissèrent place à des régions plus sauvages.
Les forêts devinrent plus épaisses.
Les villages plus rares.
Les routes moins sûres.
La frontière entre le monde civilisé et le territoire gaulois se faisait sentir.
Même l'air semblait différent.
Plus rude.
Plus libre.
Plus dangereux.
Alaric comprenait pourquoi tant de tribus résistaient encore à Rome.
Ces terres avaient quelque chose d'indomptable.
Les arbres formaient parfois des murs de verdure si denses que la lumière du soleil peinait à traverser.
Les nuits devenaient plus silencieuses.
Plus sombres.
Les voyageurs se regroupaient davantage autour des feux.
On racontait des histoires de raids.
D'embuscades.
De guerriers surgissant des bois avant de disparaître aussitôt.
Même si beaucoup de récits étaient exagérés, ils témoignaient tous d'une même réalité.
La Gaule n'était pas encore soumise.
Et elle n'avait aucune intention de l'être.
Un matin, alors que le soleil commençait à peine à se lever, il atteignit le sommet d'une colline.
Et s'immobilisa.
Au loin.
Très loin.
S'étendait une mer de toiles blanches.
Des milliers.
Peut-être des dizaines de milliers.
Des rangées parfaitement alignées.
Des fortifications.
Des tours de garde.
Des fossés.
Des bannières flottant dans le vent.
Le camp romain.
Même à cette distance, son immensité était impressionnante.
Alaric resta silencieux.
Observant ce spectacle.
Puis un léger sourire apparut sur son visage.
Il avait déjà vu de grands camps militaires.
Ceux de Philippe.
Ceux d'Alexandre.
Ceux des Diadoques.
Mais celui-ci était différent.
Tout semblait calculé.
Mesuré.
Ordonné.
Chaque tente avait sa place.
Chaque route intérieure suivait un tracé précis.
Chaque fortification semblait avoir été construite selon les mêmes règles.
Ce n'était pas simplement une armée.
C'était une cité mobile.
Une cité capable de se déplacer, de combattre et de reconstruire ses défenses chaque soir.
Alexandre avait bâti une armée de conquérants.
Rome avait bâti une machine.
Et il venait d'en apercevoir le cœur.
Pendant quelques instants, il contempla les aigles romaines qui brillaient sous les premiers rayons du soleil.
Puis il inspira profondément.
Son voyage touchait à sa fin.
Mais une nouvelle aventure commençait.
Alors il reprit sa marche.
Vers les légions.
Vers César.
Vers un nouveau chapitre de sa longue existence.
