Alaric l'immortel

Chapitre 71 — La promesse



La pluie tombait doucement sur le village.

Depuis plusieurs jours déjà.

Une pluie calme.

Régulière.

Qui nourrissait les vignes et transformait les chemins en rubans de boue.

Alaric observait les gouttes glisser le long de la fenêtre.

Derrière lui, la maison était silencieuse.

Les enfants dormaient.

Pour une fois.

Même le cadet avait fini par céder à la fatigue.

La lumière du foyer projetait des ombres mouvantes sur les murs.

Et dans cette pénombre paisible, Lycia était assise en face de lui.

Elle savait.

Avant même qu'il ne parle.

Elle l'avait toujours su.

Depuis des mois.

Peut-être même depuis des années.

Elle attendait simplement qu'il trouve le courage de mettre des mots sur ce qu'il ressentait.

Finalement, Alaric rompit le silence.

— Je vais partir.

Les mots tombèrent simplement.

Sans détour.

Sans mensonge.

Lycia baissa les yeux quelques instants.

Puis hocha lentement la tête.

Comme si elle venait seulement d'entendre une vérité qu'elle connaissait déjà.

— Je sais.

Cette réponse le désarma davantage que toutes les larmes qu'il avait imaginées.

— Depuis quand ?

— Depuis longtemps.

Tu crois vraiment que je ne l'avais pas remarqué ?

Alaric baissa les yeux à son tour.

Pour la première fois depuis longtemps, il ne trouva rien à répondre.

Lycia poursuivit doucement :

— Tu n'es pas fait pour rester immobile toute ta vie.

— Pourtant je le voudrais.

Cette fois, elle releva la tête.

Leurs regards se croisèrent.

— Non.

Dit-elle doucement.

— Tu voudrais être capable de le faire.

Ce n'est pas la même chose.

Le silence retomba.

Pesant.

Parce qu'elle avait raison.

Encore une fois.

Plus tard dans la soirée, ils sortirent sous l'abri devant la maison.

La pluie avait cessé.

L'air sentait la terre humide.

Au loin, quelques lanternes brillaient encore dans le village.

Lycia observait l'obscurité.

Puis demanda :

— Où vas-tu exactement ?

— En Gaule.

— Avec César.

Ce n'était pas une question.

— Oui.

Elle inspira profondément.

— Est-ce dangereux ?

Alaric eut un faible sourire.

— C'est la guerre.

— Ce n'est pas une réponse.

— Alors oui.

C'est dangereux.

Très dangereux.

Pendant plusieurs secondes, elle resta silencieuse.

Puis elle murmura :

— Je déteste cette idée.

— Moi aussi.

Cette fois, ce fut elle qui sourit.

Un sourire triste.

Mais sincère.

— Tu mens mal.

— Je sais.

— Tu as envie d'y aller.

Alaric resta silencieux un moment.

Le regard perdu vers les ténèbres au-delà des champs.

Finalement, il soupira.

— Ce n'est pas aussi simple.

— Alors explique-moi.

Il passa une main sur son visage.

Comment pouvait-il mettre des mots sur quelque chose qui le suivait depuis plus de trois siècles ?

— J'ai essayé de rester.

Dit-il doucement.

— Pendant des années.

J'ai essayé d'être seulement un mari.

Seulement un père.

Seulement un forgeron.

Et j'ai aimé chaque instant de cette vie.

Lycia l'écoutait sans l'interrompre.

— Mais avant toi...

Avant les enfants...

J'ai passé du temps sur les routes.

J'ai servi dans plusieurs armées.

J'ai traversé des terres lointaines.

J'ai vu des guerres et des batailles dont les gens ne parlent plus aujourd'hui.

Sa voix était calme.

Mais lourde de souvenirs.

— Une partie de moi appartient à cette vie.

Je ne l'ai jamais choisie.

Elle est simplement devenue une partie de ce que je suis.

Lycia baissa légèrement les yeux.

— L'âme d'un guerrier.

Alaric eut un faible sourire.

— Peut-être.

Il réfléchit quelques secondes.

— Je ne cherche pas la guerre.

Je ne rêve pas de sang ou de gloire.

J'ai vu trop de morts pour cela.

Mais lorsqu'un événement capable de changer le monde approche...

je le ressens.

Comme un appel.

Comme quelque chose d'impossible à ignorer.

Le vent souffla doucement entre eux.

— César est l'un de ces hommes ?

Demanda-t-elle.

— Oui.

Répondit-il sans hésiter.

— Je l'ai déjà ressenti autrefois.

Avec Alexandre.

Avant que son nom ne devienne une légende.

Avant que le monde ne change.

Il marqua une pause.

— Et aujourd'hui, j'ai la même impression.

Lycia resta silencieuse.

Puis demanda :

— Et si tu restais malgré tout ?

Cette question le frappa plus durement qu'il ne l'aurait cru.

Parce qu'il se l'était posée lui-même des centaines de fois.

— Alors je resterais physiquement.

Dit-il finalement.

— Mais une partie de moi regarderait toujours vers l'ouest.

Toujours.

Jusqu'à regretter de ne pas être parti.

Il tourna la tête vers elle.

— Je ne veux pas devenir cet homme-là.

Je ne veux pas vivre avec ce regret.

Leurs regards se croisèrent.

Longuement.

Puis Lycia hocha lentement la tête.

Elle comprenait.

Même si cela lui faisait mal.

Même si elle aurait préféré une autre réponse.

Alaric ne répondit plus.

Parce qu'au fond, il venait enfin d'admettre la vérité.

Une partie de lui avait effectivement envie d'y aller.

Pas pour la guerre.

Pas pour le sang.

Mais parce qu'il avait l'âme d'un guerrier.

Parce qu'il sentait qu'il assistait à la naissance d'un nouveau chapitre de l'Histoire.

Et parce qu'après tant de siècles, il était toujours incapable de détourner les yeux lorsque le destin du monde était en train de s'écrire.

Le lendemain, il annonça sa décision aux enfants.

Le cadet fut le premier à réagir.

— Je viens avec toi !

déclara-t-il immédiatement.

Alaric étouffa un rire.

— Certainement pas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu as dix ans.

— Et alors ?

— Et alors les armées n'acceptent pas les enfants.

— C'est stupide.

— Pour une fois, elles ont raison.

Le garçon croisa les bras avec indignation.

Sa sœur éclata de rire.

L'aîné, lui, resta silencieux.

Trop silencieux.

Lorsque les autres quittèrent finalement la pièce, il demeura assis face à son père.

— Tu vas vraiment partir.

Ce n'était pas une question.

— Oui.

— Pour combien de temps ?

Alaric hésita.

Puis répondit honnêtement :

— Je ne sais pas.

Le jeune homme acquiesça lentement.

Comme s'il s'était attendu à cette réponse.

Puis il demanda :

— Tu reviendras ?

Cette fois, Alaric répondit sans hésiter.

— Oui.

L'aîné soutint son regard plusieurs secondes.

Comme s'il hésitait.

Puis il baissa légèrement les yeux.

— Père...

— Oui ?

Le jeune homme prit une inspiration.

— Il y a quelque chose dont je voulais te parler depuis longtemps.

Alaric sentit immédiatement son attention se tendre.

— Je t'écoute.

— J'ai remarqué que je suis plus fort que les autres garçons de mon âge.

Le silence s'installa.

— Plus fort ?

— Oui.

Quand nous nous entraînons, je fatigue moins vite qu'eux.

Et quand je travaille aux champs aussi.

Il hésita de nouveau.

— Et puis...

Il releva les yeux vers son père.

— Je guéris vite.

Beaucoup plus vite.

Alaric ne dit rien.

— Quand je me blesse, les coupures disparaissent rapidement.

Les bleus aussi.

Les autres commencent à le remarquer.

Le cœur d'Alaric se serra.

Ainsi, son fils avait fini par s'en rendre compte lui-même.

— Tu sais pourquoi ?

demanda l'aîné.

Pendant quelques secondes, Alaric chercha ses mots.

Puis il répondit honnêtement :

— Oui.

Cette fois, Alaric ne chercha pas à éviter la vérité.

— Oui, vous êtes différents.

L'aîné resta silencieux.

Attendant la suite.

— Cela vient de moi.

avoua finalement Alaric.

— Je guéris aussi beaucoup plus vite que les autres hommes.

Les yeux du jeune garçon s'écarquillèrent légèrement.

— Vraiment ?

— Oui.

Depuis aussi longtemps que je me souvienne.

Il marqua une pause.

— C'est même l'un des avantages qui m'a permis de survivre à tant de champs de bataille.

L'aîné réfléchit quelques instants.

— Alors moi et mon frère...

— Vous avez hérité d'une partie de cela.

Je ne sais pas exactement pourquoi.

Ni jusqu'où cela ira.

Mais je l'ai remarqué depuis longtemps.

Le jeune homme baissa les yeux vers ses mains.

Comme s'il les découvrait pour la première fois.

Puis il releva la tête.

— D'accord.

Finalement, il esquissa un léger sourire.

— Alors fais attention là-bas.

J'aurai besoin que tu reviennes pour m'expliquer tout ça un jour.

Ces mots touchèrent Alaric plus profondément qu'il ne l'aurait cru.

Parce qu'ils contenaient une confiance absolue.

Une confiance qu'il n'avait pas le droit de trahir.

Les jours suivants passèrent rapidement.

Trop rapidement.

Chaque matin semblait plus court que le précédent.

Chaque coucher de soleil lui rappelait que le moment approchait.

Alaric prépara son départ avec le même sérieux qu'il avait autrefois préparé ses campagnes militaires.

Il répara son équipement.

Vérifia chaque boucle de cuir.

Remplaça les pièces usées.

Nettoya sa vieille cuirasse.

Affûta son glaive jusqu'à ce que son tranchant reflète la lumière comme un miroir.

Il inspecta également les outils de la ferme.

Répara une clôture endommagée.

Renforça le toit d'une remise.

Rangea soigneusement les réserves pour les mois à venir.

Il expliqua à son fils aîné certaines tâches qu'il accomplissait habituellement lui-même.

Comment reconnaître une vigne malade.

Comment entretenir les outils.

Comment négocier avec les marchands de passage sans se faire tromper.

Le jeune homme écoutait attentivement.

Sans se plaindre.

Sans poser de questions inutiles.

Comme s'il comprenait déjà que son père essayait de lui transmettre davantage que de simples conseils.

Chaque geste semblait chargé d'une importance particulière.

Chaque parole prenait un poids nouveau.

Comme si Alaric cherchait à laisser derrière lui une partie de lui-même.

Les soirées étaient les plus difficiles.

La famille se réunissait autour du repas.

On riait.

On racontait des histoires.

Le cadet continuait de parler sans interruption.

Sa sœur se moquait gentiment de lui.

Lycia souriait en les observant.

Et pourtant, derrière ces instants de bonheur, chacun savait que quelque chose approchait.

Personne n'en parlait vraiment.

Mais tous y pensaient.

Parfois, Alaric surprenait le regard de Lycia posé sur lui.

Un regard silencieux.

Mélange de tristesse, de compréhension et d'amour.

Alors il lui prenait simplement la main.

Et cela suffisait.

Pendant quelques instants.

Une nuit, alors qu'il rangeait ses affaires dans l'atelier, sa fille entra discrètement.

— Tu pars vraiment ?

demanda-t-elle.

Alaric leva les yeux vers elle.

— Oui.

Elle resta silencieuse quelques secondes.

Puis s'approcha.

— J'ai peur.

Ces mots frappèrent plus fort que n'importe quelle arme.

Alaric posa une main sur son épaule.

— Moi aussi.

La jeune fille sembla surprise.

— Toi ?

— Même les hommes qui ont vécu longtemps peuvent avoir peur.

Elle réfléchit à cette réponse.

Puis vint l'enlacer sans un mot.

Alaric resta immobile quelques instants.

Profitant simplement de cet instant.

Parce qu'il savait qu'il lui manquerait.

Ils lui manqueraient tous.

La veille de son départ, il resta longtemps éveillé.

Assis près du feu.

Les flammes crépitaient doucement dans l'obscurité.

La maison était silencieuse.

Paisible.

Comme suspendue hors du temps.

Alaric observait sa famille endormie.

Lycia.

Sa fille.

Le cadet.

L'aîné.

Leurs respirations régulières emplissaient la pièce d'une étrange sérénité.

Leurs visages étaient détendus.

Protégés du monde extérieur.

Protégés des guerres.

Des ambitions des rois.

Des conquêtes des généraux.

Protégés de tout ce qui avait façonné sa propre existence.

Pendant un long moment, il les contempla simplement.

Essayant de graver chaque détail dans sa mémoire.

Une mèche de cheveux tombant sur le visage de Lycia.

La façon dont le cadet s'était entièrement emmitouflé dans sa couverture.

Le calme inhabituel de sa fille.

L'expression sérieuse de l'aîné même dans son sommeil.

Et pendant quelques instants...

Il fut tenté d'abandonner.

De rester.

D'oublier César.

La Gaule.

L'Histoire.

Tout le reste.

De vieillir ici.

Même si cela lui était impossible.

De passer le reste de son existence auprès d'eux.

Comme un homme ordinaire.

Comme un père.

Comme un mari.

Mais cette pensée ne dura pas.

Parce qu'il savait déjà qu'elle reviendrait.

Encore.

Et encore.

Comme elle l'avait toujours fait.

L'appel des routes.

L'appel des grands événements.

L'appel de cette force invisible qui semblait le pousser vers les moments où le destin du monde changeait.

Il pouvait l'ignorer pendant un temps.

Des années parfois.

Mais jamais pour toujours.

Alors il resta là.

Dans le silence de la nuit.

À regarder ceux qu'il aimait.

Jusqu'à ce que les premières lueurs de l'aube apparaissent à l'horizon.

Jusqu'à ce qu'il n'ait plus le choix.

Jusqu'à ce qu'il parte.

Le lendemain matin, le soleil venait à peine de se lever.

Le cheval était prêt.

Le glaive pendait à sa ceinture.

Quelques sacs étaient attachés à la selle.

Le village semblait encore endormi.

Toute sa famille était venue l'accompagner.

Personne ne pleurait.

Ce qui rendait la scène encore plus difficile.

Lycia s'approcha la première.

Puis posa une main sur sa joue.

— Reviens-moi.

murmura-t-elle.

Alaric posa sa main sur la sienne.

— Je te le promets.

Puis il embrassa sa femme.

Longuement.

Comme s'il voulait graver cet instant dans sa mémoire.

Ensuite vinrent les enfants.

Sa fille le serra si fort qu'il crut qu'elle ne le lâcherait jamais.

Le cadet tenta de paraître courageux.

Mais ses yeux rouges racontaient une autre histoire.

Enfin...

L'aîné s'avança.

Et sans un mot, tendit la main.

Comme un homme.

Alaric la serra.

Puis l'attira contre lui.

Quelques secondes seulement.

Mais elles suffirent.

Lorsqu'il remonta finalement à cheval, personne ne parla.

Les mots étaient devenus inutiles.

Il regarda une dernière fois sa maison.

Sa famille.

Son foyer.

Puis il tourna sa monture vers l'ouest.

Vers la Gaule.

Vers César.

Vers son destin.

Et tandis qu'il s'éloignait sur la route encore humide de pluie, une seule pensée occupait son esprit.

Cette fois...

Il avait quelqu'un à qui revenir.

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