Chapitre 70 — Les vents de l'Ouest
L'été touchait à sa fin.
Les vignes étaient lourdes de fruits.
Les champs baignaient dans une lumière dorée.
Et pourtant, malgré toute cette beauté, Alaric avait l'esprit ailleurs.
Depuis l'achèvement du glaive, quelque chose avait changé.
Il ne pouvait plus prétendre ignorer ce qu'il ressentait.
La décision était là.
Comme une ombre qui le suivait partout.
Chaque matin, lorsqu'il ouvrait les yeux, il pensait à Rome.
Chaque soir, lorsqu'il observait l'horizon, il pensait à la Gaule.
Et chaque fois qu'un voyageur traversait le village, il tendait instinctivement l'oreille.
Les nouvelles devenaient de plus en plus impressionnantes.
Les légions de César continuaient leur progression.
Des tribus entières se soumettaient.
D'autres résistaient.
Mais toutes finissaient par parler du même homme.
Un homme qui semblait incapable d'échouer.
Un après-midi, plusieurs marchands s'arrêtèrent à la taverne du village.
Comme souvent, les habitants se réunirent pour écouter les récits venus d'ailleurs.
Alaric resta assis dans un coin.
L'un des voyageurs racontait avec enthousiasme :
— On dit que César a traversé des territoires que personne ne croyait franchissables.
— Encore une histoire exagérée.
répondit un villageois.
— Non.
J'étais à Narbo il y a quelques mois.
Tout le monde ne parlait que de lui.
Un autre marchand intervint :
— Les légions le suivent partout.
Même lorsqu'il leur demande l'impossible.
— Alors il doit être soit un génie...
— ...soit un fou.
termina un vieil homme.
Les rires éclatèrent autour des tables.
Mais Alaric demeura silencieux.
Parce qu'il connaissait déjà la réponse.
Les plus grands hommes de l'Histoire étaient souvent les deux à la fois.
Quelques jours plus tard, il emmena ses enfants à l'extérieur du village.
C'était devenu une tradition au fil des années.
Lorsque le travail le permettait, ils quittaient tous ensemble le village pour marcher dans les collines environnantes.
Ces moments comptaient parmi les préférés d'Alaric.
Loin du bruit.
Loin des responsabilités.
Loin des pensées qui l'obsédaient depuis des mois.
Ils empruntèrent un petit sentier serpentant entre les vignes.
Le soleil était encore haut dans le ciel.
Une légère brise agitait les feuilles et apportait l'odeur de la terre chauffée par l'été.
Le cadet courait déjà devant tout le monde.
Comme toujours.
Il sautait par-dessus les pierres.
Escaladait les murets.
Et disparaissait régulièrement derrière un arbre avant de réapparaître quelques instants plus tard.
— Ralentis un peu !
cria sa sœur.
— Tu vas finir par te casser une jambe !
— Alors elle guérira !
répondit-il avec un grand sourire.
La jeune fille leva les yeux au ciel.
— Voilà exactement pourquoi tu vas te casser une jambe.
Alaric étouffa un rire.
Même après toutes ces années, leurs disputes continuaient de l'amuser.
L'aîné, lui, marchait à ses côtés.
Plus calme.
Plus réfléchi.
Depuis quelque temps déjà, il observait davantage qu'il ne parlait.
Et lorsqu'il posait une question, ce n'était jamais par hasard.
Ils atteignirent finalement une petite colline dominant les vignes.
De là, la vue s'étendait sur plusieurs kilomètres.
Les champs dessinaient de longues bandes vertes et dorées.
Au loin, les montagnes se découpaient dans une légère brume.
Le vent soufflait doucement.
Pendant quelques minutes, personne ne parla.
Les enfants profitèrent simplement du paysage.
Puis l'aîné rompit le silence.
— Tu as déjà connu quelqu'un comme César ?
Alaric tourna légèrement la tête vers lui.
— Pourquoi cette question ?
Le garçon hésita un instant.
— Tout le monde parle de lui.
Même les voyageurs.
Même les marchands.
Même les anciens soldats.
Hier encore, à la taverne, ils racontaient ses victoires.
Il regarda l'horizon.
— On dirait qu'il est en train de devenir une légende.
Alaric resta silencieux quelques secondes.
Cette remarque lui rappela d'autres conversations.
D'autres époques.
D'autres hommes.
Il revit un jeune roi macédonien observant les cartes du monde.
Il revit les regards admiratifs des soldats.
Les rumeurs qui grandissaient de ville en ville.
Les mêmes signes.
Toujours les mêmes.
Puis il répondit calmement :
— Les légendes sont souvent des hommes ordinaires au départ.
Son fils fronça légèrement les sourcils.
— Tu n'y crois pas.
— À quoi ?
— Au fait qu'il soit ordinaire.
Un léger sourire apparut sur le visage d'Alaric.
Son fils devenait de plus en plus perspicace.
— Non.
admit-il finalement.
Le garçon sembla satisfait.
Comme s'il avait obtenu la réponse qu'il attendait.
— Alors il est différent ?
— Oui.
— Comme Alexandre ?
Cette fois, Alaric fut surpris.
— Qui t'a parlé d'Alexandre ?
— Toi.
répondit simplement son fils.
— Quand j'étais plus jeune.
Tu racontais souvent ses batailles.
Ses conquêtes.
Le garçon marqua une pause.
— Tu parlais de lui comme si tu l'avais connu.
Pendant un instant, Alaric sentit son cœur se serrer.
Si seulement il savait.
— Peut-être que je l'ai simplement beaucoup étudié.
répondit-il avec prudence.
L'aîné ne sembla pas totalement convaincu.
Mais il n'insista pas.
Son regard retourna vers l'horizon.
— Alors tu crois que César va changer le monde ?
La question resta suspendue dans l'air.
Le vent soufflait doucement autour d'eux.
Au loin, le cadet poursuivait sa sœur en riant.
Une scène simple.
Paisible.
Et pourtant, Alaric avait l'impression de sentir les rouages de l'Histoire se remettre en mouvement.
Comme autrefois.
Comme toujours.
Finalement, il répondit :
— Oui.
Je crois qu'il va le faire.
— À ce point-là ?
— Certains hommes apparaissent une seule fois par génération.
Parfois même une seule fois par siècle.
Ils voient ce que les autres ne voient pas.
Ils osent ce que les autres n'osent pas.
Et lorsqu'ils avancent...
Le monde avance avec eux.
Son fils resta silencieux.
Impressionné.
Peut-être même un peu inquiet.
— Et toi ?
demanda-t-il finalement.
— Quoi, moi ?
— Si tu avais l'occasion de rencontrer César...
irais-tu ?
La question frappa Alaric plus durement qu'il ne l'aurait cru.
Pendant quelques secondes, il ne trouva rien à répondre.
Parce qu'au fond de lui...
Il connaissait déjà la vérité.
Et cette vérité devenait chaque jour plus difficile à ignorer.
Il posa une main sur l'épaule de son fils.
Puis regarda une nouvelle fois vers l'ouest.
Vers Rome.
Vers la Gaule.
Vers l'Histoire.
— Peut-être.
répondit-il finalement.
Et pour la première fois, ce mot ressemblait davantage à une promesse qu'à une hésitation.
Les jours continuèrent de passer.
Et avec eux grandissait une sensation que même sa famille commençait à remarquer.
Lycia le voyait.
Bien sûr qu'elle le voyait.
Elle remarquait les regards vers l'ouest.
Les longues absences dans l'atelier.
Les silences de plus en plus fréquents.
Elle ne disait rien.
Pas encore.
Mais elle comprenait.
Peut-être mieux que lui-même.
Le lendemain soir, alors que toute la famille partageait le repas, Alaric observa chacun d'eux.
Le cadet racontait une histoire impossible.
Sa sœur corrigeait chaque détail.
L'aîné essayait tant bien que mal de maintenir un semblant d'ordre.
Lycia riait en les regardant.
Un instant.
Un simple instant.
Mais Alaric sentit son cœur se serrer.
Parce qu'il comprit soudain que rien n'était éternel.
Pas même ce bonheur.
Et il savait désormais qu'il ne pourrait pas ignorer éternellement l'appel qui grandissait en lui.
Au loin.
Très loin.
Les légions de César poursuivaient leur marche.
Et l'Histoire avançait.
Avec ou sans lui.
Cette nuit-là, Alaric retourna dans son atelier.
Le glaive reposait toujours à sa place.
Il le contempla longuement.
Puis posa la main sur sa poignée.
Le métal était froid.
Familier.
Comme un vieil ami qu'il avait espéré ne jamais revoir.
Il ferma les yeux.
Et lorsqu'il les rouvrit...
Il savait qu'il ne pourrait plus retarder cette conversation beaucoup plus longtemps.
Il allait devoir parler à Lycia.
