Chapitre 69 — L'appel de l'Histoire
Les années continuèrent de s'écouler.
Doucement.
Paisiblement.
Comme si le monde avait enfin décidé de laisser Alaric tranquille.
Depuis son arrivée dans ce village, seize années s'étaient écoulées.
Seize années sans guerre.
Sans roi conquérant.
Sans bataille destinée à changer le destin des peuples.
Pour la première fois depuis des siècles, il avait vécu comme un homme ordinaire.
Ou du moins aussi ordinaire qu'un immortel pouvait l'être.
Son fils aîné était désormais un adolescent.
Grand pour son âge.
Réfléchi.
Observateur.
Il passait des heures à écouter les récits de son père.
Et davantage encore à lui poser des questions.
Il voulait tout comprendre.
Les peuples.
Les royaumes.
Les batailles.
Les hommes.
Parfois, ses questions étaient si pertinentes qu'Alaric en restait surpris.
Sa fille, elle, avait hérité du caractère de sa mère.
Curieuse.
Intelligente.
Toujours prête à contredire ses frères lorsqu'ils disaient une bêtise.
Elle possédait également une mémoire remarquable.
Elle retenait tout.
Les histoires.
Les visages.
Les promesses.
Et elle n'hésitait jamais à rappeler aux autres ce qu'ils avaient oublié.
Quant au plus jeune...
Il possédait une énergie inépuisable.
Toujours en mouvement.
Toujours prêt à transformer le moindre jeu en compétition.
Il courait partout.
Grimpait aux arbres.
Défiait ses frères.
Et revenait chaque soir couvert de poussière.
La maison était plus vivante que jamais.
Les rires résonnaient souvent jusque tard dans la soirée.
Les repas étaient bruyants.
Les disputes fréquentes.
Mais elles ne duraient jamais longtemps.
Et malgré les années qui passaient...
Alaric n'avait jamais été aussi heureux.
Parfois, lorsqu'il observait sa famille réunie autour du feu, il avait du mal à croire que cette vie était la sienne.
Lui qui avait traversé tant de guerres.
Lui qui avait vu mourir tous ceux qu'il avait aimés.
Lui qui avait longtemps cru être condamné à marcher seul jusqu'à la fin des temps.
Pourtant.
Une inquiétude continuait de grandir dans l'ombre.
Une inquiétude qu'il n'avait confiée à personne.
Même pas à Lycia.
Tout avait commencé par de petits détails.
Une blessure.
Une chute.
Une coupure.
Puis une autre.
Et encore une autre.
Des blessures qui guérissaient trop vite.
D'abord chez son fils aîné.
Puis chez le cadet.
La première fois, il avait cru à une coïncidence.
La deuxième aussi.
Mais après des années d'observation, les coïncidences devenaient difficiles à accepter.
Rien de spectaculaire.
Rien qui aurait attiré l'attention d'un étranger.
Mais Alaric remarquait chaque détail.
Parce qu'il connaissait mieux que quiconque ce genre de phénomène.
Il se souvenait encore de ses propres blessures.
De ces plaies qui se refermaient trop vite.
De ces cicatrices qui disparaissaient.
De cette jeunesse éternelle qui refusait de le quitter.
Les années passèrent.
Et les signes se multiplièrent.
Les deux garçons tombaient rarement malades.
Récupéraient plus vite que les autres enfants.
Supportaient des efforts qui auraient épuisé la plupart des jeunes de leur âge.
Lorsqu'ils se blessaient durant l'entraînement, les marques disparaissaient souvent en quelques jours.
Parfois même plus rapidement.
La différence restait faible.
Mais elle existait.
Et cela suffisait.
Parfois, tard dans la nuit, Alaric restait éveillé à observer le plafond.
Une seule question revenait sans cesse.
Avait-il transmis son immortalité ?
Ou quelque chose qui s'en rapprochait ?
Était-ce un don ?
Ou une malédiction ?
Il n'avait aucune réponse.
Et cela l'effrayait davantage que toutes les batailles qu'il avait traversées.
Malgré cela, la vie continuait.
Chaque matin, les garçons rejoignaient leur père derrière la maison.
Là où il leur enseignait le maniement du bâton.
Puis celui de l'épée de bois.
Au départ, il s'agissait simplement d'un jeu.
Mais avec les années, les exercices étaient devenus plus sérieux.
Alaric leur apprenait la discipline.
La patience.
Le contrôle de soi.
Des qualités bien plus importantes que la force.
L'aîné apprenait vite.
Très vite.
Il observait chaque mouvement.
Chaque erreur.
Chaque détail.
Il analysait instinctivement les combats.
Cherchait à comprendre plutôt qu'à simplement reproduire.
Lorsqu'Alaric lui montrait un mouvement, il ne se contentait jamais de l'imiter.
Il voulait savoir pourquoi.
Pourquoi placer son pied ainsi.
Pourquoi tenir son arme de cette manière.
Pourquoi attaquer à cet instant plutôt qu'à un autre.
Parfois, ses questions étaient si nombreuses qu'elles finissaient par faire sourire son père.
Mais Alaric préférait cela.
Un guerrier capable de réfléchir survivait souvent plus longtemps qu'un guerrier qui se contentait d'obéir.
Le cadet compensait son manque de technique par son acharnement.
Là où son frère analysait chaque mouvement, lui fonçait sans hésiter.
Il tombait.
Se relevait.
Et recommençait.
Encore.
Et encore.
Même lorsqu'il perdait dix fois de suite.
Même lorsqu'il terminait couvert de bleus.
Même lorsque ses bras tremblaient de fatigue.
Il refusait d'abandonner.
Cette détermination impressionnait parfois Alaric autant que l'intelligence de l'aîné.
Car il avait connu de nombreux combattants talentueux au cours de sa longue existence.
Mais peu possédaient une volonté aussi tenace.
— Tu réfléchis trop.
Lança un jour le plus jeune à son frère après un nouvel exercice.
L'aîné essuya la sueur qui perlait sur son front avant de répondre calmement :
— Et toi pas assez.
— Ça fonctionne pourtant.
— Jusqu'au jour où quelqu'un de plus fort te frappe.
— Alors je me relèverai.
— Ce n'est pas une stratégie.
— C'est mieux que rester immobile à réfléchir.
— Réfléchir évite justement de se faire frapper.
— Peut-être.
Le cadet haussa les épaules.
— Mais si ça arrive quand même, moi je serai déjà debout.
L'aîné leva les yeux au ciel.
Alaric ne put s'empêcher de sourire.
Cette discussion résumait parfaitement leurs caractères.
L'un réfléchissait avant d'agir.
L'autre agissait avant de réfléchir.
Et malgré leurs différences, ils se complétaient étonnamment bien.
Lorsque l'un commettait une erreur, l'autre la remarquait.
Lorsque l'un hésitait, l'autre avançait.
À quelques mètres de là, leur sœur observait l'entraînement.
Les bras croisés.
Avec cet air supérieur qu'elle affichait lorsqu'elle préparait une mauvaise surprise.
Elle suivait chacun de leurs mouvements depuis plusieurs minutes.
Sans rien dire.
Comme si elle attendait le moment idéal.
Puis elle finit par déclarer :
— Je vous bats tous les deux.
Les deux garçons éclatèrent de rire.
— Toi ?
— Oui.
— Impossible.
— Vous êtes trop lents.
— Tu n'as même pas participé à l'entraînement.
— Justement.
Répondit-elle avec un sourire satisfait.
— Je suis moins fatiguée que vous.
Le cadet secoua la tête.
— Trouve une meilleure excuse.
— Ce n'est pas une excuse.
— Alors montre-nous.
Elle ramassa un bâton d'entraînement abandonné dans l'herbe.
Le fit tourner entre ses doigts avec une aisance surprenante.
Puis prit position.
Les deux frères échangèrent un regard amusé.
Ils étaient convaincus que cela durerait quelques secondes.
Quelques minutes plus tard...
Elle les avait effectivement touchés tous les deux avec un bâton.
Profitant de leur excès de confiance.
Esquivant leurs attaques maladroites.
Et utilisant leur propre élan contre eux.
Le premier à tomber fut le cadet.
Le second fut l'aîné.
Et lorsqu'ils réalisèrent ce qui venait de se passer, leur sœur riait déjà de leur humiliation.
Un rire si sincère qu'Alaric lui-même finit par éclater de rire.
Les deux garçons protestèrent immédiatement.
Mais cela ne fit qu'aggraver leur situation.
Et pendant quelques instants, les éclats de voix et les rires résonnèrent autour de la maison.
Des instants simples.
Précieux.
Des instants qu'Alaric savait désormais apprécier plus que n'importe quelle victoire sur un champ de bataille.
Même Alaric dut détourner le regard pour cacher son amusement.
Pendant ce temps, Alaric passait de plus en plus de soirées dans son atelier.
Un nouveau projet occupait son esprit.
Un glaive.
Pas un simple glaive.
Une œuvre née de siècles d'expérience.
Chaque nuit, les flammes de la forge illuminaient l'obscurité.
Le métal rougeoyait.
Le marteau frappait.
Inlassablement.
Le rythme régulier des coups résonnait dans le silence de la nuit.
Parfois pendant des heures.
Alaric utilisait tout ce qu'il avait appris au cours de sa longue existence.
Les techniques grecques.
Les méthodes perses.
Les savoirs acquis durant ses voyages.
Les leçons apprises auprès de dizaines de forgerons.
Mais aussi certaines intuitions venues de souvenirs impossibles.
Des connaissances fragmentaires issues d'un futur lointain.
Des principes métallurgiques que personne autour de lui ne pouvait comprendre.
Des températures plus précises.
Des cycles de chauffe différents.
Des trempes multiples.
Des procédés qui semblaient absurdes pour un forgeron de cette époque.
Pourtant...
Les résultats étaient là.
La lame devenait exceptionnelle.
Pas magique.
Pas invincible.
Simplement supérieure à tout ce qu'il avait vu jusque-là.
Chaque fois qu'il la prenait en main, il sentait la différence.
L'équilibre.
La solidité.
La qualité du métal.
Et au fond de lui...
Il savait pourquoi il la forgeait.
Même s'il refusait encore de l'admettre.
Les nouvelles venues de l'ouest se faisaient de plus en plus nombreuses.
Des marchands.
Des voyageurs.
Des anciens soldats.
Tous parlaient du même homme.
Jules César.
Son nom revenait partout.
Comme autrefois celui d'Alexandre.
On racontait ses victoires.
Ses campagnes.
Ses ambitions.
Les légions progressaient toujours plus loin en Gaule.
Peuple après peuple.
Victoire après victoire.
Certains affirmaient qu'il était un génie militaire.
D'autres le décrivaient comme un homme dangereux.
Tous s'accordaient cependant sur un point.
Il était en train de changer le monde.
Et chaque fois qu'Alaric entendait ces récits...
Cette sensation revenait.
La même qu'à Sparte.
La même qu'en Macédoine.
La même qu'avant les plus grands bouleversements de l'Histoire.
L'impression que le monde était sur le point de changer.
Encore.
Il avait appris à reconnaître ces moments.
Ces périodes où un seul homme pouvait modifier le destin de millions d'autres.
Alexandre avait été l'un de ces hommes.
Peut-être que César en était un autre.
Un soir, alors qu'ils observaient le coucher du soleil devant leur maison, Lycia rompit le silence.
Le ciel était teinté d'or et de rouge.
Le village semblait paisible.
Presque immobile.
— Tu regardes souvent vers l'ouest.
Alaric ne répondit pas immédiatement.
— Peut-être.
— Non.
Certainement.
Elle sourit doucement.
— Et tu passes de plus en plus de temps dans ta forge.
Cette fois, il resta silencieux.
— Tu prépares quelque chose.
Continua-t-elle.
— Je réfléchis simplement.
— Depuis seize ans, j'ai appris à te connaître.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Quand tu réfléchis autant, c'est qu'une décision est déjà en train de naître.
Les mots touchèrent juste.
Parce qu'au fond...
Elle avait raison.
Depuis des mois.
Peut-être même depuis des années.
Une partie de lui entendait de nouveau l'appel de l'Histoire.
Il tenta de l'ignorer.
Mais cet appel revenait toujours.
Comme une voix lointaine portée par le vent.
Quelques semaines plus tard.
Le glaive fut terminé.
Alaric resta seul dans l'atelier.
Le feu mourait lentement dans le foyer.
La lame reposait devant lui.
Sobre.
Épurée.
Parfaite.
Il la prit en main.
Le métal refléta la lumière des braises.
Et dans ce reflet...
Il aperçut son propre visage.
Toujours celui d'un homme de vingt-cinq ans.
Toujours le même après tous ces siècles.
Alors seulement, il cessa de se mentir.
Depuis longtemps déjà, sa décision était prise.
Une partie de lui avait trouvé le bonheur.
Mais une autre appartenait encore à l'Histoire.
