Alaric l'immortel

Chapitre 68 — Les années heureuses



Les années passèrent.

Doucement.

Paisiblement.

Comme les saisons qui se succédaient sur les collines couvertes de vignes.

Pour la première fois de son existence, Alaric eut l'impression que le temps avançait trop vite.

Autrefois, les années n'étaient rien.

De simples battements de cœur dans une vie sans fin.

À présent, chacune semblait précieuse.

Parce qu'il les partageait avec ceux qu'il aimait.

Son fils grandissait.

Jour après jour.

Année après année.

Alaric observa ses premiers pas.

Ses premiers mots.

Ses premières chutes.

Puis ses premiers éclats de rire.

Il se souvenait encore de la première fois où le petit avait réussi à traverser toute la pièce sans tomber. Lycia avait applaudi comme s'il venait de conquérir un royaume entier.

Et d'une certaine manière, c'était vrai.

Pour eux, cet instant valait davantage que bien des victoires.

Chaque sourire.

Chaque découverte.

Chaque question maladroite.

Tout devenait un souvenir qu'Alaric conservait précieusement.

Trois ans après sa naissance, Lycia donna naissance à une fille.

La maison sembla immédiatement plus lumineuse.

Le bébé avait les yeux de sa mère et une énergie qui ne tarda pas à se manifester.

Puis quelques années plus tard arriva un second garçon.

Cette fois, la petite maison fut définitivement trop petite pour contenir toute cette vie.

La maison autrefois silencieuse résonnait désormais de cris, de rires et de disputes enfantines.

Et Alaric adorait cela.

Même lorsqu'il prétendait le contraire.

Les matins commençaient souvent dans le chaos.

Quelqu'un renversait une coupe.

Quelqu'un refusait de manger.

Quelqu'un cherchait désespérément une sandale disparue.

Et au milieu de tout cela, Lycia gardait un calme presque surnaturel.

— Comment fais-tu ?

lui demanda un jour Alaric.

— Pour quoi ?

— Pour survivre à eux.

Elle éclata de rire.

— Je pourrais te poser la même question.

— Moi, je sais manier une épée.

— Malheureusement, ça ne fonctionne pas sur les enfants.

— J'avais remarqué.

Les années passaient ainsi.

Remplies de petits moments sans importance.

Et pourtant, ces instants comptaient davantage que tout ce qu'Alaric avait connu auparavant.

— Père !

Le cri résonna dans toute la cour.

Quelques secondes plus tard, son fils aîné apparut en courant.

Les genoux couverts de poussière.

Les cheveux en bataille.

— Marcus m'a frappé !

— Parce qu'il m'a volé mon bâton !

hurla immédiatement le cadet depuis l'autre côté du jardin.

— C'était mon épée !

— C'était un bâton !

— Une épée !

Alaric regarda les deux garçons.

Puis leva les yeux vers le ciel.

Lycia éclata de rire.

— Ne me regarde pas.

— Ils tiennent de toi.

— Certainement pas.

— Ils transforment tout en bataille.

— Exactement comme leur père.

Les enfants protestèrent immédiatement.

Ce qui ne fit qu'aggraver leur cas.

Quelques années plus tôt, Alaric aurait trouvé tout cela épuisant.

Aujourd'hui, ces moments comptaient parmi les plus heureux de sa vie.

Les soirées étaient devenues ses instants préférés.

Toute la famille réunie autour de la table.

Les histoires de la journée.

Les rires.

Les discussions sans importance.

Parfois, les enfants lui demandaient de raconter ses voyages.

Il choisissait toujours les versions les plus inoffensives.

Les marchés d'Égypte.

Les montagnes de Macédoine.

Les ports de la mer Égée.

Les temples immenses.

Les villes lointaines.

Jamais les batailles.

Jamais les morts.

Jamais les siècles.

— Tu as vraiment vu Babylone ?

demanda un soir sa fille, fascinée.

— Oui.

— Et c'était comment ?

Alaric réfléchit quelques secondes.

Puis sourit.

— Très grande.

— C'est tout ?

— Non.

Cette fois, il prit le temps de chercher ses mots.

— Il y avait des murs immenses. Des palais. Des marchés où l'on pouvait entendre des dizaines de langues différentes.

Les yeux de sa fille s'agrandirent.

— Et les jardins suspendus ?

Alaric resta silencieux un instant.

Même après toutes ces années, le souvenir demeurait vif.

— Ils étaient magnifiques.

— Ils existaient vraiment ?

— Oui.

Il leva les yeux vers le ciel, comme s'il revoyait la cité devant lui.

— Des terrasses s'élevaient les unes au-dessus des autres. Des arbres poussaient là où personne n'aurait cru possible d'en voir. Des fleurs de toutes les couleurs couvraient les murs. Et lorsqu'on les regardait de loin, on avait l'impression qu'une montagne verte flottait au-dessus de la ville.

Les enfants l'écoutaient sans bouger.

— Comment faisaient-ils pour arroser tout ça ?

demanda son fils.

Un léger sourire apparut sur le visage d'Alaric.

— Avec beaucoup d'ingéniosité. L'eau était remontée depuis le fleuve jusqu'aux terrasses. Jour après jour.

— J'aimerais voir ça.

murmura sa fille.

— Moi aussi.

répondit doucement Alaric.

La petite fille fronça les sourcils.

— Mais toi, tu l'as déjà vu.

— Oui.

Son sourire se fit plus nostalgique.

— Et pourtant, certaines choses nous manquent toujours.

Lycia éclata de rire.

— Voilà enfin une vraie histoire.

— Ta mère dit souvent que je raconte mal les histoires.

— Parce que c'est vrai.

répondit immédiatement sa fille.

Cette fois, même Alaric rit.

Et malgré ses récits parfois maladroits, les enfants continuaient de l'écouter avec fascination.

Parce qu'ils sentaient que derrière chacune de ses histoires se cachait quelque chose de plus vaste.

Quelque chose qu'il ne racontait jamais complètement.

Un soir, alors qu'il travaillait dans son atelier, son fils aîné entra discrètement.

— Père ?

— Oui ?

— Tu peux m'apprendre ?

Alaric releva les yeux.

— Apprendre quoi ?

Le garçon désigna les outils.

Puis les armes suspendues au mur.

— Tout ça.

Pendant quelques secondes, Alaric resta silencieux.

Il avait passé des siècles à apprendre.

Des siècles à perfectionner son art.

Et voilà qu'un jeune garçon le regardait avec admiration.

Comme lui regardait autrefois Nikandros.

Cette pensée le frappa en plein cœur.

— Bien sûr.

répondit-il finalement.

Le sourire du garçon illumina immédiatement son visage.

Quelques jours plus tard, son second fils réclama exactement la même chose.

Et contrairement à ce qu'Alaric avait espéré, il fut impossible de convaincre l'un sans attirer l'autre.

À partir de ce jour-là, ils passèrent de nombreuses heures ensemble.

Tous les trois.

Au début, Alaric leur apprit simplement à observer.

À être patients.

À réfléchir avant d'agir.

Puis vinrent les exercices.

Le maniement du bâton.

L'équilibre.

La discipline.

Ensuite seulement le couteau.

Puis l'épée de bois.

Toujours avec prudence.

Toujours avec patience.

Pas comme un général formant des soldats.

Comme un père formant ses fils.

Et cela faisait toute la différence.

Les deux garçons étaient très différents.

L'aîné réfléchissait avant chaque mouvement.

Il observait.

Analysait.

Cherchait à comprendre.

Le plus jeune, lui, fonçait sans hésiter.

Il apprenait par l'action.

Par l'erreur.

Par l'expérience.

Et malgré leurs disputes incessantes, chacun poussait l'autre à progresser.

Parfois, ils passaient des heures à s'entraîner dans les champs derrière la maison.

Les garçons tombaient.

Se relevaient.

Essayaient encore.

Et chaque fois qu'ils progressaient, Alaric ressentait une fierté difficile à décrire.

Une fierté simple.

Humaine.

Les années heureuses s'écoulaient.

Puis un jour, un détail attira l'attention d'Alaric.

Son fils aîné était tombé en aidant dans les vignes.

Une coupure profonde lui avait entaillé l'avant-bras.

Rien de grave.

Mais suffisamment pour laisser une cicatrice.

Du moins, c'est ce qu'Alaric avait pensé.

Pourtant, quelques jours plus tard, la blessure avait presque disparu.

Il n'y prêta pas immédiatement attention.

Les enfants guérissaient vite.

C'était normal.

Mais les mois passèrent.

Puis les années.

Et d'autres incidents suivirent.

Des chutes.

Des coupures.

Des blessures qui semblaient toujours disparaître plus rapidement qu'elles ne l'auraient dû.

Un soir, alors que son fils dormait déjà, Alaric observa discrètement une ancienne marque sur son épaule.

Elle avait disparu.

Complètement.

Une inquiétude sourde naquit alors dans sa poitrine.

Parce qu'il connaissait cette capacité.

Il la connaissait mieux que quiconque.

Et lorsqu'il compara les souvenirs de son propre passé avec ce qu'il voyait aujourd'hui...

Il ne put ignorer la vérité.

Son fils guérissait comme lui.

Peut-être pas aussi vite.

Pas encore.

Mais suffisamment pour que cela ne puisse être une simple coïncidence.

Cette découverte le laissa silencieux pendant plusieurs jours.

Partagé entre la peur et l'espoir.

Parce qu'il ignorait ce que cela signifiait réellement.

Était-ce un héritage de son immortalité ?

Une simple particularité ?

Ou le signe que son fils suivrait un jour le même chemin que lui ?

Pour la première fois depuis longtemps, une question demeura sans réponse.

Et cela l'effrayait davantage qu'il ne voulait l'admettre.

Puis un jour...

Les premières rumeurs arrivèrent.

Des voyageurs.

Des marchands.

Des soldats démobilisés.

Tous racontaient la même chose.

À l'ouest.

Rome changeait.

Un homme accumulait les victoires.

Les territoires.

L'influence.

Un général ambitieux.

Brillant.

Dangereux.

Son nom revenait sans cesse.

César.

Au début, Alaric n'y prêta guère attention.

L'Histoire produisait régulièrement ce genre d'hommes.

Il en avait connu beaucoup.

Des conquérants.

Des rois.

Des généraux persuadés de pouvoir changer le monde.

La plupart finissaient oubliés.

Puis les récits devinrent plus fréquents.

Plus impressionnants.

Les légions avançaient vers le nord.

Vers la Gaule.

Vers de nouvelles conquêtes.

Les marchands parlaient de campagnes fulgurantes.

De peuples vaincus.

De batailles remportées contre toute attente.

Même les habitants du village commencèrent à évoquer son nom.

Comme si quelque chose d'important était en train de se produire.

Un soir, alors qu'il observait les flammes danser dans l'âtre pendant que sa famille dormait à l'étage, une sensation familière réapparut.

Quelque chose qu'il n'avait plus ressenti depuis longtemps.

L'impression que le monde était sur le point de changer.

Encore.

Cette sensation l'avait accompagné à Sparte.

À Babylone.

En Égypte.

À travers les siècles.

Toujours avant les grands bouleversements.

Toujours avant que l'Histoire ne bascule.

Il resta longtemps assis devant le feu.

Silencieux.

Pensif.

Puis il leva les yeux vers la fenêtre.

Au-delà des collines, quelque part à l'ouest, les légions de Rome poursuivaient leur marche.

Et pour la première fois depuis de nombreuses années...

L'Histoire semblait de nouveau l'appeler.

Sans qu'il sache encore pourquoi.

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