Chapitre 67 — Une nouvelle vie
Les mois passèrent.
Puis une année entière.
La vie suivait son cours.
Simplement.
Paisiblement.
Et Alaric découvrait chaque jour quelque chose qu'aucune guerre ne lui avait jamais appris.
Le bonheur ordinaire.
Au début, cette existence lui avait semblé étrange.
Presque irréelle.
Pendant si longtemps, il avait vécu au rythme des voyages, des batailles et des départs.
Chaque ville n'était qu'une étape.
Chaque rencontre qu'un souvenir destiné à disparaître.
Mais ici...
Les saisons revenaient.
Les mêmes visages l'accueillaient chaque matin.
Et pour la première fois depuis des siècles, cela lui suffisait.
Il se levait avec le soleil.
Travaillait dans les vignes.
Aidait parfois à la forge.
Puis rentrait chez lui à la tombée de la nuit.
Là, une lumière brillait derrière les fenêtres.
Et quelqu'un l'attendait.
Cette simple pensée suffisait parfois à lui donner le sourire.
Il apprit à apprécier les petites choses.
Le parfum du pain chaud au matin.
Le chant des oiseaux dans les vignes.
Les repas partagés avec les voisins.
Les soirées passées devant le foyer lorsque la pluie frappait les volets.
Des choses insignifiantes pour beaucoup.
Mais qui avaient fini par devenir précieuses à ses yeux.
Les habitants du village continuaient à le considérer comme l'un des leurs.
Les années de méfiance avaient disparu.
Désormais, lorsqu'on parlait d'Alaric, on parlait simplement du mari de Lycia.
Et cela lui convenait parfaitement.
Pour la première fois depuis des siècles, il n'avait pas besoin d'être autre chose.
Un soir d'automne, alors qu'ils terminaient leur repas, Lycia semblait étrangement silencieuse.
Elle jouait avec sa coupe sans vraiment boire.
Plusieurs fois, elle ouvrit la bouche pour parler.
Puis changea d'avis.
Alaric finit par le remarquer.
— Quelque chose ne va pas ?
Elle releva immédiatement les yeux.
— Non.
Puis elle hésita.
— Enfin...
Peut-être que si.
— Lycia.
Elle prit une longue inspiration.
Comme quelqu'un sur le point d'annoncer quelque chose d'important.
Puis un sourire apparut lentement sur son visage.
— Je crois que nous allons avoir un enfant.
Le temps sembla s'arrêter.
Complètement.
Alaric resta immobile.
Sans voix.
Ce qui n'arrivait pratiquement jamais.
Lycia éclata de rire.
— Je prends ce silence pour une bonne nouvelle ?
— Un enfant ?
— Oui.
— Nous allons avoir un enfant ?
— C'est généralement comme ça que ça fonctionne.
Cette fois, ce fut elle qui rit franchement.
Mais Alaric n'entendait presque plus rien.
Son esprit tournait.
Un enfant.
Le sien.
Une partie de lui.
Une famille.
Une vraie famille.
Pendant des siècles, cette possibilité lui avait paru inaccessible.
Comme quelque chose réservé aux autres.
Aux hommes ordinaires.
Pas à lui.
Et pourtant...
C'était réel.
Lorsqu'il réalisa enfin ce qui se passait, un sourire apparut sur son visage.
Puis un autre.
Avant qu'il ne serre doucement Lycia dans ses bras.
Très doucement.
Comme si elle était devenue soudainement plus précieuse encore.
— Je crois que tu es heureux.
Murmura-t-elle.
— Je crois aussi.
Les mois suivants furent différents.
Chaque journée semblait chargée d'une impatience nouvelle.
Lycia préparait déjà l'arrivée du bébé.
Les voisines apportaient des conseils.
Des couvertures.
Des vêtements.
Des paniers remplis de petites attentions.
Tout le village semblait participer à l'événement.
Et cela amusait beaucoup Alaric.
Parce qu'à les entendre parler, l'enfant appartenait presque à tout le village.
Le père de Lycia fabriqua un petit berceau.
Son frère construisit une étagère.
Même le vieux forgeron lui offrit une petite clochette de bronze destinée à être suspendue près du lit.
Chaque semaine apportait son lot de cadeaux.
Et chaque semaine renforçait un peu plus ce sentiment d'appartenir à une communauté.
Quelque chose qu'Alaric n'avait plus ressenti depuis son enfance.
Un soir d'hiver, alors que la neige tombait doucement à l'extérieur, Alaric travaillait dans son atelier.
Depuis plusieurs mois, il façonnait quelque chose.
Lentement.
Avec soin.
Sans rien dire à personne.
Une petite lame.
Pas une arme.
Pas vraiment.
Un simple couteau utilitaire.
Mais forgé avec toute l'expérience accumulée au fil des siècles.
Une lame solide.
Durable.
Conçue pour traverser les années.
Le métal rougeoyait sous les coups réguliers du marteau.
Chaque geste était précis.
Maîtrisé.
Fruit de centaines d'années passées devant des forges à travers le monde.
Pourtant, jamais il n'avait travaillé avec autant d'attention.
Parce que cette fois, il ne forgeait pas pour un roi.
Ni pour un général.
Ni pour lui-même.
Il forgeait pour son enfant.
Lorsqu'il la termina enfin, il la contempla longuement.
Puis la rangea soigneusement.
Un jour.
Quand son enfant serait assez grand.
Il la lui offrirait.
Comme un père transmet un héritage.
Et cette pensée le remplit d'une émotion qu'il avait du mal à décrire.
Puis arriva le printemps.
Et avec lui...
Le jour tant attendu.
La maison était pleine.
Les voisines entraient et sortaient sans cesse.
Le père de Lycia tournait en rond dehors.
Le frère de Lycia tentait maladroitement de paraître calme.
Et Alaric découvrit qu'il préférait affronter une armée entière plutôt que d'attendre derrière une porte.
Les heures semblèrent interminables.
Chaque cri venant de l'intérieur lui nouait l'estomac.
Il avait vu des hommes mourir.
Des cités brûler.
Des royaumes s'effondrer.
Mais rien ne l'avait préparé à cette impuissance.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne pouvait rien faire.
Seulement attendre.
Et espérer.
Puis soudain.
Un cri.
Le premier.
Celui d'un nouveau-né.
Le monde entier sembla s'immobiliser.
Le silence qui suivit lui parut presque irréel.
Quelques instants plus tard, une vieille femme ouvrit la porte.
Un immense sourire sur le visage.
— Félicitations.
Alaric entra.
Et s'arrêta immédiatement.
Lycia était allongée.
Épuisée.
Mais rayonnante.
Dans ses bras reposait un petit être minuscule.
Fragile.
Parfait.
Pendant quelques secondes, il resta incapable de bouger.
Incapable même de respirer.
Puis Lycia lui tendit doucement l'enfant.
— Viens le voir.
Sa voix était faible.
Mais remplie de bonheur.
Alaric s'approcha lentement.
Comme si le moindre mouvement brusque pouvait briser cet instant.
Lorsqu'il regarda enfin le visage de son fils...
Quelque chose céda à l'intérieur de lui.
Toutes les batailles.
Tous les royaumes.
Tous les siècles.
Tout cela lui sembla soudain incroyablement loin.
Parce qu'aucune victoire n'avait jamais ressemblé à cela.
Aucune.
Le bébé ouvrit brièvement les yeux.
Puis referma sa petite main autour de son doigt.
Un geste simple.
Instinctif.
Et pourtant Alaric sentit sa gorge se serrer.
Parce qu'à cet instant précis, il comprit qu'il aimait déjà cet enfant plus que sa propre vie.
Lycia sourit en observant son expression.
— Alors ?
demanda-t-elle doucement.
Alaric ne quitta pas l'enfant des yeux.
Puis répondit dans un murmure :
— Je crois que je viens de comprendre ce que Démétrios essayait de m'expliquer.
Lycia fronça légèrement les sourcils.
Mais ne posa aucune question.
Elle savait qu'il parlait parfois de personnes qu'elle n'avait jamais rencontrées.
Et elle respectait ces silences.
Et tandis que son fils refermait instinctivement sa petite main autour de son doigt...
Alaric comprit que sa vie venait de changer une nouvelle fois.
Peut-être plus profondément encore que lors de toutes les guerres qu'il avait traversées.
Pour la première fois depuis qu'il était devenu immortel...
Il avait quelque chose qu'il craignait réellement de perdre.
Et malgré cela.
Il n'aurait échangé cet instant contre l'éternité elle-même.
