Chapitre 66 — Le mariage
La nouvelle se répandit dans le village plus vite qu'Alaric ne l'aurait cru.
Avant même le lendemain matin, tout le monde semblait déjà être au courant.
Les voisins.
Les vignerons.
Le forgeron.
Même le tavernier le félicita lorsqu'il franchit sa porte.
— Enfin !
Lança-t-il avec un large sourire.
Alaric leva les yeux au ciel.
— Je commence à croire que j'étais le dernier informé.
— C'est souvent comme ça.
répondit le tavernier en riant.
— Pourtant, je ne me souviens pas avoir annoncé quoi que ce soit.
— Tu n'avais pas besoin.
Le tavernier essuya une chope.
— Quand un homme achète une maison, passe toutes ses soirées avec la même femme et cesse de regarder les routes, même les aveugles comprennent ce qui se prépare.
Quelques clients éclatèrent de rire.
Alaric secoua la tête.
— Je vois que ma discrétion légendaire a encore frappé.
— Discrétion ?
Le tavernier faillit s'étouffer.
— Mon ami, tout le village attendait simplement que tu t'en rendes compte.
Les semaines qui suivirent furent remplies de préparatifs.
Pour Lycia, cela semblait naturel.
Pour Alaric, beaucoup moins.
Il avait participé à des couronnements.
À des célébrations royales.
À des triomphes militaires.
Il avait vu des cités entières fêter leurs victoires.
Il avait assisté à des banquets où l'or recouvrait les tables et où les rois rivalisaient de richesse.
Mais jamais à son propre mariage.
Cette simple pensée lui paraissait parfois irréelle.
Pourtant chaque jour qui passait rendait l'événement un peu plus réel.
La maison prit vie peu à peu.
Des meubles furent ajoutés.
Des rideaux installés aux fenêtres.
Des outils rangés dans l'atelier.
Lycia choisit des tissus.
Des paniers furent remplis de provisions.
Des voisins offrirent quelques cadeaux modestes.
Une table.
Une lampe à huile.
Des couvertures.
Chaque objet semblait insignifiant.
Pourtant chacun représentait quelque chose.
Une place dans la communauté.
Une preuve qu'ils n'étaient plus seuls.
Chaque détail transformait progressivement le bâtiment en foyer.
Et chaque fois qu'Alaric franchissait la porte, il ressentait cette étrange sensation.
Celle d'appartenir enfin quelque part.
Parfois, il s'arrêtait simplement au milieu de la pièce principale.
Observant les murs.
Le feu dans l'âtre.
Les outils suspendus.
Et il réalisait qu'il pensait désormais en termes de mois.
D'années.
Peut-être même davantage.
Une chose qu'il s'était interdit pendant très longtemps.
Le jour du mariage arriva au début de l'été.
Le soleil brillait déjà haut dans le ciel lorsque les habitants commencèrent à se rassembler.
Dès l'aube, le village était en mouvement.
Les femmes préparaient les repas.
Les hommes installaient les tables.
Les enfants couraient partout en prétendant participer aux préparatifs alors qu'ils gênaient surtout les adultes.
Une atmosphère de fête flottait dans l'air.
Il n'y avait ni richesse.
Ni luxe.
Ni cérémonie grandiose.
Et pourtant...
Alaric n'aurait échangé cet instant contre aucun palais du monde.
Les vignes entouraient le village de leurs couleurs éclatantes.
Les tables avaient été installées sous de grands arbres.
Des fleurs décoraient les chemins.
Les enfants couraient partout.
Les adultes riaient.
Et pour la première fois depuis des siècles, Alaric ne se sentait pas étranger à cette scène.
Il attendait près de la petite place où devait se dérouler la cérémonie.
Étrangement nerveux.
Ce qui lui paraissait presque ridicule.
Il avait affronté des guerriers perses.
Des armées entières.
Des batailles où chaque instant pouvait être le dernier.
Pourtant ses mains étaient plus tendues aujourd'hui qu'elles ne l'avaient été avant bien des combats.
Le père de Lycia s'approcha de lui.
— Tu as l'air inquiet.
— Je ne suis pas inquiet.
— Bien sûr.
Le vieil homme sourit.
— Et moi je suis encore jeune.
Alaric laissa échapper un rire.
— Est-ce si évident ?
— Tu as l'air d'un homme qui s'apprête à charger une armée.
— Je crois que j'aurais préféré.
— Menteur.
Ils rirent ensemble.
Puis le silence retomba.
Et soudain, tous les regards se tournèrent dans la même direction.
Lorsque Lycia apparut, le temps sembla ralentir.
Elle portait une simple robe blanche.
Ses cheveux étaient attachés par quelques rubans.
Rien de plus.
Pourtant Alaric resta incapable de détourner le regard.
Parce qu'elle était magnifique.
Et parce qu'il réalisait enfin que tout cela était réel.
Elle avançait lentement.
Le sourire aux lèvres.
Les rayons du soleil illuminaient son visage.
Et pendant quelques secondes, le reste du monde sembla disparaître.
Plus de guerres.
Plus de souvenirs.
Plus de siècles.
Seulement elle.
Elle vint s'arrêter devant lui.
Un sourire éclairait son visage.
— Tu me regardes comme si tu n'étais pas sûr que je sois réelle.
— C'est peut-être le cas.
Elle éclata de rire.
— Voilà qui est rassurant.
— Je fais de mon mieux.
— Alors continue.
Les quelques personnes assez proches pour entendre leur échange rirent à leur tour.
La cérémonie fut simple.
Comme tout dans ce village.
Quelques proches.
Quelques témoins.
Des paroles sincères.
Rien de plus.
Et pourtant, chaque mot semblait avoir davantage de valeur que les discours grandioses qu'Alaric avait entendus dans les palais des rois.
Lorsqu'ils échangèrent leurs promesses, Lycia ne détourna jamais les yeux.
Et cela troubla Alaric plus qu'il ne l'aurait cru.
Parce qu'elle regardait l'homme qu'il était aujourd'hui.
Pas le guerrier.
Pas le voyageur.
Pas l'immortel.
Simplement l'homme.
Et cela suffisait.
Lorsque leurs mains se rejoignirent finalement, Alaric sentit une émotion inattendue l'envahir.
Une émotion qu'aucune victoire n'avait jamais provoquée.
Parce qu'aucune bataille ne construisait quelque chose.
Alors que cet instant, lui, ouvrait un avenir.
Les applaudissements éclatèrent.
Les enfants crièrent de joie.
Quelqu'un lança déjà une plaisanterie sur les futurs enfants du couple.
Lycia rougit immédiatement.
Ce qui provoqua une nouvelle vague de rires.
Puis la fête commença véritablement.
Plus tard, lorsque la fête battit son plein, les habitants du village célébrèrent jusque tard dans la nuit.
Le vin coula à flots.
Les musiciens jouèrent sans relâche.
Les enfants dansèrent entre les tables.
Même le père de Lycia sembla rajeunir de plusieurs années.
Les chants résonnaient sous les étoiles.
Les conversations se mêlaient aux éclats de rire.
À plusieurs reprises, des habitants entraînèrent Alaric dans des danses auxquelles il ne comprenait pas grand-chose.
Et à chaque fois, Lycia riait en le voyant essayer de suivre le rythme.
Pendant quelques heures, il oublia tout le reste.
Les siècles.
Les pertes.
Les regrets.
Tout semblait incroyablement loin.
Démétrios aurait adoré cette soirée.
Cette pensée traversa brièvement l'esprit d'Alaric.
Et pour la première fois, elle ne lui apporta pas de tristesse.
Seulement un sourire.
Parce qu'il connaissait déjà ce que son vieil ami aurait dit.
Il lui aurait probablement lancé une plaisanterie douteuse avant de lui rappeler qu'il avait attendu plusieurs siècles avant de comprendre quelque chose d'évident.
La fête se poursuivit longtemps.
Puis peu à peu les invités commencèrent à partir.
Les rires s'éloignèrent.
Les lumières s'éteignirent.
Le village retrouva progressivement son calme.
Finalement, Alaric et Lycia se retrouvèrent seuls devant leur maison.
Le vent faisait doucement bruisser les vignes.
La nuit était claire.
Parsemée d'étoiles.
Pourtant ce soir-là, elles lui semblaient différentes.
Parce que lui avait changé.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Je crois que je suis heureux.
Lycia resta silencieuse.
Puis elle serra doucement sa main.
— Alors moi aussi.
Ces quelques mots suffirent.
Et aucun des deux ne ressentit le besoin d'ajouter quoi que ce soit.
Parce que parfois, le bonheur était aussi simple que cela.
Cette nuit-là, alors que le village dormait paisiblement autour d'eux, Alaric eut une pensée qu'il n'aurait jamais cru possible autrefois.
Pour la première fois depuis qu'il était devenu immortel...
L'avenir ne lui faisait plus peur.
