Chapitre 65 — Un foyer
L'hiver passa.
Puis le printemps revint.
Les vignes reprirent leurs couleurs.
Les champs reverdirent.
Et pour la première fois depuis très longtemps, Alaric ne regardait plus les routes avec l'envie de partir.
Les jours s'écoulaient différemment ici.
Plus lentement.
Plus simplement.
Le matin, il travaillait dans les vignes avec les autres habitants.
L'après-midi, il aidait parfois à la forge du village.
Le soir, il retrouvait Lycia.
Et sans même s'en rendre compte, il commençait à adopter une routine.
Une chose qui lui avait toujours semblé impossible.
Pendant des siècles, chaque lever de soleil avait marqué un nouveau départ.
Une nouvelle ville.
Une nouvelle route.
Un nouveau voyage.
À présent, les jours se ressemblaient.
Et cela lui plaisait.
Au début, cette sensation l'avait presque inquiété.
Il n'était pas habitué à la stabilité.
Toute sa vie avait été faite de départs.
De séparations.
De routes sans fin.
Rester au même endroit plusieurs mois lui paraissait autrefois inconcevable.
Pourtant, chaque matin, lorsqu'il ouvrait les yeux et apercevait les collines baignées par la lumière du soleil levant, il ressentait une paix qu'il n'avait plus connue depuis des générations.
Les habitants du village se levaient tôt.
Les journées commençaient avec le chant des oiseaux et le bruit des outils que l'on préparait pour le travail.
Peu à peu, Alaric prit sa place parmi eux.
Sans effort.
Sans même s'en rendre compte.
Un matin, alors qu'il réparait une clôture avec le frère de Lycia, celui-ci l'observa quelques instants.
— Tu sais que tout le village pense que tu vas finir par rester ?
Alaric continua son travail.
— Ah oui ?
— Oui.
Même mon père a arrêté de parier sur ton départ.
— C'est donc si évident ?
Le jeune homme éclata de rire.
— Tu passes plus de temps avec ma sœur qu'avec n'importe qui d'autre.
Alors oui.
C'est évident.
Alaric ne répondit pas.
Mais un léger sourire apparut sur son visage.
Quelques mois plus tôt, cette idée l'aurait probablement poussé à partir immédiatement.
Aujourd'hui...
Elle ne lui faisait plus peur.
Ou du moins beaucoup moins.
Le frère de Lycia planta un nouveau piquet dans le sol.
Puis ajouta :
— Tu sais, au début, personne ne savait quoi penser de toi.
— Ah bon ?
— Tu étais trop discret.
Trop poli.
Trop mystérieux.
On se demandait tous ce que tu cachais.
— Et maintenant ?
— Maintenant ?
Le jeune homme haussa les épaules.
— Maintenant on pense juste que tu es amoureux.
Cette fois, Alaric éclata franchement de rire.
Un rire sincère.
Rare.
Le genre de rire qu'il n'avait presque plus laissé sortir depuis des décennies.
Les habitants commencèrent peu à peu à le considérer comme l'un des leurs.
On l'invitait aux repas.
Aux fêtes.
Aux récoltes.
Aux célébrations du village.
Il n'était plus seulement un voyageur de passage.
Il faisait partie du paysage.
Et cela aussi était nouveau.
Lors des vendanges, il travaillait aux côtés des autres familles.
Les journées étaient longues.
Éprouvantes.
Mais elles se terminaient toujours autour d'une table.
Avec du pain.
Du vin.
Des histoires.
Des éclats de rire.
Parfois, Alaric restait silencieux et observait simplement les gens autour de lui.
Des parents.
Des enfants.
Des grands-parents.
Des générations réunies.
Autrefois, ce genre de scène lui rappelait surtout ce qu'il ne pouvait pas avoir.
Aujourd'hui, il commençait à se demander si ce n'était pas justement ce qu'il avait cherché pendant tout ce temps.
Un soir d'été, alors qu'ils observaient le soleil disparaître derrière les collines, Lycia rompit le silence.
— Tu sembles plus calme qu'avant.
— Avant ?
— Quand tu es arrivé.
Tu regardais toujours l'horizon.
Comme si une partie de toi voulait repartir.
Elle lui adressa un sourire amusé.
— Maintenant tu regardes davantage ce qu'il y a devant toi.
Alaric suivit son regard.
Les vignes.
Le village.
Les collines.
Puis elle.
Et il réalisa qu'elle avait raison.
Pour la première fois depuis des siècles, il pensait davantage à demain qu'à hier.
Cette idée le troubla.
Mais d'une manière agréable.
— Tu regrettes parfois de ne jamais être partie ?
demanda-t-il.
Lycia réfléchit quelques secondes.
— Parfois.
Quand j'étais enfant.
Je rêvais de voir Rome.
Alexandrie.
Toutes ces villes dont parlent les voyageurs.
— Et maintenant ?
Elle sourit.
— Maintenant je crois que le bonheur ne dépend pas toujours de l'endroit où l'on vit.
Elle tourna la tête vers lui.
— Mais des personnes avec qui on le partage.
Pendant quelques secondes, Alaric resta silencieux.
Parce qu'il ne trouvait rien à répondre.
Et parce qu'au fond de lui, il savait qu'elle avait raison.
Quelques semaines plus tard, il acheta une petite maison à l'écart du village.
Rien d'impressionnant.
Quelques pièces.
Un toit à réparer.
Un terrain envahi par les herbes.
Pour beaucoup, cela n'avait rien d'extraordinaire.
Pour lui, c'était immense.
Parce qu'il faisait quelque chose qu'il n'avait plus osé faire depuis très longtemps.
Il construisait un avenir.
Lorsqu'il poussa la porte pour la première fois, une odeur de poussière et de bois humide l'accueillit.
La maison était vide.
Silencieuse.
Abandonnée depuis plusieurs années.
Pourtant, en observant les murs usés et les poutres vieillissantes, il ne vit pas ce qu'elle était.
Il vit ce qu'elle pouvait devenir.
Alors il se mit au travail.
Il passa des semaines à remettre la maison en état.
À réparer les murs.
À renforcer la charpente.
À fabriquer du mobilier.
Le travail était simple.
Mais chaque planche posée lui donnait l'impression d'enraciner un peu plus son existence.
Comme si chaque pierre ajoutée à cette maison l'éloignait davantage des routes qu'il avait suivies toute sa vie.
Grâce aux siècles passés auprès des artisans et des forgerons, ses mains savaient presque instinctivement comment façonner le bois.
Comment équilibrer une table.
Comment assembler une porte.
Comment construire quelque chose destiné à durer.
Pour la première fois depuis longtemps, ce savoir ne servait pas à survivre.
Il servait à bâtir.
Un soir, alors qu'il terminait la réparation d'une fenêtre, il resta immobile quelques instants.
Observant son travail.
La lumière du crépuscule traversait les vitres nouvellement installées.
La pièce semblait déjà différente.
Plus chaleureuse.
Plus vivante.
Puis il se surprit à penser à l'année suivante.
Aux récoltes futures.
Aux saisons à venir.
À la possibilité de voir cette maison remplie de rires.
Et cela le fit sourire.
Parce qu'un homme qui pense à l'année prochaine est un homme qui a décidé de rester.
Les paroles de Démétrios lui revinrent alors.
Comme souvent.
Pas avec tristesse.
Mais avec une douceur inattendue.
Peut-être que son vieil ami avait vu juste.
Peut-être qu'il était encore temps.
Peut-être qu'il pouvait encore vivre au lieu de simplement survivre.
Quelques jours plus tard, Alaric prit une décision.
Une décision qui lui semblait étrangement plus difficile que certaines batailles.
Il se rendit chez le père de Lycia.
L'homme était assis devant sa maison lorsqu'il arriva.
Il leva les yeux.
Puis sourit immédiatement.
Comme s'il savait déjà pourquoi il était là.
— Enfin.
dit-il simplement.
Alaric cligna des yeux.
— Enfin ?
— Je commençais à croire que tu allais mettre encore plusieurs années.
Un rire lui échappa malgré lui.
Le vieil homme se leva.
Puis posa une main sur son épaule.
— Tu es un homme bien.
Ma fille t'aime.
Et je crois qu'elle est plus heureuse aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été.
Il marqua une pause.
Puis son regard se fit plus sérieux.
— Je ne sais pas d'où tu viens.
Je ne sais pas ce que tu as vécu avant d'arriver ici.
Mais je sais reconnaître quelqu'un qui porte beaucoup de choses sur ses épaules.
Alaric resta silencieux.
— Peu importe ce que c'est.
Tu as trouvé ta place ici.
Et ma fille aussi.
Alors tu as ma bénédiction.
La simplicité de la scène surprit presque Alaric.
Après tout ce qu'il avait vécu...
Après tous les rois.
Toutes les guerres.
Toutes les intrigues.
Il avait suffi de quelques mots.
Quelques mots seulement.
Et pourtant ils comptaient davantage que bien des victoires.
Ce soir-là, il retrouva Lycia au sommet de leur colline habituelle.
Le soleil disparaissait lentement.
Comme lors de leur première promenade.
Le vent faisait onduler les vignes en contrebas.
Le ciel se teintait d'or et de rouge.
Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.
Ils observèrent simplement le paysage.
Comme ils l'avaient déjà fait des dizaines de fois.
Puis Alaric prit doucement sa main.
Et pour la première fois depuis très longtemps...
Il ne chercha pas à fuir ce qu'il ressentait.
— Lycia.
Elle tourna la tête vers lui.
— Oui ?
Alaric inspira lentement.
Puis sourit.
Un vrai sourire.
Rare.
Sincère.
— J'aimerais construire cette vie avec toi.
Pendant une seconde, elle resta immobile.
Comme si elle voulait s'assurer d'avoir bien entendu.
Puis ses yeux s'embuèrent légèrement.
Et un sourire magnifique illumina son visage.
— Tu es sérieux ?
— Plus que je ne l'ai jamais été.
Elle éclata de rire avant de lui sauter au cou.
Et pour la première fois depuis des siècles, Alaric se permit d'oublier le poids du temps.
D'oublier les guerres.
Les morts.
Les adieux.
Il n'y avait plus que cet instant.
Rien d'autre.
Le regard de Lycia brillait encore lorsqu'ils se séparèrent.
Et à cet instant précis, Alaric comprit quelque chose.
Pendant des siècles, il avait traversé le monde.
Pour la première fois...
Il avait trouvé un endroit qu'il ne voulait plus quitter.
