Alaric l'immortel

Chapitre 64 — Celle qui le fit rester



Le village n'avait rien d'exceptionnel.

Quelques dizaines de maisons construites en pierre claire.

Des champs de vignes à perte de vue.

Une petite forge dont la cheminée fumait presque toute la journée.

Une taverne aux murs blanchis par le soleil.

Et une route poussiéreuse traversant les collines avant de disparaître vers l'horizon.

Pour la plupart des voyageurs, ce n'était qu'une étape parmi tant d'autres.

Un endroit où passer une nuit avant de reprendre la route.

Alaric pensait exactement la même chose.

Il n'avait prévu d'y passer qu'une nuit.

Deux tout au plus.

Puis il reprendrait sa route.

Comme toujours.

Depuis des siècles.

Il arriva en fin d'après-midi.

Le soleil déclinait lentement derrière les collines.

L'air était doux.

Paisible.

Pour une fois, aucun conflit ne menaçait à l'horizon.

Aucune armée ne marchait.

Aucun roi ne rêvait de conquête.

Seulement le bruit du vent dans les vignes.

Et les voix lointaines des habitants.

Cette tranquillité lui paraissait presque étrange.

Il avait passé tant d'années au milieu des guerres, des intrigues et des ambitions des puissants qu'il avait parfois oublié à quoi ressemblait une vie ordinaire.

Des enfants jouaient près du puits.

Une vieille femme balayait le seuil de sa maison.

Des paysans rentraient des champs en discutant de la récolte à venir.

Personne ici ne semblait se soucier du destin des royaumes.

Et pendant quelques instants, Alaric envia cette simplicité.

Il attacha son cheval près d'un puits.

Puis descendit la rue principale.

Quelques regards se tournèrent vers lui.

Rien d'inhabituel.

Un voyageur parmi tant d'autres.

Il s'apprêtait à entrer dans la taverne lorsqu'un choc le fit s'arrêter.

Quelqu'un venait de lui rentrer dedans.

— Oh !

Une jeune femme recula aussitôt.

Un panier venait de lui échapper des mains.

Des pommes roulèrent dans la poussière.

— Je suis désolée !

s'exclama-t-elle.

— C'est ma faute.

répondit Alaric en se baissant pour ramasser les fruits.

— Non, c'est moi qui regardais ailleurs.

— Alors nous sommes deux coupables.

Elle leva les yeux vers lui.

Puis éclata de rire.

Un rire simple.

Naturel.

Sans arrière-pensée.

Alaric ne sut pas pourquoi.

Mais ce rire le surprit.

Peut-être parce qu'il n'avait rien entendu d'aussi sincère depuis longtemps.

Très longtemps.

Ils ramassèrent les pommes ensemble.

Puis elle récupéra son panier.

— Merci.

— Ce n'était rien.

— Pour moi si.

Elle lui adressa un sourire.

Avant de reprendre sa route.

Puis elle s'arrêta.

Se retourna.

— Vous êtes nouveau ici ?

— Ça se voit tant que ça ?

— Un peu.

— Alors oui.

Je suis simplement de passage.

Ces mots lui parurent soudain étranges.

Comme s'il les avait prononcés des milliers de fois.

Parce que c'était le cas.

La jeune femme hocha la tête.

— Alors bienvenue dans notre village.

Puis elle repartit.

Simplement.

Sans autre mot.

Alaric la regarda disparaître au coin d'une rue.

Puis secoua la tête.

Et entra finalement dans la taverne.

Cette nuit-là, il dormit dans une petite chambre à l'étage.

Le lit était inconfortable.

La pièce étroite.

Pourtant il resta longtemps éveillé.

Son regard fixé sur le plafond.

Il repensait à cette rencontre insignifiante.

À ce rire.

À ce sourire.

Et cela l'agaçait presque.

Après tout ce qu'il avait traversé, pourquoi une simple inconnue occupait-elle ainsi ses pensées ?

Finalement, il finit par s'endormir.

Le lendemain matin.

Il était encore là.

Puis le lendemain.

Encore.

Au début, il se trouva de nombreuses excuses.

Son cheval avait besoin de repos.

Les routes étaient boueuses.

La météo était favorable pour attendre quelques jours.

Puis il cessa de chercher des excuses.

Parce qu'il connaissait déjà la vérité.

Chaque matin.

Il espérait la revoir.

Et chaque matin, il finissait par la croiser.

Près du marché.

Du puits.

Des vignes.

Comme si le destin s'amusait à les placer sur le même chemin.

Au début, leurs échanges restèrent brefs.

Quelques salutations.

Quelques plaisanteries.

Puis les conversations s'allongèrent.

Lycia avait cette curiosité naturelle que possèdent certaines personnes.

Elle posait des questions sur tout.

Bien sûr, Alaric devait constamment filtrer ses réponses.

Il ne pouvait pas raconter qu'il avait connu Sparte à son apogée.

Qu'il avait marché aux côtés d'Alexandre le Grand.

Ou qu'il avait vu des royaumes naître puis disparaître.

Alors il transformait la vérité.

Il racontait certains souvenirs comme s'ils provenaient de récits entendus auprès d'autres voyageurs.

Et malgré cela, Lycia l'écoutait avec fascination.

Chaque fois qu'ils se retrouvaient, elle lui demandait de lui raconter un nouvel endroit.

Une ville.

Un port.

Une montagne.

Peu importait lequel.

Pour elle, chacun de ses récits ressemblait à une aventure.

Alaric lui parlait parfois des grandes cités grecques.

Des temples de marbre qui brillaient sous le soleil.

Des marchés où l'on pouvait entendre des dizaines de langues différentes.

Des navires venus des quatre coins du monde.

Il évoquait aussi les longues routes poussiéreuses d'Asie, les immenses plaines qu'il avait traversées et les peuples qu'il avait rencontrés au fil des années.

Bien sûr, il prenait soin de rester vague.

Il ne pouvait pas lui dire qu'il avait vu certains de ces lieux plusieurs siècles auparavant.

Ni qu'il avait marché aux côtés de rois dont les noms étaient désormais entrés dans l'Histoire.

Alors il racontait simplement ses voyages comme ceux d'un homme ayant beaucoup parcouru le monde.

Et cela suffisait largement à émerveiller Lycia.

— Tu as vraiment vu la mer Égée ?

demanda-t-elle un jour alors qu'ils étaient assis sur une petite colline dominant les vignes.

— Oui.

— Est-elle aussi belle qu'on le dit ?

Alaric leva les yeux vers l'horizon, comme si les souvenirs revenaient d'eux-mêmes.

— Plus encore.

Parfois, lorsque le soleil se couche, l'eau devient entièrement dorée. On dirait que la mer est faite de lumière.

Lycia resta silencieuse quelques secondes.

Comme si elle essayait de visualiser cette image.

— J'aimerais voir ça.

— Tu ne l'as jamais vue ?

Elle secoua la tête.

— Jamais.

Je ne suis même jamais allée plus loin que la ville voisine.

Cette réponse surprit légèrement Alaric.

Pour lui, parcourir des centaines de kilomètres était devenu aussi naturel que respirer.

Mais pour la plupart des gens, une vie entière pouvait se dérouler sans quitter la région où ils étaient nés.

Lycia ramassa une petite pierre et la fit rouler entre ses doigts.

— Un jour, j'aimerais voyager.

Sa voix était douce.

Presque rêveuse.

— Où voudrais-tu aller ?

Un sourire illumina son visage.

— Partout.

Rome.

Athènes.

Alexandrie.

Les ports dont parlent les marchands.

Les îles dont parlent les marins.

Je voudrais voir ce qu'il y a derrière les collines.

Derrière les montagnes.

Derrière l'horizon.

Alaric l'observa quelques instants.

Cette envie de découvrir le monde lui rappelait quelqu'un.

Alexandre.

Des siècles plus tôt.

Cette même curiosité insatiable.

Cette même envie de voir ce qui se trouvait plus loin.

Mais chez Lycia, ce désir n'était pas celui d'une conquérante.

Seulement celui d'une jeune femme qui rêvait de découvrir le monde.

— Qu'est-ce qui t'en empêche ?

demanda-t-il finalement.

Le sourire de Lycia s'effaça légèrement.

Elle désigna les vignes autour d'eux.

Les rangées de ceps qui s'étendaient à perte de vue.

— Ma famille.

Notre terre.

Notre vie est ici.

Elle marqua une pause avant d'ajouter :

— Mon père vieillit.

Mon frère s'occupe déjà de beaucoup de choses, mais il ne peut pas tout faire seul.

Et puis...

Elle haussa doucement les épaules.

— Quelqu'un doit rester.

Le vent fit onduler les feuilles des vignes autour d'eux.

Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla.

Puis Lycia sourit à nouveau.

Un sourire plus calme.

Plus tendre.

— Ce n'est pas si grave.

J'aime cet endroit.

Simplement parfois...

Je me demande à quoi ressemble le reste du monde.

Alaric tourna lentement son regard vers l'horizon.

Pendant des siècles, il avait parcouru ce monde sans jamais trouver d'endroit où rester.

Et voilà qu'une jeune femme qui n'avait presque jamais quitté son village rêvait de voir ce qu'il y avait au-delà.

Cette pensée le fit sourire.

— Alors peut-être qu'un jour, tu le découvriras.

Lycia le regarda.

— Peut-être.

Et dans ses yeux brillait encore cette même étincelle de curiosité qui semblait refuser de s'éteindre.

Elle ne semblait pas triste en disant cela.

Simplement réaliste.

Et cela impressionna Alaric.

Elle ne rêvait pas d'une autre existence.

Elle appréciait celle qu'elle avait déjà.

Il apprit aussi qu'elle riait lorsqu'elle était nerveuse.

Qu'elle chantonnait lorsqu'elle travaillait.

Et qu'elle avait tendance à regarder les étoiles lorsqu'elle réfléchissait.

Des détails insignifiants.

Pour n'importe qui d'autre.

Mais pas pour lui.

Parce que cela faisait très longtemps qu'il n'avait plus pris le temps de connaître quelqu'un.

Et lui...

Pour la première fois depuis des siècles...

Se surprit à parler de lui.

Pas de toute la vérité.

Jamais.

Mais davantage qu'il ne l'avait fait avec quiconque depuis longtemps.

Parfois, lorsqu'il évoquait certains souvenirs, une ombre traversait son regard.

Et Lycia la remarquait toujours.

Un soir, alors qu'ils marchaient entre les vignes baignées par la lumière du crépuscule, Lycia l'observa quelques secondes.

— Tu as toujours cet air.

— Quel air ?

— Comme si tu étais triste et heureux en même temps.

Alaric eut un léger sourire.

— C'est une étrange description.

— Pourtant elle est juste.

Il ne répondit pas.

Parce qu'elle l'était effectivement.

Le silence s'installa.

Paisible.

Confortable.

Puis Lycia regarda l'horizon.

Le soleil disparaissait lentement derrière les collines.

Le ciel se teintait d'or et de rouge.

— Tu repartiras bientôt ?

La question était simple.

Mais elle frappa Alaric plus durement qu'il ne l'aurait imaginé.

Parce qu'il connaissait déjà la réponse qu'il aurait donnée autrefois.

Je suis de passage.

Je pars demain.

Je ne reste jamais.

Toujours les mêmes mots.

Toujours la même fuite.

Pendant des siècles, il avait quitté les gens avant qu'ils ne deviennent importants.

Avant qu'ils ne puissent lui manquer.

Avant qu'ils ne puissent mourir.

C'était plus facile ainsi.

Du moins, il l'avait toujours cru.

Pourtant...

Cette fois, quelque chose était différent.

Les paroles de Démétrios résonnèrent dans son esprit.

Ne laisse jamais ton immortalité te voler ton humanité.

Il revit son vieil ami assis sous l'olivier.

Son sourire fatigué.

Sa famille réunie autour de lui.

Cette vie simple qu'il avait construite.

Une vie que même les plus grands conquérants n'avaient jamais connue.

Alaric contempla les vignes.

Le soleil couchant.

La jeune femme assise à ses côtés.

Puis il répondit doucement :

— Je ne sais pas.

Lycia tourna la tête vers lui.

Et sourit.

Un sourire discret.

Mais sincère.

Comme si cette réponse lui suffisait.

Et pour la première fois depuis plus de deux siècles...

C'était la vérité.

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