Chapitre 63 — Le poids des siècles
Quelques jours après la mort de Démétrios, Alaric assista discrètement à ses funérailles.
Le ciel était gris.
Un vent léger parcourait les collines entourant la petite ferme.
La famille entière était réunie.
Ses fils.
Sa fille.
Ses petits-enfants.
Et même plusieurs arrière-petits-enfants.
Certains pleuraient ouvertement.
D'autres tentaient de rester forts.
Tous étaient venus rendre hommage à l'homme qui avait été le pilier de leur famille pendant des décennies.
Alaric resta à l'écart.
Comme toujours.
Personne ne connaissait son véritable nom.
Personne ne savait qui il était réellement.
Pour eux, il n'était que le petit-fils d'un ancien compagnon d'armes dont Démétrios parlait parfois lorsqu'il racontait ses souvenirs de jeunesse.
Une histoire étrange.
Une vieille amitié transmise à travers les générations.
Rien de plus.
Il observa les enfants courir entre les adultes.
Les parents les rappeler à l'ordre.
Les grands-parents sourire malgré leurs larmes.
Puis son regard revint vers la tombe.
Et soudain il comprit.
Démétrios avait réussi.
Il n'était pas devenu une légende.
Son nom ne serait jamais gravé dans le marbre.
Aucun historien ne raconterait son existence.
Pourtant...
Il avait obtenu quelque chose de plus rare.
Quelque chose que même Alexandre n'avait jamais connu.
Une vie heureuse.
Une famille.
Un foyer.
Des enfants.
Des générations qui continueraient longtemps après lui.
Pendant quelques instants, Alaric resta immobile devant la tombe.
Puis il tourna les talons.
Et reprit la route.
Les années recommencèrent à défiler.
Puis les décennies.
Puis davantage encore.
Les guerres des Diadoques embrasèrent le monde.
Les anciens compagnons d'Alexandre s'affrontèrent pour les restes de son empire.
Des royaumes naquirent.
D'autres s'effondrèrent.
Des villes furent fondées.
D'autres disparurent.
Et Alaric traversa tout cela comme une ombre.
Toujours présent.
Toujours vivant.
Toujours jeune.
Il savait désormais que les siècles qui l'attendaient seraient innombrables.
Alors il continua d'apprendre.
Encore et encore.
Chaque époque possédait son savoir.
Chaque peuple détenait ses secrets.
Alaric les absorbait tous.
Il perfectionna son maniement de l'épée.
Puis de la lance.
Puis de l'arc.
Puis du couteau.
Chaque arme devenait une extension naturelle de son corps.
Chaque combat une leçon supplémentaire.
Mais son apprentissage ne se limita pas à la guerre.
Grâce aux connaissances qu'il avait conservées de sa vie moderne avant d'être projeté dans le passé, il développa une fascination grandissante pour la forge et les métaux. Bien avant son arrivée dans l'Antiquité, il s'était intéressé à de nombreux domaines : les sciences, les mathématiques, l'histoire, l'architecture, la poterie ou encore la métallurgie. Curieux de nature, il avait passé des heures à lire, à regarder des documentaires et même à suivre des démonstrations détaillées de forgerons expliquant la fabrication des armes, les alliages et les techniques de trempe. Sans posséder le savoir d'un maître artisan moderne, il disposait néanmoins d'une base de connaissances largement supérieure à celle de son époque, ainsi que d'une compréhension du tableau périodique des éléments et des propriétés de nombreux métaux.
Il voyagea auprès d'artisans.
Travailla dans des ateliers.
Étudia les méthodes des meilleurs forgerons.
Puis expérimenta lui-même.
De nouveaux alliages.
De nouvelles techniques.
De nouvelles façons de tremper l'acier.
Parfois ses créations semblaient impossibles pour son époque.
Des lames plus solides.
Plus souples.
Plus tranchantes.
Des armes capables de survivre là où les autres se brisaient.
Il ne conservait jamais longtemps ces inventions.
Trop dangereuses.
Trop en avance.
Mais chaque expérience enrichissait son savoir.
Chaque voyage lui apportait une nouvelle pièce du puzzle.
Comme s'il se préparait inconsciemment à quelque chose.
Comme si une partie de lui savait que les siècles à venir exigeraient davantage encore.
Pourtant...
Malgré toutes ces découvertes.
Malgré toutes ces rencontres.
Il gardait ses distances.
Toujours.
Il ne s'attachait plus.
Ou du moins essayait de ne pas le faire.
Les paroles de Démétrios continuaient pourtant de le poursuivre.
« Ne laisse jamais ton immortalité te voler ton humanité. »
Au début, il avait tenté d'ignorer ce conseil.
Puis les années avaient passé.
Et la phrase revenait sans cesse.
Lorsqu'il quittait une ville.
Lorsqu'il refusait une amitié.
Lorsqu'il reprenait la route sans se retourner.
Peut-être que Démétrios avait raison.
Peut-être que la solitude n'était pas seulement une conséquence de son immortalité.
Peut-être était-elle devenue un choix.
Une habitude.
Une armure construite pour éviter la souffrance.
Mais chaque armure finit par devenir une prison.
Les décennies se transformèrent en siècles.
Le monde continua de changer.
Les royaumes grecs déclinèrent.
De nouvelles puissances apparurent.
À l'ouest, une république appelée Rome étendait progressivement son influence.
Et en l'an 70 avant notre ère...
Alaric voyageait encore.
Comme toujours.
La route traversait une région paisible bordée de collines et de vignes.
Le soleil commençait à descendre lorsqu'il atteignit un petit village.
Il comptait simplement y passer la nuit.
Rien de plus.
Puis il la rencontra.
Une jeune femme.
Par hasard.
Une rencontre ordinaire.
Quelques mots échangés.
Un sourire.
Rien qui aurait retenu l'attention de quiconque.
Et pourtant...
Quelque chose le poussa à rester.
Pas pour toujours.
Pas encore.
Simplement quelques jours.
Puis quelques jours supplémentaires.
Pour la première fois depuis très longtemps, il ne ressentit pas immédiatement le besoin de repartir.
Les paroles de Démétrios lui revinrent une dernière fois.
Claires.
Paisibles.
Comme un écho venu d'un autre siècle.
Pendant des siècles, il avait toujours repris la route.
Cette fois...
Il décida de s'arrêter un peu.
