Chapitre 62 — Le dernier adieu (fin de l'arc 2)
Le lendemain matin, Démétrios quitta Babylone.
Il n'y eut ni cérémonie.
Ni discours.
Ni adieux grandioses.
Seulement un homme.
Un cheval.
Et quelques sacs attachés à la selle.
Après dix années de guerre, cela paraissait presque étrange.
Démétrios regarda une dernière fois les murailles de Babylone.
Puis il se tourna vers Alaric.
— Tu sais... je pensais que ce moment me rendrait heureux.
— Et ce n'est pas le cas ?
— Si.
Un sourire apparut sur son visage.
— Mais c'est aussi un peu effrayant.
Alaric ne répondit pas.
— Pendant tellement longtemps, quelqu'un m'a toujours dit où aller. Où dormir. Qui combattre. Aujourd'hui, pour la première fois depuis des années, personne ne m'attend sur une ligne de bataille.
Il regarda l'horizon.
— Je vais devoir apprendre à vivre comme un homme normal.
— Tu survivras.
— J'ai survécu à l'Inde.
Je suppose que je peux survivre à une ferme.
Ils rirent tous les deux.
Puis le silence revint.
Démétrios tendit la main.
Alaric la serra.
Longuement.
— Fais attention à toi.
— Toi aussi.
— Si un jour tu passes en Macédoine...
Le vétéran sourit.
— Cherche une petite ferme remplie d'enfants bruyants.
Ce sera probablement la mienne.
Puis il tourna son cheval.
Et partit.
Alaric resta longtemps à regarder la route.
Jusqu'à ce que sa silhouette disparaisse complètement.
Puis les années passèrent.
Encore.
Toujours.
Les guerres des successeurs d'Alexandre embrasèrent le monde.
Mais parfois, lorsque le monde devenait trop lourd à porter, Alaric repensait à une petite ferme quelque part en Macédoine.
Et un jour...
Près d'un demi-siècle plus tard...
Il décida finalement d'y aller.
La ferme existait toujours.
Plus grande qu'il ne l'avait imaginée.
Des champs entouraient la maison.
Des rires d'enfants résonnaient dans la cour.
Des animaux se promenaient librement.
Une vie simple.
Paisible.
Exactement ce que Démétrios avait toujours voulu.
Un vieil homme était assis sous un olivier.
Une couverture sur les jambes.
Les cheveux entièrement blancs.
Le visage marqué par le temps.
Mais Alaric le reconnut immédiatement.
Démétrios.
Le vieil homme leva lentement les yeux.
Et resta figé.
Sa bouche s'entrouvrit.
Son regard s'agrandit.
— Par tous les dieux...
Murmura-t-il.
Alaric sourit.
Le même sourire qu'autrefois.
— Bonjour, vieil ami.
Démétrios le fixa longtemps.
Très longtemps.
Comme s'il refusait de croire ce qu'il voyait.
— Ce n'est pas possible.
— Pourtant me voilà.
— Tu...
Sa voix trembla.
— Tu n'as pas changé.
Pas du tout.
Alaric s'assit près de lui.
Le silence dura plusieurs secondes.
Puis plusieurs minutes.
Finalement, Démétrios éclata d'un rire faible.
— J'aurais dû m'en douter.
— De quoi ?
— Que tu cachais quelque chose.
Le vieil homme secoua lentement la tête.
— Pendant toutes ces années, je me suis souvent demandé qui tu étais vraiment.
Il leva les yeux vers lui.
— Alors ?
Alaric resta silencieux quelques instants.
Puis il répondit.
Et pour la première fois depuis des siècles...
Il raconta la vérité.
Pas seulement quelques fragments.
Pas seulement les parties les plus faciles à entendre.
Toute la vérité.
Il parla de Sparte.
Des entraînements impitoyables.
Des journées passées à apprendre à devenir un guerrier avant même d'être un homme.
Puis il parla de Léonidas.
Du chef qu'il avait suivi avec une loyauté absolue.
Sa voix se fit plus grave lorsqu'il évoqua les Thermopyles.
Le défilé étroit.
Les milliers de guerriers perses.
Les trois cents Spartiates.
Le bruit des boucliers.
Les cris.
Le sang.
Et surtout le moment où il avait vu tomber ceux qu'il considérait comme ses frères.
Il raconta comment il avait survécu alors qu'il aurait dû mourir avec eux.
Comment il s'était réveillé blessé, seul, incapable de comprendre pourquoi les dieux l'avaient épargné.
Puis vinrent les années.
Les décennies.
Un siècle.
Il parla des cités qui avaient prospéré avant de disparaître.
Des guerres qui avaient englouti des générations entières.
Il évoqua les visages dont il se souvenait encore.
Nikandros.
Les compagnons d'armes.
Les amis rencontrés sur les routes du monde.
Tous ces hommes avec lesquels il avait ri, combattu, partagé des repas et des rêves.
Tous ces hommes qu'il avait ensuite enterrés.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Sa voix se brisa légèrement lorsqu'il expliqua ce qui était le plus difficile.
Ce n'était pas les batailles.
Ni les blessures.
Ni même la solitude.
C'était de voir les autres vieillir pendant qu'il restait le même.
Voir apparaître les premières rides sur le visage d'un ami.
Puis les cheveux blancs.
Puis les années qui alourdissaient leurs pas.
Et savoir qu'un jour viendrait où il devrait leur dire adieu.
Toujours.
Sans exception.
Il parla ensuite d'Alexandre.
Du jeune roi ambitieux qu'il avait vu devenir une légende.
Des campagnes à travers l'Asie.
Des victoires impossibles.
Des rêves de conquête.
Puis de la maladie.
Et enfin de la mort.
Lorsque son récit prit fin, le soleil avait commencé à descendre derrière les collines.
Le silence s'installa entre eux.
Un silence lourd de plusieurs vies.
Un silence rempli de souvenirs, de regrets et de siècles entiers.
Et pour la première fois depuis très longtemps...
Alaric avait l'impression d'avoir déposé une partie du poids qu'il portait sur ses épaules.
Démétrios écouta sans l'interrompre.
Comme un enfant écoutant une histoire impossible.
Lorsque le récit prit fin, le soleil était déjà bas.
Les derniers rayons baignaient les champs d'une lumière dorée.
Au loin, on entendait encore les rires des enfants qui jouaient près de la maison.
Le vieil homme demeura silencieux.
Longtemps.
Très longtemps.
Son regard restait fixé sur Alaric, comme s'il essayait encore de mesurer l'immensité de ce qu'il venait d'entendre.
Des siècles.
Des royaumes disparus.
Des batailles oubliées.
Des hommes devenus légendes.
Et au milieu de tout cela...
Son ami.
Toujours vivant.
Toujours jeune.
Toujours condamné à continuer sa route.
Finalement, le regard de Démétrios s'adoucit.
Toute surprise avait disparu.
Il ne restait plus que de la compassion.
— Tu étais seul pendant tout ce temps...
Sa voix n'était guère plus qu'un murmure.
— Tous ces temps... tous ces visages... toutes ces personnes que tu as dû voir partir.
Alaric ne répondit pas.
Parce que les mots lui manquaient.
Parce que c'était vrai.
Parce qu'aucune explication ne pouvait réellement traduire ce poids.
Démétrios posa alors une main tremblante sur son bras.
Une main marquée par l'âge.
Une main qui avait tenu une lance à Gaugamèles.
Une main qui avait traversé l'Asie.
Une main qui approchait désormais de sa fin.
— Alors écoute-moi bien.
Sa voix était faible.
Mais déterminée.
— Ne laisse jamais cette immortalité te voler ton humanité.
Alaric resta immobile.
Le vieil homme poursuivit :
— Je sais que cela doit être tentant parfois.
De prendre de la distance.
De ne plus s'attacher à personne.
De regarder les hommes comme des voyageurs de passage.
Il secoua lentement la tête.
— Mais si tu fais cela, alors ce ne sera pas la mort qui te vaincra.
Ce sera la solitude.
Ses yeux rencontrèrent ceux d'Alaric.
— Continue d'aimer les gens.
Continue de rire avec eux.
De partager leurs joies.
De pleurer leurs pertes.
Même si tu sais que tu les perdras un jour.
Même si tu sais que leur temps sera toujours plus court que le tien.
Alaric baissa légèrement les yeux.
— Démétrios...
— Non.
Laisse-moi finir.
Le vieil homme reprit son souffle avec difficulté.
Son cœur fatigué semblait lutter contre chaque respiration.
Mais il continua malgré tout.
— Trouve une femme.
Une femme que tu aimeras sincèrement.
Pas pour quelques années.
Pas pour oublier ta solitude.
Aime-la parce qu'elle rendra ton existence plus belle.
Parce qu'elle te rappellera pourquoi le monde mérite encore d'être regardé.
Son regard se tourna vers la maison.
Vers les silhouettes qui s'agitaient derrière les fenêtres.
— Aie des enfants.
Apprends-leur ce que tu sais.
Protège-les.
Regarde-les grandir.
Puis laisse-les suivre leur propre chemin.
Oui, ce sera douloureux.
Oui, tu les verras vieillir alors que toi tu resteras le même.
Oui, un jour tu devras leur dire adieu.
Sa voix trembla légèrement.
— Mais crois-moi... cela vaut chaque larme.
Chaque instant.
Chaque souvenir.
Il marqua une pause.
Puis ajouta plus doucement :
— Parce qu'une vie n'est pas précieuse parce qu'elle dure éternellement.
Elle est précieuse parce qu'elle est partagée.
Parce qu'elle laisse quelque chose derrière elle.
Même une vie éternelle a besoin de cela.
Le silence retomba.
Démétrios regarda alors la maison.
Les rires de ses petits-enfants.
Ses deux fils devenus des hommes.
Sa fille qui discutait avec sa propre famille.
Toute cette vie qui continuait grâce à lui.
Toute cette histoire qu'il avait construite après avoir quitté les champs de bataille.
Un sourire paisible apparut sur son visage.
— Regarde-moi.
Je n'ai jamais été un grand général.
Je n'ai jamais commandé des armées.
Je ne serai jamais dans les livres d'histoire.
Dans quelques générations, personne ne se souviendra probablement de mon nom.
Il eut un léger rire.
— Et pourtant...
Son regard se posa sur sa famille.
— J'ai eu une épouse qui m'a aimé.
J'ai vu naître mes enfants.
Puis les enfants de mes enfants.
J'ai travaillé cette terre.
J'ai regardé les saisons passer.
J'ai vécu assez longtemps pour voir mes cheveux devenir blancs.
Et tu sais quoi ?
Il tourna de nouveau les yeux vers Alaric.
— Je ne regrette rien.
Pas une seule journée.
Même les plus difficiles.
Parce que tout cela avait un sens.
Une larme roula lentement sur la joue d'Alaric.
La première depuis très longtemps.
Peut-être depuis trop longtemps.
Démétrios la vit.
Et son sourire s'élargit.
Un sourire rempli d'affection.
— Tu vois ?
Sa voix était presque un murmure désormais.
— Malgré tous ces temps.
Malgré toutes ces guerres...
Malgré toutes les tombes que tu as laissées derrière toi...
Tu es encore capable de pleurer pour un ami.
Il serra doucement son bras.
— Tu es encore humain, Alaric.
Et ne laisse jamais personne te convaincre du contraire.
Le soleil disparaissait lentement derrière les collines.
Et tandis que le vieil homme observait une dernière fois sa famille jouer dans la lumière dorée du soir...
Alaric comprit qu'il était venu exactement pour cela.
Non pas assister à une mort.
Mais offrir à un ami ce qu'il n'avait jamais pu offrir à tant d'autres.
Un dernier au revoir.
