Alaric l'immortel

Chapitre 61 — Les héritiers du géant



Alexandre était mort.

Et pourtant le monde continuait d'avancer.

Le soleil se levait toujours sur Babylone.

Chaque matin, ses premiers rayons venaient illuminer les murailles immenses de la cité, les jardins suspendus, les temples et les palais construits par des générations de rois.

Les marchés ouvraient leurs portes.

Les marchands installaient leurs étals comme ils l'avaient fait la veille et comme ils le feraient encore le lendemain.

Les artisans travaillaient.

Le bruit des marteaux résonnait dans les ateliers.

Les potiers façonnaient l'argile.

Les forgerons entretenaient les armes et les outils.

Les soldats montaient la garde.

Les sentinelles parcouraient les remparts.

Les officiers donnaient leurs ordres.

Les chevaux étaient nourris et les patrouilles continuaient leurs rondes.

Comme si rien n'avait changé.

Comme si le plus grand conquérant de son époque n'avait pas disparu quelques jours plus tôt.

Comme si l'homme qui avait traversé l'Asie, renversé l'empire perse et porté son nom jusqu'aux confins de l'Inde n'avait jamais existé.

Mais sous cette apparente normalité...

Quelque chose se fissurait.

Une tension invisible parcourait la ville.

Elle ne se voyait pas encore clairement.

Elle se ressentait.

Dans les regards.

Dans les silences.

Dans les conversations qui s'interrompaient brusquement lorsqu'un inconnu approchait.

Partout dans la ville, les regards avaient changé.

Les conversations aussi.

Les hommes parlaient moins du passé.

Davantage de l'avenir.

Un avenir devenu soudain incertain.

Pendant des années, Alexandre avait été la réponse à toutes les questions.

Il décidait.

Il commandait.

Il avançait.

Et les autres le suivaient.

Maintenant qu'il n'était plus là, chacun semblait découvrir avec inquiétude l'immensité du vide qu'il laissait derrière lui.

Dans les palais, les officiers se réunissaient derrière des portes closes.

Les discussions duraient parfois des heures.

Les serviteurs entraient et sortaient discrètement.

Les messagers parcouraient les couloirs à toute vitesse.

Personne ne disait ouvertement ce qui se préparait.

Mais tout le monde le devinait.

Dans les casernes, les soldats échangeaient des rumeurs.

Certains affirmaient qu'un héritier serait bientôt proclamé.

D'autres prétendaient que les généraux étaient déjà prêts à s'affronter.

Chaque homme possédait sa propre version des événements.

Et aucune ne ressemblait à la précédente.

Dans les tavernes, chacun prétendait savoir qui succéderait au roi.

Les noms circulaient sans cesse.

Perdiccas.

Ptolémée.

Séleucos.

D'autres encore.

Les débats devenaient parfois si animés qu'ils se terminaient en bagarre.

Comme si l'empire pouvait être partagé par de simples paroles.

Chaque jour apportait une nouvelle histoire.

Chaque jour une nouvelle alliance.

Chaque jour une nouvelle trahison.

Des hommes qui avaient combattu côte à côte pendant des années commençaient à se méfier les uns des autres.

Des amitiés anciennes se fragilisaient.

Des promesses étaient faites dans l'ombre.

D'autres étaient déjà rompues.

Un matin, alors qu'il traversait une cour du palais, Alaric aperçut deux officiers qui discutaient à voix basse.

Leurs visages étaient tendus.

Leurs gestes nerveux.

Ils semblaient débattre de quelque chose d'important.

Peut-être d'une nomination.

Peut-être d'une alliance.

Peut-être d'une future guerre.

Ils s'interrompirent immédiatement lorsqu'ils le virent approcher.

Quelques jours plus tôt, ils auraient parlé librement.

Maintenant, chacun surveillait ses paroles.

Chacun choisissait son camp.

Chacun cherchait à savoir qui serait son allié demain et son ennemi le lendemain.

Alexandre n'était enterré que depuis quelques jours.

Pourtant certains hommes regardaient déjà son empire comme des loups regardent une carcasse.

Ils ne voyaient plus l'œuvre du conquérant.

Ils voyaient un territoire immense.

Des richesses.

Du pouvoir.

Des armées.

Et chacun se demandait quelle part pourrait lui revenir.

Cette pensée laissa un goût amer à Alaric.

Ce soir-là, il retrouva Démétrios sur les remparts dominant le fleuve.

Le vétéran était assis sur une caisse renversée.

Une coupe de vin entre les mains.

Le regard perdu dans les lumières de Babylone.

Pendant un moment, aucun des deux ne parla.

Le silence n'était pas gênant.

Après tant d'années, ils n'avaient plus besoin de remplir chaque instant avec des mots.

Finalement, Démétrios prit une longue inspiration.

— Tu sais ce qui est étrange ?

Alaric tourna la tête vers lui.

— Quoi donc ?

Démétrios contempla sa coupe quelques secondes.

Comme s'il cherchait ses mots.

— Quand j'étais jeune, je rêvais de tout ça.

Il désigna la ville d'un geste vague.

— Je rêvais de gloire. De batailles. De conquêtes. Je voulais devenir quelqu'un dont les bardes chanteraient le nom. Je voulais traverser le monde avec Alexandre et voir des endroits qu'aucun homme de mon village ne verrait jamais.

Un léger sourire apparut sur son visage.

— Et finalement... j'ai obtenu tout ça.

Sa voix devint plus douce.

— J'ai vu Babylone. L'Égypte. La Perse. L'Inde. J'ai marché dans des déserts et traversé des montagnes que je n'aurais même pas cru réelles lorsque j'étais enfant.

Il marqua une pause.

— Et aujourd'hui, je donnerais volontiers toutes ces histoires contre une petite maison, quelques oliviers, une épouse qui m'attendrait le soir et des enfants courant dans la cour sans connaître le bruit des batailles. Rien de glorieux. Rien qui mérite d'être chanté par les poètes. Juste une vie simple, une vie qui m'appartiendrait enfin.

Alaric ne répondit pas.

Parce qu'il comprenait.

Parce qu'il avait déjà entendu des paroles semblables.

Chez d'autres hommes.

Démétrios regarda ses mains.

Longtemps.

— Pendant des années, je me suis dit que je me reposerais après la prochaine bataille.

Un rire fatigué lui échappa.

— Puis après la suivante.

— Puis après la suivante encore.

Son regard resta fixé sur ses doigts.

— Et soudain je regarde mes mains...

Il les retourna lentement.

— Et elles ne sont plus celles du garçon qui a quitté la Macédoine.

Alaric observa discrètement son ami.

Les rides au coin des yeux.

Les cicatrices.

Le temps.

Toujours le temps.

Cette force invisible qui emportait tout le monde.

Sauf lui.

Démétrios releva alors les yeux.

— Toi, tu as toujours été différent.

Le cœur d'Alaric se serra légèrement.

— Différent ?

— Oui.

Démétrios haussa les épaules.

— Je ne sais pas comment l'expliquer.

Il réfléchit quelques secondes.

— Tu regardes le monde comme quelqu'un qui a déjà vécu tout cela auparavant.

Le silence retomba.

Plus lourd cette fois.

Alaric détourna légèrement le regard.

— C'est une étrange façon de voir les choses.

— Peut-être.

Démétrios eut un sourire.

— Mais c'est ce que je ressens.

Puis ce sourire disparut.

Et la fatigue revint.

Une fatigue immense.

— Moi, je suis fatigué, Alaric.

Sa voix était calme.

Sans colère.

Sans tristesse.

Simplement honnête.

— Pas fatigué d'aujourd'hui. Pas fatigué de cette semaine.

Il secoua lentement la tête.

— Fatigué de dix années de guerre. Fatigué de voir mourir des hommes que je connaissais depuis mon premier jour dans l'armée. Fatigué de survivre quand eux ne reviennent pas.

Ses yeux se perdirent vers le fleuve.

— Granique. Issos. Gaugamèles. L'Inde.

Il énumérait les batailles comme on récite les noms des morts.

— À chaque victoire, nous étions moins nombreux.

Une longue pause suivit.

Puis il reprit :

— Si je reste ici, je sais ce qui va arriver.

— Que veux-tu dire ?

— Les généraux vont se battre.

Sa réponse fut immédiate.

— Peut-être pas aujourd'hui. Mais ça arrivera.

Son regard se durcit.

— Et on me demandera de choisir un camp.

Puis un autre.

Puis encore un autre.

— Et un jour, je mourrai pour une querelle qui ne me concerne même pas.

Il serra les mâchoires.

— Je ne veux plus de ça.

Alaric savait déjà ce qui allait suivre.

Pourtant l'entendre à voix haute lui fit plus mal qu'il ne l'aurait cru.

Démétrios inspira profondément.

Puis déclara :

— Je quitte l'armée.

Les mots restèrent suspendus dans l'air.

Simples.

Définitifs.

— J'ai assez combattu.

continua-t-il.

— J'ai donné assez d'années à la guerre. Assez de sang. Assez de morts.

Un sourire fatigué apparut.

— Pour une fois, j'aimerais vivre pour moi-même.

Alaric resta silencieux.

Parce qu'il savait ce que cela signifiait.

Aujourd'hui, Démétrios quittait l'armée.

Dans quelques années, il fonderait peut-être une famille.

Puis ses cheveux blanchiraient.

Puis son dos se courberait.

Puis viendrait le jour où Alaric devrait assister à une autre disparition.

Encore.

Toujours.

Comme Nikandros.

Comme tant d'autres.

La vieille douleur revenait.

Celle qu'aucune bataille n'avait jamais réussi à effacer.

Démétrios finit par briser le silence.

— Et toi ?

Alaric releva les yeux.

— Quoi ?

— Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?

La question semblait simple.

Pourtant elle traversa les siècles.

Parce qu'Alaric connaissait déjà la réponse.

La même réponse qu'il donnait depuis des vies entières.

Il regarda l'horizon.

Puis répondit calmement :

— Ce que j'ai toujours fait.

— Et c'est-à-dire ?

— Continuer d'avancer.

Démétrios le fixa quelques secondes.

Puis éclata d'un rire discret.

Un rire sincère.

Peut-être le dernier qu'ils partageraient comme compagnons d'armes.

— Alors j'espère que le monde sera encore assez grand pour te surprendre.

Le vent souffla doucement sur les remparts.

Au loin, Babylone brillait dans la nuit.

Et pour la première fois depuis la mort d'Alexandre...

Alaric eut l'impression de dire adieu à quelque chose d'autre qu'un roi.

Il disait adieu à une partie de sa propre vie.

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