Alaric l'immortel

Chapitre 60 — La mort du conquérant



La nouvelle se répandit dans Babylone avant même qu'elle ne soit officiellement annoncée.

Quelque chose n'allait pas.

Les gardes du palais étaient plus nombreux que d'habitude.

Les portes étaient surveillées jour et nuit.

Les messagers couraient sans cesse d'un bâtiment à l'autre.

Les généraux ne quittaient presque plus les quartiers royaux.

Partout, les rumeurs grandissaient.

Et chaque jour qui passait les rendait plus inquiétantes.

Alexandre était malade.

Au début, personne ne s'était alarmé.

Le roi avait traversé des déserts.

Survécu à des blessures qui auraient tué n'importe quel autre homme.

Affronté des armées innombrables.

Une simple fièvre ne pouvait pas l'abattre.

Du moins, c'est ce que tout le monde voulait croire.

Mais les jours passèrent.

Et Alexandre ne guérissait pas.

La fièvre montait.

Puis redescendait.

Puis revenait plus forte encore.

Les médecins se succédaient auprès de lui.

Les prêtres multipliaient les sacrifices.

Les devins consultaient les signes.

Sans résultat.

Peu à peu, une vérité terrible commença à s'imposer.

Alexandre était mourant.

Personne n'osait encore le dire à voix haute.

Mais tout le monde le pensait.

Même ceux qui refusaient d'y croire.

Démétrios passait ses journées à chercher des informations.

Puis revenait avec de nouvelles rumeurs.

— On dit qu'il va mieux.

déclara-t-il un matin.

Le lendemain :

— On dit qu'il ne peut plus marcher.

Puis :

— On dit qu'il parle encore.

Puis :

— On dit qu'il ne reconnaît plus personne.

Puis encore :

— Certains disent qu'il prépare déjà une nouvelle campagne.

Alaric secoua lentement la tête.

Même au bord de la mort, les hommes avaient besoin de croire qu'Alexandre restait Alexandre.

Invincible.

Inarrêtable.

Immortel.

Mais Alaric l'écoutait sans répondre.

Parce qu'il savait.

Au fond de lui, il savait déjà.

L'histoire suivait son cours.

Comme elle l'avait toujours fait.

Quelques jours plus tard, les portes du palais s'ouvrirent.

Des centaines de soldats s'étaient rassemblés devant les bâtiments royaux.

Puis des centaines d'autres.

Des Macédoniens.

Des Perses.

Des Grecs.

Des vétérans venus de toutes les campagnes.

Des hommes qui avaient traversé le monde derrière leur roi.

Tous attendaient.

Tous espéraient.

Tous avaient peur.

Puis une rumeur parcourut la foule.

Alexandre allait apparaître.

Les hommes se pressèrent.

Retinrent leur souffle.

Et finalement...

Ils le virent.

Le roi était allongé sur une couche portée par ses serviteurs.

Pâle.

Terriblement pâle.

Son visage semblait creusé par la maladie.

Son corps avait perdu la vigueur qui avait autrefois impressionné les armées entières.

Pour la première fois, Alexandre paraissait humain.

Simplement humain.

Pourtant ses yeux étaient encore ouverts.

Conscients.

Vivants.

Ils observaient les soldats qui défilaient devant lui.

Les mêmes hommes qui l'avaient suivi du Granique jusqu'aux confins de l'Inde.

Les mêmes hommes qui avaient partagé ses victoires.

Ses rêves.

Ses folies.

Les soldats défilèrent devant lui.

Par centaines.

Par milliers.

Beaucoup pleuraient.

D'autres saluaient en silence.

Certains tombaient à genoux.

D'autres levaient simplement la main.

Incapables de parler.

Parce qu'ils comprenaient.

Ils étaient en train de dire adieu.

Démétrios resta immobile.

Le regard fixé sur le roi.

Comme s'il espérait encore voir Alexandre se relever.

Comme s'il attendait qu'il éclate de rire et annonce que tout cela n'était qu'une erreur.

— Ce n'est pas possible.

murmura-t-il.

Personne ne répondit.

Parce que personne n'avait les mots.

Le lendemain.

Puis le surlendemain.

L'état d'Alexandre continua de se dégrader.

Les médecins ne pouvaient plus rien faire.

Les prêtres non plus.

Même les plus fidèles de ses compagnons commençaient à perdre espoir.

Dans les couloirs du palais, les discussions changeaient.

On ne parlait plus de guérison.

On parlait d'avenir.

Alors vinrent les questions.

Les plus terribles.

Qui gouvernerait après lui ?

Qui hériterait de l'empire ?

Qui pourrait remplacer Alexandre ?

Perdiccas ?

Ptolémée ?

Séleucos ?

Antigone ?

Chaque général possédait des partisans.

Chaque officier avait son opinion.

Et chaque fois que la question était posée...

Le silence revenait.

Parce qu'il n'existait aucune réponse.

Personne ne pouvait remplacer Alexandre.

Personne.

Une nuit, Alaric se promenait seul près des murailles de Babylone.

La ville dormait.

Ou essayait.

Au loin, les lumières du palais brillaient encore.

Comme une étoile mourante.

Il s'arrêta.

Et regarda le ciel.

Les mêmes étoiles.

Toujours les mêmes.

Celles qu'il observait déjà à Sparte.

Celles qu'il observait avant même la naissance d'Alexandre.

Combien de grands hommes avait-il vus disparaître ?

Trop.

Toujours trop.

Pourtant celui-ci était différent.

Parce qu'Alexandre avait réellement changé le monde.

Pas seulement une ville.

Pas seulement un royaume.

Le monde entier.

Partout où son armée était passée, les frontières avaient changé.

Les peuples s'étaient mélangés.

Les langues s'étaient rencontrées.

Les anciennes certitudes avaient disparu.

Même après sa mort, rien ne redeviendrait comme avant.

Quelques jours plus tard...

Le moment arriva.

Sans trompette.

Sans bataille.

Sans gloire.

Dans le silence d'une chambre.

Entouré de ses compagnons les plus proches.

Alexandre mourut.

Il avait trente-deux ans.

Trente-deux ans seulement.

Et pourtant il avait accompli davantage que la plupart des hommes en plusieurs vies.

Lorsque la nouvelle fut annoncée, Babylone sembla cesser de respirer.

Les rues devinrent silencieuses.

Les marchés se vidèrent.

Les temples se remplirent.

Les soldats restèrent figés.

Comme incapables de comprendre.

Le conquérant du monde était mort.

L'homme qui avait vaincu Darius.

L'homme qui avait traversé l'Asie.

L'homme qui avait défié les montagnes, les fleuves et les déserts.

L'homme que beaucoup croyaient invincible.

Était mort.

Certains refusèrent d'y croire.

D'autres éclatèrent en sanglots.

Même parmi les vétérans les plus endurcis, beaucoup pleuraient ouvertement.

Ils n'avaient pas seulement perdu un roi.

Ils avaient perdu l'homme qui avait donné un sens à toute leur existence.

Démétrios resta longtemps assis sans parler.

Le regard perdu dans le vide.

Puis il demanda simplement :

— C'est fini ?

Alaric regarda le palais.

Puis les drapeaux immobiles.

Puis la ville entière.

— Non.

— Non ?

— Maintenant, tout commence.

Le jeune vétéran fronça les sourcils.

Mais Alaric savait déjà ce qui allait suivre.

Les ambitions.

Les rivalités.

Les guerres.

Les héritiers.

Les trahisons.

Les alliances brisées.

L'empire d'Alexandre était trop grand.

Trop riche.

Trop puissant.

Pour rester uni longtemps.

Déjà, certains généraux calculaient leurs chances.

Déjà, certains rêvaient de royaumes personnels.

Déjà, les fissures apparaissaient.

Au coucher du soleil, Alaric se rendit seul près du fleuve.

La ville était plongée dans le deuil.

Partout, des hommes pleuraient.

D'autres priaient.

D'autres encore restaient silencieux.

Comme si les mots avaient perdu leur sens.

Alaric contempla les eaux sombres.

Et pensa à la première fois où il avait vu Alexandre.

Un jeune roi.

Brillant.

Audacieux.

Impétueux.

Convaincu qu'il pouvait conquérir le monde.

Et contre toute attente...

Il l'avait fait.

Puis le temps avait fini par le rattraper.

Comme tous les autres.

Comme Léonidas.

Comme Nikandros.

Comme Darius.

Comme tant d'autres avant eux.

Le vent souffla doucement sur Babylone.

Les eaux du fleuve frémirent sous la lumière du crépuscule.

Et pour la première fois depuis longtemps...

Alaric se sentit véritablement seul.

Une époque venait de s'achever.

Le plus grand conquérant de son temps avait disparu.

Mais déjà, dans l'ombre de sa tombe, de nouvelles guerres se préparaient.

Et l'Histoire s'apprêtait à tourner une nouvelle page.

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