Alaric l'immortel

Chapitre 59 — Le dernier banquet



Babylone les accueillit comme des héros.

Des semaines avant même l'arrivée de l'armée, la nouvelle s'était répandue dans tout l'empire.

Alexandre revenait.

Le conquérant qui avait traversé l'Asie.

L'homme qui avait vaincu Darius.

L'homme qui avait atteint les confins du monde connu.

Partout où passaient les colonnes macédoniennes, les populations sortaient pour les observer.

Certains acclamaient.

D'autres regardaient simplement avec admiration.

D'autres encore avec crainte.

Car peu importait ce que l'on pensait d'Alexandre.

Son nom était devenu une légende.

Lorsque les murailles de Babylone apparurent enfin à l'horizon, un immense cri parcourut les rangs.

Même les vétérans les plus endurcis ne purent cacher leur émotion.

Ils étaient revenus.

Enfin.

Les rues étaient pleines.

Les temples décorés.

Les marchés débordaient de marchandises venues des quatre coins de l'empire.

Des étoffes de Perse.

Des épices d'Inde.

Des bijoux d'Égypte.

Des armes venues des montagnes d'Asie centrale.

Babylone semblait contenir le monde entier.

Partout, les habitants acclamaient Alexandre.

Le conquérant était revenu.

Le maître de l'Asie était enfin de retour.

Les soldats eux-mêmes retrouvèrent peu à peu le sourire.

Après des années de campagnes, ils découvraient de nouveau le confort.

Des lits.

Des bains.

Des repas chauds.

Du vin.

Beaucoup de vin.

Les blessures guérissaient.

Les armures étaient réparées.

Les chevaux retrouvaient leurs forces.

Les hommes recommençaient à vivre.

Pendant un temps, il sembla que tout allait enfin bien.

Comme si la guerre appartenait au passé.

Comme si les années de sang et de marches n'avaient été qu'un mauvais rêve.

Démétrios profita de chaque instant.

Il mangeait davantage.

Dormait davantage.

Parlait davantage.

Et surtout, il buvait davantage.

— Je crois que je suis né pour cette vie.

annonça-t-il un matin.

— Tu disais la même chose en Égypte.

— Parce que j'avais raison.

— Tu disais aussi la même chose en Perse.

— J'avais encore raison.

Alaric leva les yeux au ciel.

— Tu n'as jamais envisagé que tu étais simplement paresseux ?

— Je préfère le terme visionnaire.

Même après toutes ces années, Démétrios trouvait encore le moyen de plaisanter.

Et Alaric devait reconnaître que cela lui faisait du bien.

Pourtant...

Lui ne parvenait pas à partager complètement cet enthousiasme.

Quelque chose le dérangeait.

Quelque chose qu'il ne parvenait pas à nommer.

Chaque fois qu'il apercevait Alexandre, cette impression revenait.

Le roi souriait.

Parlait.

Organisait des cérémonies.

Recevait des ambassadeurs.

Inspectait les travaux.

Préparait déjà de nouveaux projets.

Car Alexandre ne savait pas rester immobile.

Même après avoir conquis un empire.

Même après avoir traversé le monde.

Pourtant...

Il semblait fatigué.

Pas physiquement.

Plus profondément.

Comme un homme portant un poids devenu trop lourd.

Comme un homme qui avait atteint son but sans trouver ce qu'il cherchait.

Un soir, un immense banquet fut organisé.

L'un des plus grands que Babylone ait connus.

Des centaines d'invités.

Des généraux.

Des officiers.

Des nobles.

Des ambassadeurs venus de tout l'empire.

Les salles du palais étaient illuminées par des centaines de lampes à huile.

Les murs étincelaient sous les décorations.

Les tables croulaient sous la nourriture.

Viandes rôties.

Fruits exotiques.

Pains parfumés.

Pâtisseries au miel.

Les musiciens jouaient sans interruption.

Le vin coulait à flots.

Les conversations remplissaient l'air d'un bourdonnement constant.

Démétrios observait le spectacle avec des yeux émerveillés.

— Je pourrais m'habituer à cette vie.

— Évidemment.

— Tu crois qu'ils remarqueraient si je repartais avec une de ces coupes en or ?

— Oui.

— Dommage.

— Tu pourrais essayer.

— Et finir exécuté ?

— Ce serait au moins une mort originale.

Démétrios réfléchit quelques secondes.

— Finalement, je vais garder ma coupe actuelle.

Alaric secoua la tête.

Certaines choses ne changeaient jamais.

Au centre de la salle, Alexandre recevait les félicitations de ses invités.

Tous voulaient parler au roi.

Tous voulaient être vus à ses côtés.

Tous voulaient partager un peu de sa gloire.

Les généraux riaient.

Les nobles levaient leurs coupes.

Les ambassadeurs rivalisaient de flatteries.

Mais malgré les sourires.

Malgré les rires.

Malgré les célébrations.

Alaric remarqua plusieurs fois Alexandre se perdre dans ses pensées.

Son regard se vidait soudainement.

Comme s'il cessait d'entendre les conversations autour de lui.

Comme si son esprit se trouvait ailleurs.

Très loin de Babylone.

Très loin du banquet.

Très loin de tous ces gens.

Cette image resta gravée dans la mémoire d'Alaric.

Parce qu'elle lui semblait étrange.

Presque inquiétante.

Les jours passèrent.

Puis les semaines.

Babylone retrouva son rythme.

Les soldats profitaient du repos.

Les officiers administraient l'empire.

Alexandre préparait déjà de nouvelles expéditions.

Certains parlaient de l'Arabie.

D'autres de terres encore inconnues.

Comme toujours, le roi regardait plus loin que les autres.

Puis soudain...

Alexandre tomba malade.

Au début, personne ne s'inquiéta.

Une simple fièvre.

Rien de plus.

Les campagnes avaient souvent laissé les hommes épuisés.

Quelques jours de repos suffiraient.

Du moins, c'est ce que tout le monde pensait.

Mais les jours passèrent.

Et la fièvre demeura.

Puis elle augmenta.

Et Alexandre ne guérit pas.

Lorsque les premières nouvelles inquiétantes arrivèrent, un souvenir remonta brusquement à la surface de l'esprit d'Alaric.

Un souvenir venu d'une autre vie.

D'un autre temps.

Avant Sparte.

Avant la Perse.

Avant Alexandre lui-même.

Au XXIe siècle, il avait lu plusieurs ouvrages consacrés à la mort du conquérant.

Les historiens débattaient encore des causes exactes.

Empoisonnement.

Paludisme.

Typhoïde.

Et d'autres maladies encore.

Mais une théorie l'avait particulièrement marqué.

Le syndrome de Guillain-Barré.

Une maladie rare capable de provoquer une paralysie progressive tout en laissant l'esprit conscient.

À l'époque, certains chercheurs avaient même suggéré qu'Alexandre avait peut-être été déclaré mort alors que son corps était simplement incapable de bouger.

Alaric n'avait jamais accordé beaucoup d'importance à cette hypothèse.

Jusqu'à aujourd'hui.

Car en observant les récits contradictoires qui circulaient déjà dans Babylone, il ne pouvait s'empêcher d'y repenser.

Bien sûr, il ne pouvait en parler à personne.

Comment expliquer une théorie médicale vieille de plus de deux mille ans à des hommes qui attribuaient encore les maladies à la volonté des dieux ?

Alors il garda ses pensées pour lui.

Les rumeurs commencèrent immédiatement.

Un empoisonnement.

Une malédiction.

La colère des dieux.

Chaque homme possédait sa propre explication.

Dans les tavernes, les histoires se multipliaient.

Dans les casernes, les soldats échangeaient leurs inquiétudes.

Dans les palais, les nobles observaient la situation avec nervosité.

Mais aucune rumeur ne changeait la réalité.

Le roi allait de plus en plus mal.

Le camp entier retint son souffle.

Les officiers parlaient à voix basse.

Les généraux se réunissaient en secret.

Même les soldats ordinaires comprenaient que quelque chose d'anormal se produisait.

Un soir, Démétrios rejoignit Alaric.

Pour une fois, aucune plaisanterie n'accompagnait son arrivée.

Son visage était fermé.

Ses yeux trahissaient une inquiétude sincère.

— Tu crois qu'il va s'en sortir ?

demanda-t-il.

Alaric regarda les lumières du palais.

Puis le ciel nocturne.

Puis les étoiles.

Longtemps.

Très longtemps.

— Non. Il ne lui reste que quelques jours.

Et c'était vrai.

Pour la première fois depuis longtemps...

Dans les jours qui suivirent, Alexandre cessa peu à peu d'apparaître en public.

Les nouvelles devenaient de plus en plus inquiétantes.

La fièvre ne diminuait pas.

Le roi ne quittait plus sa chambre.

Les médecins semblaient impuissants.

Les prêtres multipliaient les sacrifices.

Les guérisseurs tentaient tout ce qu'ils connaissaient.

Rien ne fonctionnait.

L'inquiétude se transforma progressivement en peur.

Puis en silence.

Un silence pesant.

Celui qui précède les catastrophes.

Alaric connaissait ce silence.

Il l'avait déjà entendu.

Chaque fois qu'un monde s'apprêtait à changer.

Chaque fois qu'une légende approchait de sa fin.

Et plus les jours passaient...

Plus cette certitude grandissait en lui.

Même les géants pouvaient tomber.

Même Alexandre.

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