Alaric l'immortel

Chapitre 58 — Le chemin du retour



L'armée avait obtenu ce qu'elle voulait.

Elle rentrait enfin.

Pendant des années, ce moment avait semblé impossible.

Une promesse lointaine.

Un rêve entretenu durant les marches interminables.

Et pourtant...

Lorsque les colonnes se mirent en mouvement vers l'ouest, la joie espérée ne vint pas.

Les hommes avançaient.

Mais ils n'avaient plus l'énergie de célébrer.

Ils étaient simplement fatigués.

Profondément fatigués.

La campagne avait duré trop longtemps.

Les saisons s'étaient succédé.

Les compagnons étaient tombés.

Les victoires s'étaient accumulées.

Et avec elles, les cicatrices.

Chaque vétéran portait désormais son lot de blessures.

Certaines visibles.

D'autres non.

Démétrios marchait aux côtés d'Alaric.

Son pas était plus lourd qu'autrefois.

Son visage plus marqué.

Ses cheveux commençaient même à grisonner par endroits.

Ce détail troubla brièvement Alaric.

Parce que lui n'avait pas changé.

Pas vraiment.

Le temps continuait de passer autour de lui.

Mais semblait l'ignorer.

Encore et Toujours.

La route du retour fut impitoyable.

La chaleur.

Les pluies.

Les maladies.

Les privations.

Tout ce que les hommes avaient réussi à supporter pendant la conquête revenait leur réclamer son dû.

Des soldats mouraient encore.

Pas au combat.

Pas dans la gloire.

Simplement au bord d'une route.

Épuisés.

Vaincus par leur propre corps.

Un matin, un vétéran qui avait combattu à Issos ne se réveilla pas.

Le soir même, un autre succomba à la fièvre.

Puis un troisième.

Puis un quatrième.

La mort avançait désormais sans armée.

Sans bannière.

Sans trompette.

Et cela paraissait presque plus cruel.

— C'est injuste.

murmura Démétrios un soir.

Alaric leva les yeux.

— Quoi donc ?

— Survivre à dix ans de guerre.

Pour mourir comme ça.

Personne ne trouva de réponse.

Parce qu'il n'y en avait pas.

Les semaines passèrent.

Puis les mois.

Alexandre continuait d'avancer à la tête de ses hommes.

Mais quelque chose avait changé.

Même les soldats le remarquaient.

Le roi parlait moins.

Souriait moins.

Il assistait toujours aux réunions.

Donnait toujours ses ordres.

Mais une ombre semblait désormais l'accompagner.

Comme si une partie de lui était restée sur les rives de l'Hyphase.

Face à cet horizon inaccessible.

Face à cette conquête inachevée.

Un soir, alors que le camp s'endormait, Démétrios regarda le roi au loin.

Alexandre se tenait seul près d'un feu.

Le regard perdu dans l'obscurité.

— Tu crois qu'il est heureux ?

demanda-t-il.

— Qui ?

— Alexandre.

Alaric observa le roi quelques instants.

Puis répondit :

— Je crois qu'il a tout obtenu.

Démétrios attendit la suite.

— Sauf ce qu'il voulait vraiment.

Le jeune vétéran resta silencieux.

Parce qu'il comprenait.

Alexandre possédait désormais un empire plus vaste que tout ce que les Grecs avaient imaginé.

Des richesses immenses.

Une gloire éternelle.

Pourtant...

Il continuait à regarder vers l'horizon.

Comme un homme cherchant quelque chose qu'il ne trouverait jamais.

Plus ils approchaient de Babylone, plus ce sentiment grandissait chez Alaric.

Quelque chose semblait toucher à sa fin.

Pas seulement la campagne.

Pas seulement la guerre.

Quelque chose de plus grand.

Comme lorsque l'on sent un orage avant même l'apparition des nuages.

Une intuition.

Une inquiétude.

Une certitude impossible à expliquer.

Puis un matin, les éclaireurs revinrent avec une nouvelle.

Babylone était proche.

Très proche.

La nouvelle se répandit dans toute l'armée.

Des sourires apparurent enfin.

Des conversations reprirent.

Des hommes parlaient déjà de repos.

De fêtes.

De vin.

De maisons.

Démétrios semblait presque redevenu le jeune soldat du Granique.

Presque.

— Tu te rends compte ?

dit-il.

— De quoi ?

— Nous avons traversé le monde.

Alaric contempla les colonnes qui s'étendaient derrière eux.

Des milliers d'hommes.

Des milliers de souvenirs.

Des milliers de morts.

Puis il secoua légèrement la tête.

— Non.

— Non ?

— Nous avons traversé une grande partie du monde que nous connaissons.

Démétrios fronça les sourcils.

— Quelle différence ?

Alaric leva les yeux vers l'est.

— L'Inde n'est pas le bout du monde.

— Tu en sais quelque chose ?

— Disons que j'en suis presque certain.

— Toujours aussi mystérieux.

— C'est un talent.

Démétrios soupira.

— Très bien. Alors nous avons traversé une grande partie du monde.

— Voilà qui est plus juste.

— Et nous sommes encore là.

Alaric esquissa un léger sourire.

— Pour l'instant.

— Tu es incapable d'être optimiste.

— C'est faux.

— Ah oui ?

— J'étais optimiste il y a vingt ans.

Démétrios éclata de rire.

Un vrai rire.

Le premier depuis longtemps.

Et pendant quelques instants, tout sembla presque normal.

Puis Babylone apparut enfin à l'horizon.

Immense.

Majestueuse.

Comme au premier jour.

Les soldats s'arrêtèrent pour l'observer.

Certains poussèrent des cris de joie.

D'autres tombèrent à genoux.

D'autres encore restèrent simplement silencieux.

Ils étaient rentrés.

Enfin.

Mais tandis que les hommes célébraient leur retour, Alaric observait Alexandre.

Le roi regardait lui aussi la cité.

Pourtant son visage ne montrait aucune joie.

Aucune satisfaction.

Seulement cette même mélancolie silencieuse qu'il portait depuis l'Inde.

Et soudain, Alaric ressentit un frisson.

Bref.

Inexplicable.

Comme un avertissement.

Comme si quelque chose touchait à sa fin.

Comme si même les géants n'étaient pas éternels.

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