Alaric l'immortel

Chapitre 57 — La limite du monde



Après l'Hydaspe, Alexandre veut continuer.

Toujours plus loin.

Toujours plus à l'est.

La victoire contre Poros n'avait rien changé à ses ambitions.

Au contraire.

Chaque royaume conquis semblait lui donner une nouvelle raison d'avancer.

Les cartes étaient incomplètes.

Les récits contradictoires.

Au-delà de l'Hyphase, disait-on, s'étendaient encore des terres immenses.

Des cités riches.

Des armées innombrables.

Des fleuves plus vastes que tous ceux qu'ils avaient traversés jusque-là.

Pour Alexandre, cela signifiait une chose.

La conquête n'était pas terminée.

Mais cette fois quelque chose s'était brisé.

Les soldats avaient vu les éléphants.

Ils avaient vu des compagnons écrasés sous leurs pattes.

Ils avaient vu des vétérans mourir après avoir survécu à dix années de campagnes.

Ils avaient traversé des montagnes, des déserts, des fleuves et des empires.

Ils avaient quitté la Macédoine depuis si longtemps que certains peinaient à se souvenir du visage de leurs parents.

Beaucoup avaient désormais plus de souvenirs de guerre que de souvenirs de paix.

Et ils étaient épuisés.

Lorsque Alexandre annonça son intention de franchir l'Hyphase pour poursuivre la conquête, les réactions furent différentes de tout ce qu'Alaric avait connu jusque-là.

Au début, il n'y eut que des murmures.

Des conversations autour des feux.

Des regards échangés entre vétérans.

Puis les murmures devinrent des protestations.

Et les protestations devinrent un refus.

Pas une mutinerie, ni une révolte.

Personne ne brandissait d'arme contre le roi.

Personne ne remettait en cause son génie.

Mais les hommes ne voulaient plus avancer.

Pour la première fois de sa vie, Alexandre se retrouvait face à un adversaire qu'il ne pouvait vaincre.

Sa propre armée.

Dans le camp, l'atmosphère était étrange.

Pesante.

Comme avant une bataille.

Sauf que cette fois, aucun ennemi ne se trouvait devant eux.

Alaric observait les groupes de soldats.

Partout, les mêmes discussions revenaient.

On parlait de la Macédoine.

Des champs laissés derrière eux.

Des enfants qui avaient grandi en leur absence.

Des parents probablement morts depuis longtemps.

Certains vétérans avaient quitté leur foyer adolescents.

Ils étaient désormais des hommes mûrs.

Et ils ne savaient même plus si leur maison existait encore.

Un soir, Démétrios s'assit près du feu avec Alaric.

Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.

Puis le jeune vétéran rompit le silence.

— Tu crois qu'il va nous écouter ?

Alaric regarda les flammes.

— Je ne sais pas.

— Moi je crois qu'il ne comprend pas.

— Comprendre quoi ?

Démétrios hésita.

— Que nous sommes fatigués.

Il leva les yeux vers l'obscurité.

— Lui regarde toujours devant.

Nous, on commence à regarder derrière.

Cette phrase resta longtemps dans l'esprit d'Alaric.

Parce qu'elle était vraie.

Alexandre rêvait encore de conquêtes.

Ses hommes rêvaient simplement de rentrer chez eux.

Le roi tenta pourtant de les convaincre.

Pendant plusieurs jours.

Il réunit les officiers.

Puis les vétérans.

Puis l'armée entière.

Il parla de gloire.

De destin.

Des terres qui les attendaient encore.

Des exploits qui feraient d'eux les plus grands conquérants de l'histoire.

Autrefois, ces discours auraient suffi.

Autrefois, les hommes auraient acclamé.

Cette fois, ils restèrent silencieux.

Le silence fut plus terrible que n'importe quelle opposition.

Alexandre continua pourtant.

Il rappela tout ce qu'ils avaient accompli ensemble.

Les victoires.

Les richesses.

L'immensité de leur empire.

Mais rien n'y fit.

Les soldats baissaient les yeux.

Certains pleuraient discrètement.

D'autres regardaient simplement vers l'ouest.

Vers leur foyer.

Finalement, ce fut un vétéran qui parla au nom de tous.

Sa voix tremblait légèrement.

Mais ses paroles étaient sincères.

Il expliqua que les hommes avaient donné tout ce qu'ils pouvaient.

Qu'ils avaient suivi Alexandre jusqu'au bout du monde.

Qu'ils l'aimaient toujours.

Qu'ils le respectaient toujours.

Mais qu'ils ne pouvaient plus continuer.

Lorsque le discours prit fin, personne n'ajouta un mot.

Parce que tout avait été dit.

Alexandre quitta l'assemblée sans répondre.

Pendant plusieurs jours, il resta enfermé dans sa tente.

Le camp entier attendait sa décision.

Personne n'osait parler trop fort.

Comme si l'avenir du monde dépendait de ce silence.

Puis finalement...

Alexandre céda.

L'annonce se répandit dans le camp comme une traînée de poudre.

L'armée ferait demi-tour.

Certains hommes tombèrent à genoux.

D'autres éclatèrent en sanglots.

Beaucoup restèrent simplement immobiles.

Incapables de croire ce qu'ils venaient d'entendre.

Pour la première fois depuis le début de ses conquêtes, Alexandre avait reculé.

Non devant une armée.

Non devant un roi.

Mais devant les limites des hommes qui le suivaient.

Il avait vaincu l'Empire perse, vaincu Darius.

Poros.

Mais il ne pouvait pas vaincre la fatigue.

Ni le temps.

Ni le désir de rentrer chez soi.

Quelques jours plus tard, l'armée se mit en marche.

Vers l'ouest.

Pour la première fois depuis des années.

Alaric se retourna une dernière fois.

Au loin, Alexandre se tenait seul.

Immobile.

Face à l'horizon oriental.

Il regardait les terres qu'il ne conquérirait jamais.

Les royaumes qu'il ne verrait jamais.

Les rêves qu'il devrait abandonner.

Pendant quelques instants, il ne ressemblait plus au maître du monde.

Seulement à un homme contemplant une route qui lui resterait à jamais fermée.

Puis il se détourna.

Et l'armée reprit sa marche.

L'Orient disparaissait derrière eux.

Un horizon qu'Alexandre ne conquerrait jamais.

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