Alaric l'immortel

Chapitre 56 — Le prix de la victoire



Le champ de bataille n'était plus qu'un chaos de boue, de sang et de cris.

Les éléphants barrissaient.

Les chevaux hennissaient de terreur.

Les hommes hurlaient des ordres que personne n'entendait.

Partout, la bataille semblait se fragmenter en dizaines de combats distincts.

Des groupes de soldats s'affrontaient dans la boue sans même savoir ce qui se passait à quelques dizaines de pas d'eux.

Des phalangites isolés tentaient de reformer leurs rangs.

Des cavaliers poursuivaient des ennemis avant d'être eux-mêmes attaqués par surprise.

Les éléphants traversaient parfois les lignes comme des tempêtes vivantes, écrasant tout sur leur passage.

Et au milieu de cette tempête...

Alexandre avançait.

Comme une lame cherchant le cœur de son adversaire.

Depuis le début de sa campagne, il avait toujours combattu ainsi.

Non pas contre une armée.

Mais contre celui qui la commandait.

Coupez la tête.

Le corps suivra.

Poros l'avait vu lui aussi.

Le roi indien dominait le champ de bataille du haut de son immense éléphant.

Même au milieu du chaos, il était impossible de le manquer.

Sa silhouette se détachait au-dessus des hommes comme celle d'un géant.

Autour de lui, ses gardes se regroupaient.

Des cavaliers.

Des archers.

Des fantassins.

Tous comprenaient qu'Alexandre visait leur souverain.

Et tous étaient prêts à mourir pour l'en empêcher.

Démétrios rejoignit Alaric au milieu de la mêlée.

Son armure était couverte de boue.

Une coupure saignait le long de son front.

Son souffle était court.

Ses yeux trahissaient autant l'épuisement que l'adrénaline.

— Tu es encore vivant.

— Pour l'instant.

— J'ai vu ce que tu as fait avec cet éléphant.

— Alors arrête de regarder et continue à combattre.

— Je suis sérieux !

— Moi aussi.

Une lance indienne surgit soudain entre eux.

Alaric la dévia d'un mouvement réflexe.

Démétrios enfonça immédiatement son épée dans le ventre de l'assaillant.

Le soldat s'effondra.

Un autre prit sa place.

Puis un autre.

Toujours un autre.

Comme si la bataille refusait de s'arrêter.

Comme si chaque homme tombé était immédiatement remplacé par un nouveau visage.

Un nouveau danger.

Une nouvelle menace.

Le temps semblait avoir disparu.

Il n'existait plus que le combat.

Respirer.

Frapper.

Survivre.

Encore.

Et encore.

Mais peu à peu...

Quelque chose changeait.

D'abord presque imperceptiblement.

Puis de façon plus évidente.

La cavalerie indienne reculait.

Les formations se désorganisaient.

Les ordres circulaient moins bien.

Les unités perdaient le contact les unes avec les autres.

Les éléphants survivants devenaient incontrôlables.

Blessés par les sarisses.

Affolés par les cris.

Rendus fous par la douleur.

Certains fuyaient.

D'autres piétinaient leurs propres alliés.

Un énorme mâle traversa même une ligne d'archers indiens en écrasant hommes et équipements sous ses pattes.

L'armée de Poros perdait sa cohésion.

Alexandre le vit.

Et il frappa.

Comme il l'avait toujours fait lorsqu'il sentait son adversaire vaciller.

Une nouvelle charge des Compagnons traversa les lignes indiennes.

Les cavaliers macédoniens surgirent comme une vague d'acier.

Leurs lances abaissées.

Leurs chevaux lancés au galop.

Le choc fut terrible.

Les derniers cavaliers de Poros furent dispersés.

Ses gardes tombèrent les uns après les autres.

Pourtant le roi indien refusait toujours de quitter le combat.

Même blessé.

Même encerclé.

Même vaincu.

Il continuait à se battre.

Depuis le dos de son éléphant, il lançait encore des ordres.

Encourageait ses hommes.

Refusait de céder.

Et cela força le respect de tous ceux qui le voyaient.

Même des Macédoniens.

Même des vétérans qui avaient affronté les Immortels perses et les guerriers de toute l'Asie.

Finalement, lorsque toute résistance devint inutile, Poros abaissa son arme.

Le geste fut lent.

Presque solennel.

Comme si le roi acceptait enfin ce que le champ de bataille savait déjà.

La bataille était terminée.

Le combat s'éteignit lentement.

Comme un incendie manquant de combustible.

Les cris diminuèrent.

Les armes cessèrent de s'entrechoquer.

Les survivants reculèrent.

Puis vint le silence.

Un silence étrange.

Presque irréel.

Après des heures de vacarme.

Après tant de morts.

Après tant de souffrance.

Alexandre s'avança vers Poros.

Le roi indien demeurait sur son éléphant.

Blessé.

Épuisé.

Mais toujours droit.

Toujours fier.

Même vaincu, il semblait encore être un roi.

— Comment veux-tu être traité ?

Demanda Alexandre.

Poros soutint son regard.

Sans peur.

Sans hésitation.

— Comme un roi.

Pendant quelques secondes, personne ne parla.

Puis Alexandre hocha la tête.

Un léger sourire apparut sur son visage.

— C'est exactement ainsi que je te traiterai.

Autour d'eux, plusieurs officiers échangèrent des regards.

Même parmi les vainqueurs, beaucoup éprouvaient désormais du respect pour Poros.

Il avait perdu.

Mais il n'avait jamais plié.

Plus tard, lorsque le soleil commença à décliner, les survivants parcoururent le champ de bataille.

Et c'est là que la véritable victoire révéla son visage.

Des centaines de corps couvraient la plaine.

Des phalangites.

Des cavaliers.

Des officiers.

Des vétérans.

Des hommes qui avaient survécu au Granique.

À Issos.

À Gaugamèles.

À Tyr.

À l'Égypte.

À la Perse.

Et qui ne reverraient jamais leur foyer.

Les éléphants morts gisaient eux aussi dans la boue.

Immenses.

Silencieux.

Comme des collines tombées du ciel.

Même morts, ils inspiraient encore une certaine crainte.

Alaric marcha longtemps parmi les blessés.

Les cris des mourants résonnaient encore.

Les guérisseurs couraient d'un homme à l'autre.

Certains pouvaient être sauvés.

D'autres non.

Certains suppliaient qu'on les aide.

D'autres demandaient simplement qu'on abrège leurs souffrances.

L'odeur du sang se mêlait à celle de la pluie et de la terre retournée.

Partout, des soldats cherchaient des amis.

Des frères d'armes.

Parfois ils les retrouvaient.

Parfois non.

Démétrios finit par le rejoindre.

Son visage était plus sombre qu'Alaric ne l'avait jamais vu.

— On a gagné.

dit-il finalement.

Alaric regarda autour de lui.

Les morts.

Les blessés.

Les survivants assis dans la boue.

Puis il répondit :

— Oui.

Démétrios secoua la tête.

— Alors pourquoi j'ai l'impression qu'on a perdu quelque chose aujourd'hui ?

Alaric ne trouva rien à répondre.

Parce qu'il ressentait exactement la même chose.

Parce qu'au fond de lui, cette victoire ne ressemblait à aucune autre.

Ils avaient vaincu.

Mais ils avaient payé un prix qu'ils n'avaient encore jamais payé.

Ce soir-là, aucun chant de victoire ne s'éleva dans le camp.

Les feux brûlaient.

Les hommes mangeaient.

Parlaient parfois.

Mais les rires étaient rares.

La plupart regardaient simplement les flammes.

Pensant à ceux qui manquaient désormais autour du cercle.

À ceux qui partageaient encore leur repas la veille.

À ceux qui ne verraient jamais la Macédoine.

Même Poros était devenu un sujet de conversation.

Beaucoup de Macédoniens parlaient de lui avec respect.

Il avait tenu tête à Alexandre.

Il avait combattu jusqu'au bout.

Et même dans la défaite, il avait conservé sa dignité.

Cela arrivait rarement.

Très rarement.

La plupart des ennemis d'Alexandre étaient oubliés dès leur chute.

Pas Poros.

Son nom resterait dans les mémoires.

Alors que la nuit tombait sur les plaines de l'Inde, Alaric leva les yeux vers l'est.

Au-delà de l'horizon se trouvaient encore d'autres royaumes.

D'autres guerres.

D'autres conquêtes.

Des terres inconnues dont parlaient les marchands et les éclaireurs.

Et il connaissait Alexandre.

Il savait déjà ce que le roi regardait.

Toujours plus loin.

Toujours davantage.

Toujours vers un nouvel horizon.

Mais pour la première fois depuis le début de la campagne, Alaric sentit quelque chose changer dans l'armée.

Pas une révolte.

Quelque chose de plus profond.

Une lassitude.

Une fatigue accumulée pendant dix années de guerre.

Dix années de marches.

De sièges.

De batailles.

De compagnons enterrés loin de chez eux.

Une limite que même les vétérans les plus fidèles commençaient à atteindre.

Il contempla une dernière fois le champ couvert de morts.

Puis ferma les yeux.

Si cela ressemblait à une victoire...

Il ne voulait pas imaginer une défaite.

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