Chapitre 55 — L'Hydaspe
L'Inde n'était pas comme les autres terres conquises.
Dès les premières semaines, les soldats le comprirent.
L'air semblait différent.
Plus lourd.
Plus humide.
Les forêts étaient plus denses.
Les fleuves plus vastes.
Même les couleurs paraissaient plus vives.
Chaque village traversé semblait appartenir à un autre monde.
Les récits qui circulaient dans les camps devenaient de plus en plus étranges.
On parlait de royaumes immenses.
De richesses fabuleuses.
D'animaux capables de renverser une formation entière.
Et surtout...
D'éléphants de guerre.
Au début, beaucoup rirent.
Puis les éclaireurs revinrent.
Et les rires cessèrent.
Les premiers témoignages semblaient impossibles.
Des créatures plus hautes que deux hommes.
Capables de briser une ligne de boucliers.
Capables d'écraser un cheval sous leurs pattes.
Certains soldats prétendaient que les récits étaient exagérés.
D'autres affirmaient que les Indiens utilisaient des monstres dressés par les dieux eux-mêmes.
Personne ne savait vraiment quoi croire.
Un soir, autour d'un feu, Démétrios regardait un morceau de bois qu'il faisait tourner entre ses doigts.
— Tu en as déjà vu ?
— Des éléphants ?
— Oui.
— Non.
— Moi non plus.
Le jeune vétéran leva les yeux.
— Et pourtant nous allons bientôt les affronter.
— Apparemment.
— Je n'aime pas ça.
— Tu n'aimais déjà pas les chars à faux.
— C'est différent.
— Pourquoi ?
Démétrios réfléchit quelques secondes.
— Parce qu'un char est une machine.
Un éléphant est une mauvaise idée à laquelle quelqu'un a donné des pattes.
Même Alaric dut reconnaître que la définition était plutôt juste.
Quelques soldats éclatèrent de rire.
Un rire bref.
Nerveux.
Le genre de rire qui apparaît lorsque la peur commence à s'installer.
Quelques jours plus tard, l'armée atteignit les abords du fleuve Hydaspe.
Et les rumeurs devinrent réalité.
Sur l'autre rive attendait le roi Poros.
Son armée était déployée derrière le fleuve.
Et parmi ses rangs se dressaient les silhouettes gigantesques des éléphants.
Même à distance, ils impressionnaient.
Leurs dos dominaient les hommes.
Leurs défenses étincelaient sous le soleil.
Chaque mouvement semblait dégager une puissance monstrueuse.
Le silence tomba parmi les Macédoniens.
Alaric observait les animaux.
Ils n'étaient pas seulement grands.
Ils étaient vivants.
Imprévisibles.
Et cela les rendait plus dangereux que n'importe quelle machine de guerre.
Certains éléphants portaient des tours de bois sur leur dos.
D'autres étaient protégés par des plaques de cuir renforcé.
Leurs cornacs étaient assis près de leur tête, prêts à les guider au combat.
Même les chevaux macédoniens semblaient mal à l'aise.
Plusieurs reculèrent en soufflant nerveusement.
Les cavaliers durent les calmer.
Poros avait bien choisi sa position.
Le fleuve était large.
Rapide.
Profond.
Les eaux étaient gonflées par les pluies et la fonte des neiges venues des montagnes.
Toute tentative de traversée sous les yeux de l'armée indienne serait un massacre.
Pendant plusieurs jours, rien ne se produisit.
Les deux armées se faisaient face.
De part et d'autre du fleuve.
Alexandre multipliait les mouvements.
Une journée, il faisait avancer la cavalerie.
La suivante, il déplaçait les phalanges.
Puis il revenait à sa position initiale.
Encore.
Et encore.
Les Indiens observaient.
Répondaient parfois.
Puis retournaient à leurs positions.
Le jeu dura longtemps.
Trop longtemps pour être naturel.
Chaque nuit, des patrouilles longeaient les berges.
Chaque matin, les soldats retrouvaient les mêmes ennemis en face d'eux.
Peu à peu, la vigilance des Indiens diminua.
C'était exactement ce qu'Alexandre voulait.
Alaric finit par comprendre.
Alexandre préparait quelque chose.
Comme toujours.
Le roi avait déjà utilisé ce genre de stratégie.
Fatiguer l'adversaire.
L'habituer à de faux mouvements.
Le convaincre qu'il n'y avait aucun danger.
Puis frapper au moment où il s'y attendait le moins.
Un soir, alors que le camp semblait s'endormir, des ordres circulèrent discrètement.
Pas de trompettes.
Pas d'annonces.
Seulement des officiers qui passaient de tente en tente.
Alaric fut réveillé avant minuit.
Démétrios aussi.
— Qu'est-ce qui se passe ?
murmura ce dernier.
— Nous partons.
— Maintenant ?
— Oui.
— Je déteste quand Alexandre a des idées pendant la nuit.
Ils quittèrent le camp en silence.
Des milliers d'hommes avançaient dans l'obscurité.
Sans torches.
Sans bruit.
Sous une pluie fine.
Le ciel était couvert.
La lune disparaissait régulièrement derrière les nuages.
Alexandre menait personnellement la colonne.
Les hypaspistes.
Les Compagnons.
Les meilleures unités de l'armée.
Tous progressaient vers le nord.
Loin du camp principal.
Loin des regards de Poros.
La marche dura plusieurs heures.
Les hommes avançaient dans la boue.
Leurs armes protégées sous des manteaux.
Le bruit de la pluie couvrait celui de leurs pas.
Personne ne parlait.
Personne ne se plaignait.
Tous comprenaient qu'ils participaient à quelque chose d'important.
Puis ils atteignirent un point du fleuve où une île boisée masquait une partie de la rive.
Alexandre leva la main.
L'armée s'arrêta.
Personne ne parlait.
On entendait seulement le courant.
Et la pluie.
Le fleuve semblait immense dans l'obscurité.
Une masse noire en mouvement.
Certains soldats échangèrent des regards inquiets.
Traverser de jour aurait déjà été dangereux.
Traverser de nuit relevait presque de la folie.
Puis vint l'ordre.
Traverser.
Les premiers hommes entrèrent dans l'eau.
Le courant était puissant.
Certains glissèrent.
D'autres faillirent être emportés.
Mais la traversée continua.
Pas à pas.
Mètre après mètre.
Alaric sentit l'eau glacée remonter jusqu'à sa taille.
Puis jusqu'à sa poitrine.
Autour de lui, les soldats luttaient contre le fleuve.
Contre l'obscurité.
Contre la peur.
Plusieurs tenaient leurs boucliers au-dessus de leur tête.
D'autres s'appuyaient sur leurs compagnons pour ne pas tomber.
Le courant tirait sans cesse vers l'aval.
Chaque pas demandait un effort immense.
Enfin, après ce qui sembla une éternité, les premiers hommes atteignirent la rive opposée.
Puis les suivants.
Puis des centaines d'autres.
Finalement, ils atteignirent l'autre rive.
Des éclaireurs indiens les avaient aperçus.
L'alerte était donnée.
Mais trop tard.
Alexandre était déjà là.
Le piège venait de se refermer.
Au loin, dans la nuit, des cavaliers indiens apparaissaient.
Une première force envoyée pour stopper le débarquement.
Leurs silhouettes se découpaient dans la pluie.
Leurs chevaux galopaient à toute vitesse.
Ils pensaient probablement affronter quelques éclaireurs.
Ils allaient découvrir une armée entière.
Alexandre monta immédiatement à cheval.
Son regard brillait.
Comme toujours avant une bataille.
Il tira son épée.
Et la leva vers l'avant.
— En avant !
Le cri se répandit dans les rangs.
Les Compagnons s'élancèrent.
Les hypaspistes suivirent.
La bataille allait commencer.
Et cette fois...
Les Macédoniens entraient dans un monde où même Alexandre n'avait jamais combattu auparavant.
Le premier choc fut brutal.
Les cavaliers indiens arrivèrent au galop.
Persuadés qu'ils allaient repousser une simple tentative de reconnaissance.
Puis ils virent.
Des milliers de Macédoniens.
Des rangs entiers déjà déployés.
La cavalerie des Compagnons prête à charger.
Leurs visages changèrent immédiatement.
Mais il était trop tard.
Alexandre lança l'assaut.
Comme souvent, il mena lui-même la charge.
Son cheval bondit en avant.
Les Compagnons le suivirent.
Une masse d'acier et de chevaux qui dévala la plaine détrempée.
Le choc fut terrible.
Des cavaliers furent arrachés de leur selle.
Des lances se brisèrent.
Des chevaux s'effondrèrent dans la boue.
Alaric vit un Indien projeté plusieurs mètres plus loin avant de disparaître sous les sabots.
La petite force envoyée par Poros fut balayée.
Son commandant tomba parmi les premiers.
Certains survivants tentèrent de fuir.
D'autres continuèrent à se battre.
Mais le résultat ne faisait aucun doute.
Lorsque les derniers cavaliers s'échappèrent vers le sud pour prévenir Poros, Alexandre avait déjà gagné.
Le roi indien comprit alors son erreur.
Le véritable danger n'était pas devant lui.
Il était derrière lui.
À l'aube, les deux armées se faisaient enfin face.
Cette fois sur la même rive.
La pluie avait cessé.
Mais le ciel restait couvert.
L'air était lourd.
Presque étouffant.
Alaric observa l'armée indienne se déployer.
Et même lui sentit une tension inhabituelle.
Les éléphants étaient là.
Alignés devant l'infanterie.
Immenses.
Silencieux.
Leurs masses grises dominaient le champ de bataille.
Les chevaux macédoniens les regardaient avec inquiétude.
Certains refusaient même d'avancer.
Les cavaliers devaient les maîtriser de force.
Démétrios contempla les géants.
— Je retire tout ce que j'ai dit.
— À propos de quoi ?
— Des chars à faux.
— Ah.
— Je les aimais bien finalement.
Alaric ne répondit pas.
Parce que lui aussi comprenait le problème.
Une phalange pouvait arrêter des hommes.
Des chevaux.
Des chars.
Mais des créatures de plusieurs tonnes...
C'était autre chose.
Au centre de l'armée ennemie se trouvait Poros.
Monté sur un immense éléphant de guerre.
Même à distance, il dominait ses soldats.
La vision était impressionnante.
Presque irréelle.
Alexandre l'observa longuement.
Puis donna ses ordres.
La bataille commença.
Comme souvent.
Par la cavalerie.
Les Compagnons partirent vers le flanc gauche indien.
Rapides.
Disciplinés.
Précis.
Poros réagit immédiatement.
Une partie de sa cavalerie traversa le champ de bataille pour leur faire face.
C'était exactement ce qu'Alexandre attendait.
Le piège se referma.
Une seconde force macédonienne apparut.
Puis une troisième.
Les cavaliers indiens furent attaqués sous plusieurs angles à la fois.
La confusion s'installa.
Les ordres cessèrent de circuler.
Les formations se désorganisèrent.
Et bientôt, le flanc indien commença à céder.
Mais au centre...
Les éléphants avancèrent.
Le sol trembla.
Vraiment.
Alaric le sentit sous ses pieds.
Comme un faible séisme.
Puis le bruit grandit.
Des dizaines de tonnes de chair et de muscles fonçaient vers la phalange.
Les hommes serrèrent leurs sarisses.
Leurs mains transpiraient.
Leurs boucliers se rapprochèrent.
Et les géants arrivèrent.
Le premier éléphant percuta la ligne avec une violence monstrueuse.
Un phalangite fut écrasé instantanément.
Un autre projeté dans les airs.
Les longues sarisses pénétraient la peau épaisse des animaux.
Mais cela ne suffisait pas toujours à les arrêter.
Un éléphant fou balaya plusieurs hommes de sa trompe.
Les corps roulèrent dans la boue.
Les cris se mêlèrent aux barrissements.
Le champ de bataille sombra dans le chaos.
Alaric planta sa lance dans le flanc d'un animal.
La pointe s'enfonça profondément.
L'éléphant hurla.
Un son si puissant qu'il sembla traverser tout son corps.
Mais cette fois, la bête ne recula pas.
Elle se tourna vers lui.
Ses yeux étaient rouges de douleur.
Sa trompe se leva dans un barrissement furieux.
Puis elle chargea.
Les soldats autour d'Alaric s'écartèrent instinctivement.
Personne ne voulait se retrouver devant une montagne vivante lancée au galop.
Alaric resta immobile.
Une seconde.
Puis il arracha sa lance du flanc de l'animal.
L'éléphant arriva sur lui comme une avalanche.
Au dernier instant, Alaric plongea de côté.
La trompe balaya l'air à l'endroit où il se trouvait un instant plus tôt.
Le sol trembla sous l'impact.
Sans perdre une seconde, il bondit sur la patte avant de la créature.
Ses mains trouvèrent prise dans les sangles et les ornements de guerre.
Il grimpa.
Toujours plus haut.
Comme un prédateur s'accrochant à un géant.
Les soldats des deux camps le regardaient avec stupeur.
L'éléphant se cabra.
Secoua sa tête.
Tenta de l'écraser contre le sol.
Mais Alaric continuait d'avancer.
Il atteignit finalement le cou de l'animal.
Le cornac cria quelque chose dans sa langue.
Trop tard.
Alaric le saisit par le bras.
Et le projeta dans le vide.
L'homme disparut sous les pattes de la bataille.
Privé de son maître, l'éléphant devint fou.
Il tournoya.
Barrissant de rage.
Alaric arracha alors une lance abandonnée sur la plateforme de combat.
Puis il la leva au-dessus de sa tête.
Et l'enfonça de toutes ses forces derrière le crâne de la bête.
Une fois.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Le géant vacilla.
Ses mouvements ralentirent.
Ses barrissements devinrent plus faibles.
Finalement, l'immense corps s'effondra dans un fracas assourdissant.
La terre trembla lorsqu'il heurta le sol.
Alaric sauta au dernier instant.
Retomba dans la boue.
Et se redressa immédiatement.
Autour de lui, même les soldats indiens semblaient incapables de croire ce qu'ils venaient de voir.
L'éléphant gisait désormais immobile.
Comme une colline tombée du ciel.
Plus loin, un cornac fut touché par un javelot.
Son éléphant devint incontrôlable.
La bête chargea à travers les lignes indiennes.
Renversa des soldats.
Piétina des archers.
Semant la panique partout où elle passait.
Peu à peu, les Macédoniens comprirent comment vaincre les géants.
Ils visaient les cornacs.
Les yeux.
Les flancs.
Ils laissaient les éléphants s'enfoncer dans leurs rangs avant de les entourer.
Mais le prix était terrible.
Partout, des corps jonchaient le sol.
Des vétérans mouraient.
Des hommes qui avaient survécu au Granique.
À Issos.
À Gaugamèles.
Tombaient aujourd'hui sous les pattes de créatures venues d'un monde inconnu.
Et pourtant...
La ligne macédonienne tenait encore.
Parce qu'elle avait appris à tenir contre tout.
Même contre l'impossible.
Au loin, Alaric aperçut Alexandre.
Toujours à cheval.
Toujours en mouvement.
Toujours au cœur de la bataille.
Et derrière lui...
Poros avançait sur son immense éléphant.
Les deux rois se rapprochaient.
Lentement.
Inexorablement.
Comme si toute la bataille les poussait l'un vers l'autre.
Et Alaric comprit que le moment décisif approchait.
